Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 20

Chapter 203,838 wordsPublic domain

«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! A quoi pensez-vous? A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! John! John! dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous séparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»

Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas lui répondre tout de suite. Enfin il dit:

«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? Je me mépriserais pour le reste de mes jours, mais en vérité je suis presque tenté de le faire.

--Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le défends. Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux pas que son bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis à ma chère mère de veiller sur Bessie, de la protéger; je ne la trahirai jamais, jamais. Vous l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas d'autre parti à prendre.»

John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir aigu lui traversait le coeur, tandis qu'il contemplait ce visage pâle et passionné, ces grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa, presque avec colère.

«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout de suite, à moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous désormais que je suis votre belle-soeur; rien de plus. Sinon je vous quitte; je pars de mon côté, et je vous laisse aller du vôtre.»

John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances,

Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à partir, après avoir passé un pied dans l'étrier.

«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.

--Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins foudroyés.

En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée.

Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents.

«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter.

Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa dans le désert.

«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:

«Dormir, si nous pouvons».

Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.

Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour.

[Note 4: On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les proportions de véritables monticules.]

«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John.

--Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.»

Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air.

En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.

Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions, et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à cheval et armés!

CHAPITRE XXXI

JESS TROUVE UN AMI

Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrêta son cheval et tira son revolver.

«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.»

Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche.

«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.

Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient à Belle-Fontaine.

«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant le papier; vous trouverez sans doute une assemblée funèbre.»

Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidité? Jess, n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé dans une flaque d'eau.

Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses regards tombèrent sur la selle de la jeune fille.

«Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais celle-ci; laissez-moi voir de l'autre côté: oui, il y a un trou de balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?

--Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»

Le Boer hocha la tête.

«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.»

Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence.

«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre.

--Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de faim.

--Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!

--Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.»

Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en un clin d'oeil près du misérable et, le prenant à la gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement.

«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»

Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant été remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le moindre signe de gaieté.

Peu après cet incident, Jess montrant à John une colline longue et basse, qui émergeait de la plaine à une douzaine de milles, comme une grosse pierre sur un désert de sable, lui dit tout bas:

«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!

--Nous n'y sommes pas encore», répondit-il tristement.

Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils venaient de franchir la crête d'une petite montée, ils aperçurent tout à coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était là qu'on les conduisait. A une centaine de mètres de la maison, les Boers firent halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint à Jess et lui rendit le sauf-conduit en disant:

«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste avec nous, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir sur son compte.

--Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est bien pénible de vous laisser au milieu de ces hommes.

--Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer d'affaire tout seul, et quand même je n'y réussirais pas, vous ne pourriez pas m'aider. Peut-être trouverez-vous du secours à la ferme. En tout cas, partez, il le faut.

--Eh bien? demanda le Boer.

--Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»

Elle répondit:

«Adieu, John», en le regardant bien en face et avec fermeté, puis elle se détourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgré elle.

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.

Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; elle n'osait suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrière l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, vers cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée par la faim et le coeur plein d'angoisse.

Mais Jess avait une grande force morale, une volonté de fer, et elle persévéra, là où la plupart des femmes seraient mortes. Elle _voulait_ arriver à Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son ami, elle mourrait ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.

L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait à chaque instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un véritable supplice, montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus qu'au pas et enfin, un peu après six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser à terre et essaya vainement de le relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et détacha la sangle, afin que la selle glissât, si la malheureuse bête se remettait sur pied. Quand elle s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort désespéré et marcha derrière elle, pendant une centaine de mètres, mais il retomba. Jess se retourna et, malgré son épuisement, se mit littéralement à _courir_, pour échapper au regard qu'elle vit dans ces grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une pluie froide qui acheva le pauvre animal.

Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la colline et regarda dans la vallée. Elle savait que, de l'endroit où elle se trouvait, on voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une nouvelle angoisse lui saisit le coeur et elle commença la descente. Elle était à mi-chemin, quand une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du site où devait être la maison; un pan de mur venait de s'écrouler dans les cendres encore brûlantes. De nouveau, Jess s'arrêta stupéfaite et terrifiée. Qu'était-il arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, elle s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle fait vingt pas, qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop paralysée par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je suis Jantjé!»

