Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
Part 8
--Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la coupable par le bras et la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le gâteau, «si vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'_inkosikaas_ (dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai là dedans, pour y brûler avec le gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal comme ça, l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute blanche.»
Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de plus belle, murmura: _Koos_ (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre ne s'effraye pas, par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces étaient épouvantables, mais il n'en résultait pas grand'chose. Une seule fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec un grand garçon qui avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administré une telle correction, que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.
«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; donc vous allez venir.
--Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant d'une petite manière ensorcelante, qu'elle savait très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas envie de marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent: «Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler avec vous!
--Très bien, répondit John; il faut donc que je sorte seul!» Et il prit son chapeau de l'air d'un martyr.
Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrière la maison.
«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin?
--Non; seulement autour de la plantation.
--Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les serpents», reprit Bessie, s'obstinant à trouver un prétexte pour ne pas sortir.
«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.
--Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait relevées jusqu'aux épaules pour faire son gâteau, et cachant ses beaux bras blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait», ajouta-t-elle, avec un petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne me reste plus de volonté du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me plaît pas du tout, Capitaine, et je serai très maussade pendant la promenade, je vous en préviens.»
Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette façon particulièrement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en colère, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!
Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'épouser; mais si elle refusait? Cette idée ne lui souriait nullement. La première jeunesse passée, peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation qui les livre pieds et poings liés, à la malice d'une femme. Car malheureusement, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré, beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature, capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, grâce peut-être à la petite expérience dont nous avons parlé, partageait ces erreurs insignes!
CHAPITRE XII
LE SAUT
En quittant la maison, Bessie et John s'engageront dans l'avenue des Gommiers. Silas était très fier de cette avenue, car, plantés depuis vingt ans seulement, ces arbres, qui poussent avec une rapidité extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche du Transvaal, étaient presque tous très élevés et aussi gros que des chênes de cent cinquante ans. L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés fort près les uns des autres, s'élançaient comme de grandes colonnes, dépourvus de toute branche, jusqu'à une hauteur considérable, tandis qu'au faîte leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un tunnel touffu, au bout duquel on voyait le paysage comme au bout d'un télescope.
Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, John et Bessie tournèrent à droite, pour suivre un petit sentier capricieusement tracé à travers les roches qui soutenaient le plateau de la colline sur le flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier aboutissait à une partie stérile de la plaine, lieu fort dangereux pendant un orage, mais sauvegarde de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai de fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation l'on pouvait voir les éclairs frapper cette surface et même y courir en zigzags. Sur la gauche s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles était la plantation que John désirait examiner.
Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation était entourée d'un fossé et d'un mur en terre, assez bas, sur lequel Bessie vint s'asseoir. Il fut convenu qu'elle attendrait là le retour du capitaine, parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont une nombreuse famille s'abritait sous bois.
John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une colonie de porcs pour détruire ces vilaines bêtes qu'il peuvent manger avec impunité. Entré sous bois, il se fraya adroitement un passage à travers les jeunes branches légères comme des plumes, et revint bientôt, sans avoir vu le moindre reptile.
En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta pour regarder Bessie assise sur le petit mur et encadrée dans la splendide lumière du soleil couchant.
Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était grande, et la main qui le tenait, pendait inerte à son côté, tandis que ses yeux admiraient les splendeurs de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec délice ce doux visage et cette gracieuse silhouette, qui lui rappelaient certaine poésie, lue autrefois, quand elle se retourna et le vit.
«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher du soleil?
--Non; c'est vous que je regardais.
--Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le soleil, répondit-elle, en détournant vivement la tête. Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son pareil? Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à cette époque de l'année, quand les orages sont dans l'air.»
Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages lourds, qui, deux heures auparavant, couraient tout noirs sous la voûte d'azur, étaient maintenant en flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne de la bouille qui brûle. A l'est, le ciel était une plaine d'or bruni qui lentement devenait rouge, puis orange et enfin rose très pâle. A gauche, les rayons semblaient se poser avec amour, avant de disparaître, sur les arêtes des monts Quathlamba, embrasant jusqu'aux neiges éternelles du pic le plus élevé, comme pour inscrire sur leur blancheur le passage d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient de petits nuages, flocons de flamme tombés des masses supérieures, et sur la terre s'étendaient de grandes ombres profondes, que traversaient des traînées de lumière.
