Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 21

Chapter 214,013 wordsPublic domain

La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce, assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.

«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».

L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de Muller.

«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à missie Bessie.»

En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance, les deux soeurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs amoncelés.

«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter encore?»

Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.

«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. «Je vous ai, ce matin, laissé le choix entre un mariage immédiat avec moi et la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que si vous refusiez de m'épouser, votre oncle serait fusillé et qu'ensuite vous seriez à moi, sans la cérémonie du mariage. N'est-il pas vrai?»

Bessie ne répondit rien.

Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant sa barbe d'une main:

«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse être fusillé, il faut qu'il soit jugé et condamné de par la loi. Votre oncle a été jugé et condamné.

--J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, répondit Bessie, relevant la tête pour la première fois.

--Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi je vous ai fait enfermer ici; il n'eût pas été convenable de vous amener devant la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. «Ces communs sont mal bâtis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond.» Il s'en approcha et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut que le temps de fermer les yeux, pour n'être pas trahie par la réflexion des rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une morte. Une seconde après, la lanterne était replacée sur un sac.

«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a dû vous prouver que j'avais parlé sérieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit, n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que pas un de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voilà le sang anglais; c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes veines.

--Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que vous voulez! demanda Bessie.

--Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le désirez, je viens au fait. Consentez-vous à m'épouser demain, au lever du soleil, ou me forcerez-vous à faire exécuter la sentence?

--Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»

Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrêt de mort et un crayon.

«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre oncle. Jusqu'à présent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas signé, mais j'ai eu soin de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma signature, je ne peux plus me rétracter; il faut que la sentence soit exécutée. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.»

Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main.

«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, «ce serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas!

--Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je suis allé trop loin pour retourner en arrière, afin d'épargner un vieillard anglais. Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se contint.

«Et de plus, ajouta Muller, votre soeur Jess est morte aussi, depuis deux jours.

--Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le savez-vous?

--Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons mariés. Donc, sans votre oncle, vous êtes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera mort bientôt et son sang retombera sur votre tête, car vous l'aurez tué.

--Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'écria-t-elle, avec égarement. Il est condamné par votre cour martiale; vous me tromperiez et vous le tueriez tout de même.

--Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au pasteur et il le brûlera aussitôt la cérémonie terminée. Mais, Bessie, vous ne voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la cire molle dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le diront. Ils ne désirent nullement fusiller votre oncle et seraient enchantés de ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour Natal, ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des dommages et intérêts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»

Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à le croire.

«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la maison moi-même et, si je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que vous aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas digne d'être l'époux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie? Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des années et lentement, lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, et maintenant vous êtes à ma portée.»

Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en un rêve: «Ma bien-aimée, ma bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, cédez maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau crime.

«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de répandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le mauvais esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura eu un époux tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce que la richesse et la puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle, cédez au nom de l'amour immense que je vous offre.»

Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu à peu, semblait subir une sorte de fascination. Quand elle le vit près d'elle, l'infortunée se redressa et jeta ses mains en avant.

«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas _le_ trahir, vivant ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!»

Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'enfin ses bras robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un enfant. Alors elle parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, elle se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement.

«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous m'épouser?» murmura-t-il, ses lèvres si près des boucles d'or, que Jess entendit à peine ces mots:

«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!»

Il la pressa sur son coeur et couvrit son beau front de baisers. Puis un instant après, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle qui revenait. Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes elle se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le réduit du Hottentot.

Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa soeur chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une situation semblable.

Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.

«Allumez une bougie», dit-elle.

Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de bougies de la maison; le mystère était expliqué.

«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.»

Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible.

Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.

Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça donc.

Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit tout haut:

«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank Muller?»

Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, comme une inspiration:

«_La mort!_»

Oui, la mort seule le vaincrait.

Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette idée, puis une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourût avant l'aube. C'était le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était l'unique solution du terrible problème,

Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il avait tué et méditait de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mérité une mort prompte et sans pitié.

Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive aux vêtements souillés et déchirés, réfugiée dans le chenil d'un sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait à mort!

Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible traversa son cerveau et arrêta las battements de son coeur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en était pas encore réduite _à cela_. Ses regards tombèrent sur les bâtons et les zagaies de Jantjé et une nouvelle inspiration lui vint. Jantjé exécuterait la sentence. John lui avait conté un jour, au Palais, la lugubre histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt ans auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre fût puni par le fils de ces infortunés? Mais le voudrait-il? Elle savait que le petit homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers et surtout Frank Muller.

