Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 23

Chapter 231,270 wordsPublic domain

Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le niveau de la petite grotte et cessèrent d'éclairer le visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au front un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement ce fut la fin! Une lueur aveuglante passa devant ses yeux; un grondement, pareil à celui de la mer en furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina doucement sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle s'endormit!... De quel sommeil? Pour quel réveil? C'est le grand _Peut-être_!

Pauvre Jess aux yeux et au coeur profonde! Telle fut la dernière joie de son amour! Telle fut sa couche nuptiale!

Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice et de son crime, et le vent de la nuit chantait son _requiem_, au-dessus de cette retraite où elle avait ouvert et fermé le livre de sa vie.

Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait pu même être heureuse, quoique les femmes comme elle le soient rarement. Il n'est pas sage de risquer toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui indulgents et qu'elle dorme en paix!

* * * * *

Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et sans rêves, la tête de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! Étrange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent dans la grotte et se jouèrent indifféremment sur le visage blême, sur les boucles en désordre de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un regard à l'intérieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive indignation à la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper de la mort de Jess; il est si habitué à ces sortes de choses!

Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'étirant les bras, il eut tout à coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son regard, vit d'abord très confusément, puis enfin clairement et sans doute possible!

* * * * *

Il est des choses que l'oeil humain doit respecter. Au nombre de ces choses, est la première explosion du désespoir d'un homme fort! John Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans cet abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence, mais meurtri pour le reste de ses jours.

Quelques heures plus tard, un homme hâve et hagard descendait, en trébuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. L'agitation régnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient haut et gesticulaient, se précipitèrent vers le nouvel arrivant, pour voir ce qu'il portait. Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le laisser passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison incendiée, puis se dirigea vers les remises et déposa son fardeau sur le banc où Frank Muller s'était assis la veille, pendant le soi-disant conseil de guerre.

Enfin il demanda d'une voix étouffée:

«Où est M. Croft?»

L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pièce où était enfermé le vieillard.

«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si menaçant, qu'on lui obéit sans mot dire.

«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! Vous nous revenez du monde des mourants!

Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme dans ses bras; mais celui-ci l'arrêta.

«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»

Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre Jess!

* * * * *

Pendant la journée, les Boers partirent sans plus s'occuper des habitants de Belle-Fontaine. Depuis la mort de Muller, personne ne songeait à exécuter la sentence; du reste on n'en avait pas le droit, puisque la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent donc de dresser une sorte de procès-verbal et d'enterrer leur chef dans le petit cimetière planté de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir pas la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent dans celle qu'on avait préparée pour le vieux Croft!

Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut jamais éclairci. Les indigènes employés à la ferme reconnurent le couteau comme ayant appartenu à Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il était l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, mystérieusement disparu. Du reste, on ne prit pas grand'peine pour les découvrir. Muller était un personnage important, mais non populaire, et dans des temps si troublés, dans un pays à demi sauvage, la mort d'un homme n'est pas un événement dont on se préoccupe longtemps.

Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel allèrent, à leur tour, au cimetière sur la colline. Ils y déposèrent leur chère morte, à dix pas de celui pour qui son bras avait été l'instrument de vengeance. Ils ne la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent même toujours qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, pendant cette nuit terrible. Personne ne le sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas de ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités par les blancs, loin, bien loin dans les déserts de l'Afrique centrale.

«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut refermée, ce pays n'est pas fait pour des Anglais; retournons dans le nôtre.» John courba la tête en signe d'acquiescement.

Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les 25 000 francs payés à Silas Croft par le capitaine, pour sa part d'intérêt dans l'exploitation de Belle-Fontaine, étaient restés, avec une autre somme de 6 000 francs, à la banque de Natal.

Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. Trois mois après leur arrivée en Angleterre, John Niel trouva un emploi de régisseur, sur un important domaine du comté de Rutland. Au bout d'un certain temps il devint l'époux bien-aimé de la charmante Bessie Croft et, à tout prendre, il peut passer pour un homme heureux. Parfois pourtant, un chagrin que sa femme ignore, s'empare de lui et le maîtrise pendant quelque temps.

Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, mais il lui arrive de loin en loin, lorsque, sa tâche du jour terminée, il s'arrête à l'entrée de son jardin et contemple le paisible paysage anglais, ou le ciel parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra jamais où il reverra ces grands yeux sombres et passionnés, où il entendra de nouveau cette douce voix inoubliée!

Car il se sent toujours aussi près de son amour perdu et parfois semble savoir positivement que s'il y a, comme nous l'espérons tous, un avenir pour chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la lutte, il trouvera Jess l'attendant sur le seuil!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitres.

I.--John a une aventure 1 II.--Comment les deux soeurs vinrent à Belle-Fontaine 8 III.--M. Frank Muller 21 IV.--Bessie est demandée en mariage 30 V.--Rêves et folies 40 VI.--L'orage éclate 46 VII.--Jeune rêve d'amour 56 VIII.--Jess part pour Prétoria 63 IX.--L'histoire de Jantjé 71 X.--John l'échappe belle! 79 XI.--Sur le bord 90 XII.--Le saut 98 XIII.--Frank Muller jette le masque 109 XIV.--John, à la rescousse! 118 XV.--Un voyage difficile 128 XVI.--Prétoria 135 XVII.--Le 12 février 143 XVIII.--Et après? 158 XIX.--Hans Coetzee vient à Prétoria 161 XX.--Le grand homme 170 XXI.--Jess obtient un laissez-passer 179 XXII.--En route 186 XXIII.--Le gué du vaal 195 XXIV.--L'ombre de la mort 207 XXV.--Attente 217 XXVI.--Un familier de Frank Muller 226 XXVII.--Silas est persuadé 235 XXVIII.--Bessie est mise à la question 245 XXIX.--Condamné à mort 254 XXX.--Il faut nous séparer 262 XXXI.--Jess trouve un ami 270 XXXII.--Il mourra! 278 XXXIII.--Vengeance! 289 XXXIV.--Tante Coetzee à la rescousse 298 XXXV.--Conclusion 305

1160-13.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P9-13.