Elle poussa un soupir de soulagement et son coeur se remit à battre. Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit:

«Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement, mais je ne pouvais pas distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de roc en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je me disais bien que c'était une femme chaussée de bottines, mais impossible de rien voir; la lumière s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passée et je vous ai _flairée_; de la sorte je me suis assuré que c'était vous, vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, donc ce ne pouvait pas être elle.

--Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess était si bouleversée, qu'elle ne remarqua même pas l'instinct étrange et animal qui avait guidé le Hottentot.

«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»

Il la conduisit à un amas fantastique de roches, où il passait les nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait jeté un coup d'oeil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.

«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et l'on ne peut pas voir la lumière du dehors.»

Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche et la conduisit par un dédale entre les roches, jusqu'à une étroite ouverture où filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux et les mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six pieds carrés, haute de huit pieds et formée par la disposition naturelle de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle était fort sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et renfermait une curieuse collection de débris variés. Refusant un tabouret à trois pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le long des parois, s'étalaient en festons toute espèce de vêtements, depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes d'un rôdeur du désert; le tout en un état plus ou moins avancé de décomposition et ramassé avec persévérance, pendant bien des années.

Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des pierres et des os de formes singulières, des manches de couteaux, des débris de fusils, les restes d'une horloge américaine et bien d'autres objets, que cette pie humaine avait volés et entassés là. En somme, c'était un étrange réduit, et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de bêtes, qu'à part les vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un spécimen assez réussi de la demeure d'un homme primitif.

«Avant de commencer votre récit, dites-moi, Jantjé, si vous avez quelque nourriture ici; je meurs de besoin.»

Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une gourde recouverte d'un morceau de tôle placé autrefois au fond d'un poêle. Elle contenait du _maas_, sorte de petit-lait caillé, qu'une femme du voisinage lui avait apporté pour son souper. Si affamé qu'il fût (il n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas un instant à donner tout à Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il laissait échapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme à jeun, Jess mangea tout, jusqu'à la dernière cuillerée, reconnaissante et réconfortée à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu à peu.

«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.»

Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux tous les événements du jour. Lorsqu'il dit de quelle manière brutale le vieillard avait été traité, les yeux de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent; quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant qu'il était condamné à mort et devait être fusillé à l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. Jantjé ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu'à la suite de cet entretien elle avait été enfermée dans le magasin aux provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux que personne peut-être, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui concernait Bessie. Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi il lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait été condamné à mort: c'était pour se servir de lui contre Bessie; cet homme était capable de tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière du jour et dans son coeur elle jura que, malgré sa faiblesse, elle trouverait le moyen d'empêcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John eût été là! Mais il était prisonnier et elle serait forcée d'agir seule. Elle pensa d'abord à se présenter hardiment devant Muller et à le dénoncer comme assassin, en présence de ses hommes; bien vite elle reconnut que c'était impraticable. Pour se sauver lui-même, il lui imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle sût ce qui se passait. Autant être à cent lieues, que de rester à cent mètres de Belle-Fontaine.

«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les Boers.

--Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placés en sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amené et dételé sous les gommiers.

--Où est Frank Muller?

--Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une tente circulaire, qui est plantée entre les deux grands gommiers.

--Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que vous veniez avec moi.

--Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrière la remise et deux par devant. Cependant nous pourrions peut-être nous rapprocher; je vais voir quel temps il fait cette nuit.»

Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait très noir, parée que les nuages couvraient les étoiles.

«Partons tout de suite, dit Jess.

--Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouillée et les Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe.

--Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec vous. Il le faut.»

Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et céda. Il éteignit les bougies et tous deux, silencieux comme des fantômes, se glissèrent au dehors, dans la nuit.

CHAPITRE XXXII

IL MOURRA!