John admirait immobile, et toute cette splendeur semblait enflammer son imagination, comme elle enflammait le ciel et la terre, de telle sorte que l'amour descendit dans son coeur, aussi brûlant que les rayons du soleil sur la crête des montagnes.
Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car il y a toujours un grain de mélancolie dans les choses les plus belles; était-ce une autre cause? toujours est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un voile de tristesse que John ne lui avait jamais vu, et qui ajoutait à son charme, comme l'ombre ajoute au charme de la lumière.
«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.
Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient un peu.
«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais pourquoi: je pensais à ma mère. C'est à peine si je me rappelle son doux visage émacié. Je me souviens qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, au coucher du soleil, comme en ce moment, et je jouais près d'elle, quand tout à coup elle m'appela, m'embrassa et, me montrant les nuages rouges amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, chérie, quand j'aurai franchi ces portes d'or?» Je ne compris pas alors ce qu'elle voulait dire, mais je me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle soit morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»
Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une jolie femme en pleurs, et ce petit incident vint mettre en déroute toute la prudence de John.
«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je ne peux pas vous voir pleurer.»
Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les baissa de nouveau sans rien dire.
«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: j'ai quelque chose à vous dire. Je veux vous demander si..., si..., bref, si vous consentiriez à m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous me connaissez assez bien maintenant. Je ne suis plus un enfant, chère Bessie, j'ai vu le monde et j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux petites affaires de coeur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de femme aussi charmante et, si vous me permettez de vous le dire, aussi délicieusement belle que vous; et, si vous m'acceptez, il me semble que je serai l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»
Il s'arrêta.
Quand elle eut compris où il voulait en venir, Bessie avait rougi jusqu'aux yeux, puis était devenue blanche comme un lis. Elle aimait cet homme; ses paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais Bessie n'était pas exigeante.
Enfin elle parla.
«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce que vous me dites là? Parfois on parle sous l'impulsion d'un premier mouvement et ensuite on regrette ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous aurais répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce pas?
--Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria John, avec indignation.
--C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant des cercles sur le sol, avec la baguette qu'elle tenait, «vous vous exagérez peut-être mes mérites. Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que des Hottentotes ou des Boers; et il en est de même pour tout le reste. Je ne suis pas digne d'épouser un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une jeune fille ignorante, élevée dans une ferme, sans fortune et n'ayant pour elle qu'un peu de beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme du monde et si jamais nous retournions en Angleterre, je serais une chaîne pour vous. Vous auriez honte de moi et de mes manières coloniales. Si c'était Jess, ce serait tout autre chose, car elle a plus d'intelligence dans son petit doigt que moi dans toute ma personne.»
Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les nerfs de John. Ce fut comme une bouffée d'air froid au milieu d'une journée brûlante. Il désirait oublier Jess, pour le moment.
«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de telles choses? Je vous assure que si vous paraissiez dans un salon de Londres, vous y éclipseriez la plupart des femmes. Du reste, il est fort peu probable que je fréquente les salons de Londres désormais, ajouta-t-il.
--Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le contraire, reprit Bessie; mais comprenez-moi bien: je ne veux pas que vous m'épousiez seulement pour cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si vous m'épousez, je veux que ce soit parce que vous m'aimez, _moi_, mon vrai _moi_, et non pas seulement mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que vous répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se mit à pleurer doucement.
«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne savait plus trop où il en était, dites-moi franchement, loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux peut-être pas grand'chose, mais peu importe, si vous m'aimez.» Il lui prit la main, la fit glisser du mur et elle se trouva debout devant lui, presque aussi grande que lui, car elle était d'une taille élancée.
Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui répondre, deux fois le courage lui manqua et enfin son secret lui échappa; ce fut presque un cri:
«Oh! John je vous aime de tout mon coeur!»
Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses.
Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi heureux qu'ils pouvaient et devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur de l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et pâle; jusqu'à ce que le crépuscule cachât les montagnes et que les étoiles fussent seules à regarder, avec eux, l'immensité sombre du désert.
Pendant ce temps, une scène très différente se jouait à l'habitation.
Dix minutes après que John et sa belle compagne furent partis pour cette promenade mémorable à la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers.
Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la manière serpentine des Hottentots, manière qu'ils ont sans doute acquise à la suite des siècles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait toujours à se trouver inopinément en face d'une zagaie embusquée, ou d'une bête sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un moment où il savait ne pas être aperçu. La vie à Belle-Fontaine était décidément trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il avait besoin de s'offrir parfois des récréations de ce genre.
Tout à coup et malgré la distance, il perçut le bruit des sabots d'un cheval; il se redressa, écouta, puis se coucha sur le sol, y appuya son oreille et laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.
«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu et pose un pied plus légèrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank vient-il ici? Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il savait que Missie est allée à la plantation avec Baas Niel. On va aux plantations pour s'embrasser (Jantjé n'était pas loin de la vérité!) et Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»
Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se glissa aussi naturellement qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne ne se serait douté que cette touffe cachât un corps humain, pas même un Boer, à moins qu'il n'eût marché droit à l'espion, et encore celui-ci eût-il probablement réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le bon plaisir du sauvage.
Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tête et regarda de ses yeux ronds comme des perles noires, à travers les brins d'herbes gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, évidemment plongé dans des réflexions qui excitaient sa colère. Profondément absorbé, il laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier s'était amusé à creuser la nuit précédente, au beau milieu de l'allée.
«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, comme l'homme et la cheval passaient à quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa l'avenue, se glissa par un sentier détourné et se trouvait debout à la porte des écuries, le visage dénué de toute expression, quelques secondes avant l'arrivée de Frank Muller sur sa monture.
«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le Boer, ou plutôt le métis, car nous savons que sa mère était Anglaise et, s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain je vais à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krüger, Prétorius et les autres «Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera, et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas m'épouser, j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu'à Waterberg. Patriotisme! Indépendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si longtemps, qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça que je ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! ça, c'est autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous, excepté Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main pour défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma faute. Puis-je m'empêcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me dessèche à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure, oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon père et de ma mère assassinés, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse?
«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses encore, comme étant les moteurs de nos actions, mais peut-on les comparer à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si facile à briser et qui cependant peut ébranler le monde et faire couler le sang à flots. Me voici près de la roche; elle tremble sur sa base; que je la touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. Peu m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.
«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le marché.
«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chassé tous ces Anglais du pays, au bout de peu d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la mer, nous nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons que ce qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les États-Unis de l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de force, et nous verrons!»
A ce moment, il arrivait devant la véranda et, faisant trêve à ses visions ambitieuses, il mit pied à terre et entra. Dans le salon, il trouva Silas Croft qui lisait un journal.
«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.
--Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le vieillard assez froidement, car Niel lui avait raconté l'incident de la chasse, qui avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit alors, il n'en avait pas moins tiré ses conclusions.
«Que lisez-vous dans le _National_, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout?
--Non! qu'est-ce qu'il y a?
--Il y a que les Boers se soulèvent contre vous autres Anglais, voilà tout. Le shériff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour arriéré d'impôts, et le mit en vente à Potchefstroom; mais les habitants chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18 décembre, à Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est la paix ou la guerre.
--La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec humeur; il y a des années qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis que Shepstone a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté? Rien que des mots. Et après tout, supposez que les Boers se battent, quel sera le dénouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront tués et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre céderait à une poignée de Boers? Qu'a dit le général Wolseley l'autre jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais abandonné, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libéral ou radical ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a télégraphié la même chose; il est donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»
Muller répondit en riant:
«Vous êtes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre gouvernement oubliera ses grands mots et récusera Wolseley, Shepstone, Bartle Frère, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse que vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours sont choses préparées à l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que les Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a des taxes à payer. Ils se disent que maintenant que vous avez payé leurs dettes et chassé Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays. Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, les Boers se borneraient à parler, car beaucoup d'entre eux sont enchantés que le pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher la balance du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant le projet de créer, dans le pays tout entier, une grande république anti-anglaise. Si le Transvaal reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi ils sont en colère et pourquoi leurs instruments soulèvent les Boers. Ils _veulent_ qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; sinon les Boers payeront les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont très habiles les _patriotes_ du Cap, et savent très bien se tirer d'affaire.»
Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla regarder par la fenêtre.
CHAPITRE XIII
FRANK MULLER JETTE LE MASQUE
Quelques instants après, Muller se retourna et dit:
«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas?
--Non.
--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.
--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»
Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.
--Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez, je vous répondrai.
--Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux _Bessie_. J'aime votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.
--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf. Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.