Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 6

Chapter 64,034 wordsPublic domain

John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses oreilles les paroles de Coetzee.

«Ah! ah! _nef_ (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas, _nef_ Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?»

Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.

«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites l'effet d'un chasseur.

--Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne chasse.

--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»

Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir, monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au petit galop, comme s'il portait une plume.

CHAPITRE IX

L'HISTOIRE DE JANTJÉ

Peu après le départ du Boer, John rentra dans l'hôtellerie pour surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitôt attirée par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas. Dans un coin de la cour, près de la porte des écuries, se tenait Frank Muller entouré de la foule, une lourde cravache en nerf de boeuf levée au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. Devant lui, ivre de rage, les lèvres relevées comme celles d'un chien hargneux et découvrant deux rangées de dents blanches, qui brillaient au soleil comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et tout son visage convulsé, se dressait le Hottentot Jantjé. A travers sa figure, la cravache avait laissé un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un grand couteau qu'il portait toujours.

«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un passage dans la foule, à coups d'épaule.

«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour le donner aux vôtres!» cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantjé de nouveau. Celui-ci évita le coup en sautant derrière John, de sorte que la mèche du fouet frappa la jambe de l'Anglais.

«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a volé le fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez à vous plaindre, c'était à moi que vous deviez le faire.

--Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une voie aiguë et tremblante. Il ment; il a toujours été un menteur. Oui, oui, je peux vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme, ce Boer, Muller, il a tué mon père et ma mère ensuite, et d'un second coup, car elle ne mourut pas du premier.

--Démon jaune! diable à peau et à coeur noirs, menteur, fils de Satan!» hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi que vous parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer comment nous traitons les menteurs de sa couleur.» Et, sans plus attendre, il se précipita sur le Hottentot.

Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, se pencha en avant et repoussa Muller de toute sa force. Sans être très grand, il était remarquablement robuste et le Boer recula en trébuchant.

«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici! ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois déjà quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»

Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John, presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se renverser en arrière, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout grand qu'il était, dans une mare contiguë à l'écurie.

Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui éclata de rire, comme font les foules en pareil cas, et sa tête alla frapper avec force le chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement blessé. Bientôt cependant il se releva, et sans nouvelle démonstration hostile, sans un mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, détestait les bagarres, bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne reculât jamais, quand une fois il y était mêlé.

Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, car il savait que l'histoire serait contée avec amplifications, par tout le pays et que, de plus, il s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il le besoin de s'en prendre à quelqu'un.

«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» dit-il avec colère au Hottentot, qui, maintenant calmé, pleurnichait, se lamentait et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.

«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je n'avais pas pris le fourrage. C'est un méchant homme ce baas Muller.

--Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à moitié ivre», grommela John, et après avoir assisté à l'opération presque entière, il alla retrouver Bessie qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils étaient déjà loin; elle devint très grave en l'écoutant, car elle se rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, quand il apprit les faits dans la soirée, après le retour des voyageurs.

«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un méchant ennemi. Certes, vous avez eu raison de défendre le Hottentot; j'en aurais fait autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à oublier que vous l'avez jeté sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs. Jantjé doit être dégrisé maintenant; je vais l'appeler pour savoir la vérité au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»

Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la véranda, où les deux hommes s'étaient assis après le déjeuner.

Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot sale et en guenilles; celui-ci ôta son chapeau, s'accroupit sur l'allée, l'air honteux et désolé, exposé aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il ne paraissait même pas sentir.

«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous êtes encore grisé, malgré ma défense; je ne veux vous dire que ceci: la première fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.

--Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, c'est vrai, mais pas beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de _fumée du Cap_!(Rhum.)

--Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez été cause d'une querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a frappé, vous avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. Était-ce vrai, ou non?

--Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit Jantjé avec animation. Je l'ai dit et je le répète. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute l'histoire. Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille d'un Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire mon père, ma mère, mon oncle, un homme très vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous étions _squatters_ autorisés, sur des terres appartenant à Jacob Muller, le père de baas Frank, là-bas, près de Lydenburg. C'était une ferme dans la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux, quand il n'y avait plus d'herbe pour son bétail, sur les hautes terres; avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui que nous avons vu hier.

--Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.

Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank était jeune alors; il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année, quand baas Jacob s'en alla, il laissa six boeufs qui étaient trop maigres pour le suivre et dit à mon père de les soigner comme ses propres enfants. Mais les boeufs étaient ensorcelés. Trois moururent de pleurésie; un lion en mangea un quatrième; un serpent en tua un cinquième et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages. Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colère contre mon père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à ce qu'il fut tout en sang, et quoiqu'on lui montrât les os des boeufs, affirma que nous les avions volés et vendus.

