Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 7

Chapter 73,945 wordsPublic domain

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», déclara la grosse dame, d'un ton doctoral et avec un regard sévère au loup déguisé en brebis, à l'homme de sang qui prétendait être un fermier.

De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa réplique dans un silence glacial.

«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, autant dans l'armée des Indes et deux fois autant de volontaires», dit-il, d'une voix un peu irritée.

Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité la plus décourageante.

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta la vieille dame, d'un ton si positif qu'il en était écrasant.

«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus jeunes Boers.

«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, recommença la triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère de mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y vit l'armée anglaise tout entière. Il compta les hommes; il y en avait juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée anglaise.

--Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis que John regardait cette femme terrible, avec une exaspération impuissante.

«Combien d'hommes commandez-vous dans l'armée? reprit-elle, après une pause solennelle.

--Cent! répliqua John sèchement.

--Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des jeunes personnes, vous avez été à l'école et vous savez compter. Combien de fois cent dans trois mille!»

La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune Boer à l'air sardonique, qu'elle allait épouser; il secoua tristement la tête, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'était pas sage de pénétrer de pareils mystères. Réduite à ses propres ressources, la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts prirent une part animée, et annonça enfin, qu'en trois mille, il y avait vingt-six fois cent, très exactement.

«Yah! yah! s'écria le choeur; vingt-six fois exactement.

--Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait rapidement John à la folie furieuse, «le Capitaine commande la vingt-sixième partie de l'armée anglaise et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un dédain écrasant, donc il est évident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente; tous les Anglais mentent, surtout les _Rooibaatjes_ anglais, mais il ne devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur d'entendre mentir si mal, même par un Anglais et un _Rooibaatje_.»

John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison et se mit à jurer furieusement, aussitôt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut espérer que son péché lui fut pardonné, car la provocation était par trop forte. Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est pas agréable.

Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement l'épaule, d'une façon qui semblait dire: «Si les autres prétendent que vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de vous en bien tirer». Puis, sans transition, il annonça qu'il était temps de partir. Tout le monde monta, soit dans son véhicule, soit sur son cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir.

Après avoir suivi pendant une demi-heure une route charretière à peine tracée, la première voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans, un cocher malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la gauche, en pleine prairie, et les autres suivirent.

Quand on eut atteint le sommet d'une montée, d'où l'on apercevait un plaine immense, Hans s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on faisait halte: à un demi-mille environ paissait un troupeau de chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, étaient une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air plus sauvage, ornés d'une queue blanche et désignés, dans le pays, sous le nom de «Vilderbeestes». Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq ou trente gracieuses gazelles d'Afrique.

On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers (Frank Muller était du nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du côté des voitures, placées aux différents endroits vers lesquels ils se dirigeraient probablement.

Après une attente de douze à quinze minutes, du sommet de la montée qui lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffées de fumée blanche et l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué par des convulsions désespérées. Aussitôt tout le troupeau se détourna et, formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière de tenir leur longue tête baissée en courant, ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», qui tournaient sur eux-mêmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tête. Cette manière d'avancer rend très difficile de distinguer la partie de l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce sont les cornes, tantôt les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevêtrent les uns dans les autres, de telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau faisait trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; de temps à autre, l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route.

Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures et une véritable fusillade commença. Une vingtaine de chevreuils firent bande à part et passèrent non loin de John. Sautant à terre, il tira ses deux coups, hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de nouveau, à une distance de deux cents mètres, et au second coup un animal tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; il avait visé une bête et en avait tué une autre. Le fait est que cette espèce de tir est très difficile, quand on n'y est pas habitué et, en ce jour de début, il ne put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de sorte que ses bons amis, les Hollandais, restèrent convaincus que le _Rooibaatje_ anglais tirait aussi médiocrement qu'il mentait!

Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le moment, ce qui n'est pas très sûr dans un pays où il y a tant de vautours; Jantjé mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train. C'était une façon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette course furieuse, fusil en main, à travers une plaine où les fourmilières sont grosses comme des fauteuils et innombrables.

Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, aux trous dans les fourmilières, aux petits marais dans les creux; mais la surexcitation est trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, on vole, se retenant de son mieux aux parois du véhicule et s'en remettant, pour le reste, aux soins de la Providence. Grâce à l'habileté du Hottentot, les dangers furent conjurés. De temps à autre, on stoppait, quand le gibier était à portée. John sautait de la voiture, la laissait continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura presque une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept cartouches, tua trois bêtes et en blessa une quatrième qu'il poursuivit. Mais elle était atteinte à la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et très vite; si bien que plusieurs milles avaient été parcourus, lorsqu'elle s'arrêta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis s'approchèrent. Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut voir son animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'était pas le sien, car, celui-ci, debout et tête basse, se reposait à environ cent vingt mètres plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé fit observer à John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traîner à genoux jusqu'à l'animal mort et, caché derrière lui, de viser à son aise son propre gibier, avant de tirer.