«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête hors du réduit.

«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le corps de singe se glissa à l'intérieur.

«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je voudrais causer.»

Il obéit en grimaçant un sourire.

«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une histoire du temps que les bêtes parlaient, comme je faisais quand vous étiez petite?

--Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long bâton qui a un gros bout et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour quelque chose dans cette histoire?»

Instantanément le visage du Hottentot devint mauvais.

«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de ses doigts maigres et crochus. «Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon père: baas Frank l'a tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: baas Frank l'a tuée de même; et cette troisième, c'est pour mon oncle, un homme bien vieux, bien vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus de lui,... oui; et pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une pour la maison qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon baas à moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.»

En effet, il tira de son côté un très grand couteau de chasse à manche blanc et se mit à creuser ses entailles.

Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'était le trésor préféré de Jantjé, la grande joie de son pauvre coeur étroit. Il l'avait acheté d'un Zulu, au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée pour six mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie Delagoa. Par le fait, c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été taillé dans une défense d'hippopotame. Il était long d'un pied, traversé, dans la longueur de la lame, de trois rainures, et très lourd.

«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»

Il le mit dans la main de Jess.

«Il tuerait bien un homme, dit-elle.

--Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.

--Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» ajouta-t-elle, se penchant tout à coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux du Hottentot.

«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. «Il le tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un rire sauvage.

--Il a tué votre père, Jantjé?

--Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont les yeux commençaient à rouler avec fureur dans leur orbite.

«Il a tué votre mère?

--Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air féroce.

--Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?

--Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le poing et ses longs doigts de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri étouffé, il faisait écho aux paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit quand elle était possédée du démon, et les démons ne mentent jamais. Regardez: je dessine le cercle de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; écoutez: je dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque chose); un vieux sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui m'en a empoché. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrémités se touchent. Il mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans le cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait des dents.

«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le tenant toujours sous l'influence magnétique de ses yeux noirs, «il mourra dans le sang; il mourra cette nuit, et c'est _vous_ qui le tuerez, Jantjé.»

Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint jaune.

«Comment? demanda t-il. Comment?

--Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»

Pendant quelques instants, elle murmura à son oreille!

«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'être habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et après je pourrai effacer les entailles du bâton, et les ombres de mon père, de ma mère et de mon oncle ne gémiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si longtemps, quand je dors!»

CHAPITRE XXXIII

VENGEANCE!

Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à prendre.

Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux; mais _elle_, que deviendrait-elle? Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur torturé s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.

Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour tracer les lignes suivantes:

«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous m'oubliez.»

J.

Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaça sur ses genoux et se mit à écrire très vite, en vers et presque sans correction.

C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât jamais ce qu'elle écrivait, et en ce moment l'inspiration s'imposa irrésistiblement et presque inconsciemment:

Si je mourais ce soir, Tu regarderais mon calme visage Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos, Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau; Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux, Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers, Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse. Pauvres mains si vides et si froides ce soir!

Si je mourais ce soir, Tu évoquerais le souvenir aimant De quelque bonne action faite par ces mains glacées; De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes; De quelque tâche utile où ces pieds ont couru. Le souvenir de ma colère et de mon orgueil Et de toutes mes fautes serait effacé; Et tout me serait pardonné ce soir.

La mort veille sur moi ce soir. J'entends la voix qui de loin m'appelle. Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile. Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée; Les épines ont percé mes pieds chancelants; Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli. Quand le sommeil sans rêves sera mon partage, Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.

Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour toute autre raison, replaça la sauf-conduit dans sa poitrine et se perdit bientôt dans une profonde rêverie.

Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds comme un grand serpent à tête humaine, son visage jaune tout luisant de pluie.

«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?

--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente. Il a causé avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.

--Les Boers dorment-ils?

--Tous, Missie, excepté les sentinelles.

--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank?

--Non, Missie; il n'y a personne près de là.

--Quelle heure est-il?

--Environ trois heures et demie après le coucher du soleil (dix heures et demie).

--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez là-bas.»

Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés dans le silence et dans leurs pensées.

Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à le repasser sur une lanière de cuir.

A cette vue, Jess se sentit défaillir.

«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»

Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les minutes passèrent lentement.

Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant contre son émotion poignante:

«Il est temps, Jantjé.»

Le Hottentot s'agita avant de répondre.

«Il faut que Missie vienne avec moi.

--Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.

--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul.

--Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit:

«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez homme!

--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme, mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par les blessures.

--Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.

--Non, Missie, je n'irai pas seul.»