«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize boeufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le soir même. Le lendemain matin, la porte du _kraal_ était renversée et les boeufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain. Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père vendre les boeufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père où étaient les boeufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize boeufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle devint folle, car elle avait le coeur bon, quand elle n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout comme autrefois, excepté sa barbe.

«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui qu'on a blessé avec sa lance.»

Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois.

«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des troupeaux de son père et vint vivre ici.

--Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.»

Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:

«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de verdure?»

CHAPITRE X

JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!

Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, partit dans une charrette écossaise attelée des deux meilleurs chevaux de Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.

Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des véhicules et des chevaux, qu'il n'était pas le seul invité. La première personne qu'il aperçut en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.

«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank qui parle à un Basutu.»

John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé de la rencontre. Il avait toujours détesté cet homme, et depuis l'affaire du vendredi précédent et surtout depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le voir sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de la maison, afin de l'éviter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de sa présence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialité.

«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, en lui tendant sa main que John effleura. «Vous êtes donc venu chasser le daim chez l'oncle Coetzee? Vous allez nous donner une leçon, à nous autres gens du Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon de votre carabine. Je sais à quoi vous pensez: à cette petite affaire de l'autre jour, à Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais tort et je ne rougis pas d'en convenir d'homme à homme. J'avais bu un verre de trop, voilà le fait, et je ne savais plus guère ce que je faisais. Il nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le défend. Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant du doigt Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne serait jamais arrivé, et il ne convient pas que deux chrétiens se querellent pour un être de son espèce.»

Muller débita ce long discours en phrases hachées, à la façon d'un écolier qui répète une leçon apprise avec peine, agitant ses pieds et jetant ses regards indécis deçà et delà, en parlant.

Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un silence glacial, que ce discours, loin d'être improvisé, avait été soigneusement préparé.

«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin; je ne le fais jamais, à moins d'y être contraint et alors, ajouta-t-il, d'un ton significatif, je m'applique à rendre la chose désagréable pour mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué mon serviteur d'abord et moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur ce, il se détourna pour entrer dans la maison.

Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait Jantjé; là il s'arrêta, mit sa main dans sa poche, en tira une pièce de deux shillings et la jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper.

Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long bâton dont il ne se séparait jamais, celui-là même qu'il avait montré à Bessie. Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, et le regard vif de Muller aperçut les entailles faites au-dessous de la pomme; il le ramassa aussitôt pour l'examiner.

«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, en montrant les entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient évidemment avoir été creusées depuis plusieurs années.

Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», comme les naturels de ce pays appellent une pièce de deux shillings[2], et la mit dans sa poche avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne rendait pas à ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des Hottentots n'étant pas des plus élevés.

[Note 2: Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande impression sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant passer, chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings ou 2 fr. 50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).]

«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, c'est comme cela que je compte. Si quelqu'un bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le bâton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: «Un jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frappé une fois, et ainsi de suite.» Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela, Baas Frank.»

Muller laissa brusquement tomber le bâton et suivit John vers la maison.

C'était une habitation très supérieure à celles dont les Boers se contentent habituellement; la pièce de réunion, quoique sans autre parquet qu'un mélange d'argile et de bouse de vache, était presque entièrement tapissée de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une table faite d'un joli bois du pays et entourée de chaises et de divans recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil placé au fond de la pièce, très occupée à ne rien faire, se prélassait Tanta Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû être assez belle; sur les divans étaient assis une demi-douzaine de Boers, leur fusil de chasse à la main, ou entre les jambes.

John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas charmés de sa présence, et entendre un jeune homme, à l'air ironique et sournois, murmurer quelque chose sur «ces damnés Anglais», à l'oreille de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'était nécessaire. Quant au vieux Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et dit à ses deux filles, belles jeunes personnes, très élégantes pour des Hollandaises du Transvaal, de donner une tasse de café au capitaine. John fit, selon l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commençant par la grosse dame, et reçut de chacun une poignée de main plus ou moins moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; ce n'est pas leur habitude; ils se contentèrent d'étendre leur large patte, en mâchonnant leur mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est une cérémonie assez pénible, tant qu'on n'y est pas habitué, et John s'arrêta haletant, pour boire une tasse de café brûlant dont il n'avait pas envie, mais que la politesse le forçait d'accepter.

«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille dame, tante Coetzee, d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui énonce un fait.

John répondit affirmativement.

«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?»

Toute l'assemblée écouta très attentivement la question de l'hôtesse, puis tourna la tête pour écouter la réponse.

«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft à exploiter sa ferme.»

Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce qu'un Rooibaatje pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non.