En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux, grâce à un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait conseillée et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce qu'il fût tout près de l'animal mort, et il se félicitait déjà du coup qu'il allait pouvoir tirer à son aise, lorsque tout à coup quelque chose frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait et aussitôt entendit un coup de feu sur sa droite. Évidemment quelqu'un tirait sur lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. Une minute après, il vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une balle, et, furieux, il se rapprocha de Muller.

«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi?

--Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il répondu avec le plus grand sang-froid, «je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi la femelle et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et quand j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des cartouches adhérait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous fûtes debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tiré sur un homme, je fus près de m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous ai pas touché!»

John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me faut vous croire, Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus merveilleuse qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à trois cent mètres, vous preniez un homme à genoux pour un jeune chevreuil.

--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?

--Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns, qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»

Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu depuis longtemps.

«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce _Rooibaatje_; je le sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec leurs beaux discours sur la _patrie_ et le _maudit gouvernement anglais_! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»

«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas Frank a tiré sur vous.

--Comment le savez-vous?

--Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.

--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John, frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne doit pas échapper à la loi.»

Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!»

CHAPITRE XI

SUR LE BORD

Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel à la chasse, aucun événement important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les jours se succédaient dans une monotonie charmante, car, malgré ce que peuvent dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un jour d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays qui n'a pas d'histoire!» dit la voix de la sagesse; la même remarque peut s'appliquer, avec plus de vérité encore, à l'individu. Se lever le matin, plein de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour dormir du sommeil du juste, voilà le secret du bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas le _statu quo_ et veut que la lutte soit la condition de l'existence.

En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe, répondait à ses espérances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait même trop parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand bétail, aux moutons et aux moissons. Le manque de société civilisée le troublait peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en désirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut les articles politiques de la _Revue du Samedi_, au vieux Silas Croft, dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait fort cette attention.

Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue vie dans un pays à demi civilisé, il était toujours resté très au courant de ce qui se produisait d'intéressant dans le monde. Autrefois cette tâche de lire la _Revue_ à haute voix, incombait à Bessie, mais son oncle fut très content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'était pas au diapason de la profonde revue, et son attention s'égarait parfois aux passages les plus marquants. Bientôt une tendre et profonde affection unit le vieillard et son jeune associé. On s'attachait facilement à John, la vieillesse surtout, à laquelle il rendait volontiers mille petits services.

En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de gaieté calme et de franche honnêteté qui séduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le recommandait surtout à Silas Croft, c'est qu'il était instruit, expérimenté, et homme comme il faut, dans un pays où tout cela était rare. De semaine en semaine, le propriétaire du domaine lui témoignait de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part d'autorité.

«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; «la sauterelle me devient un fardeau»; et voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en posant affectueusement sa main sur l'épaule de John, «il faudra que vous soyez mon fils, comme Bessie a été ma fille.» John leva les yeux sur le bon et beau vieux visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra le regard de ces autres yeux intelligents et perçants, très enfoncés sous les sourcils épais, et cette vue lui rappela son vieux père à lui! mort depuis longtemps; l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes. Prenant la main de M. Croft, il lui dit:

«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.

--Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup à parler de ces choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut m'appeler un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela arrive, je m'en repose sur vous, pour protéger ces deux jeunes filles. Elles en auront besoin; c'est un pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être encore ici. Mais allons nous coucher. Je commence à croire que ma tâche en ce monde est à peu près achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions à se faire.»

A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptême.

On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente, ajouta-t-elle par réflexion.

--C'est une femme singulière», répondit John pensif.

Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été plus durable.

Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa soeur, du souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien l'y inviter.

Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus étroits.

S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour notre ami John Niel.

Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft, John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et douce.

Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui se passait dans son esprit.

«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation, voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie aujourd'hui.

--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.

--Pourquoi pas?

--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à faire. Si je sors, cette fille stupide laissera brûler le gâteau.» Elle désignait du doigt une jeune fille cafre, vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine, très occupée à regarder, en souriant doucement et suçant ses doigts noirs, les mouches du plafond. «En vérité», poursuivit Bessie, avec un petit coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la patience d'un ange pour supporter la stupidité de cette fille. Hier encore, après avoir brisé le plus grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de le remettre en un seul morceau. Les blancs étaient si habiles! Cela ne me donnerait pas grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y faire pousser des fleurs, il devait leur être facile de le remettre en son état primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou lui jeter les débris à la figure.