Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 2

Chapter 24,010 wordsPublic domain

«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, en poussant le flacon carré vers son hôte; «vous devez en avoir besoin, après avoir été roué de coups par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en remercie de tout mon coeur, croyez-le; je dois vous avouer que Bessie est ma nièce favorite. Jamais il n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle taille! et ce qu'elle travaille! Comme trois, je vous l'affirme. Et pas la moindre prétention, pas d'airs de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.

--Les deux soeurs paraissent très différentes, dit John.

--Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne croirait jamais que le même sang coule dans leurs veines. Il y a trois ans de différence d'abord: Bessie est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess en a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà vingt-trois ans! Leur histoire est assez étrange, je vous assure.

--Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.

--Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la remplissant à nouveau du tabac boer, grossièrement coupé dans un grand pot de terre brune; «je vais vous la conter, si vous voulez; autant que vous la connaissiez, puisque vous allez vivre avec nous.

«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez pour vous.

«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien né même. Je suis du comté de Cambridge, du pays plantureux qui entoure Ely. Mon père était pasteur, peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa bénédiction, trente guinées dans ma poche et le montant de ma traversée jusqu'au Cap; je lui serrai la main, Dieu le bénisse! je partis et depuis cinquante ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu soixante-dix ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une autre fois; pour le moment, il s'agit des enfants. Environ vingt ans après mon départ, mon bon vieux père se remaria avec une femme encore jeune, assez riche et moins bien née que lui. De cette union il eut un fils, puis mourut. Le peu que j'appris sur le compte de mon demi-frère, fut qu'il avait fort mal tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, il y a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais assis dans cette même pièce, dans ce même fauteuil, car cette partie de la maison existait déjà (les ailes ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, quand, tout à coup, un vieux chien _pointer_ que j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à aboyer.

«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les Cafres.»

«A ce moment il me sembla entendre un faible coup frappé sur la porte et Ben aboya de nouveau; je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux petites filles enveloppées de vieux châles. Je refermai la porte, après avoir regardé s'il y en avait d'autres dehors et je restai planté là, les yeux et la bouche grands ouverts, devant les deux petites créatures. Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; l'aînée paraissait avoir onze ans, la plus petite, huit environ. Elles se taisaient, mais l'aînée se détourna pour enlever le châle et le chapeau de sa petite soeur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit visage et ses cheveux d'or tout mouillés; elle mit un doigt dans sa bouche et me regarda de telle façon que je me crus le jouet d'un rêve.

«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, est-ce ici la maison de M. Croft? M. Croft..., république de l'Afrique du Sud.

«--Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république de l'Afrique du Sud, et je suis M. Croft. Et vous, mes chères petites, qui pouvez-vous bien être? répondis-je.

«--S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos nièces, et nous sommes venues d'Angleterre pour vous chercher.

«--Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en avais bien le droit.

«--Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant ses menottes maigres et humbles, je vous en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas en état d'aller plus loin.»

«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit autant, par sympathie et aussi de peur et de froid.

«Naturellement je les amenai près du feu, les pris sur mes genoux, appelai de toutes mes forces Hébé, la vieille Hottentote qui faisait ma cuisine, et à nous deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un potage et du vin et une demi-heure après, elles étaient tout heureuses, leurs craintes absolument disparues.

«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, embrassez-moi et contez-moi un peu comment vous êtes venues.»

«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire complète que plus tard) et le récit fut étrange.

«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une charmante jeune fille du Norfolk et l'avait traitée comme un chien. C'était un ivrogne et un gredin que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la négligeait honteusement et souvent même maltraitait les enfants, de sorte qu'enfin, la pauvre créature, affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, ne put y tenir plus longtemps et conçut l'idée insensée de s'échapper, pour venir ici se placer sous ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son désespoir. Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer trois places de secondes jusqu'à Natal et avoir encore quelques livres de surplus, et un jour que sa brute de mari était allé boire et jouer, elle parvint à se faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les docks de Londres, et elle était loin en mer avec ses filles, quand il s'aperçut de sa fuite. Mais ce fut son dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle prit le lit et succomba, laissant les pauvres enfants seules au monde. Ce qu'elles durent souffrir, du moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu seul le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle ne s'est jamais complètement remise de ce coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais, qu'on dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille sur les faibles et cette Puissance prit sous son aile ces pauvres enfants errantes et sans abri. Le capitaine du navire fut bon pour elles et, lorsqu'on arriva enfin à Durban, les passagers firent une souscription et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de ce côté du Transvaal, de se charger d'elles. Le Boer et sa femme traitèrent les enfants convenablement, mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au tournant de la route de Wakkerstroom, que vous avez suivie aujourd'hui, ils firent descendre les enfants (elles n'avaient pas de bagages) et leur dirent qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient à la maison de Meinheer Croft.

«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne fut qu'à huit heures du soir, qu'elles arrivèrent ici, les pauvres chéries, car le chemin n'était pas alors aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la pluie glacée, si elles n'eussent aperçu, par hasard, les lumières de la maison. Et voilà comment mes nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours restées depuis, excepté pendant deux ans que je les envoyai en pension au Cap; et je me sentis bien seul, quand elles furent parties.

--Et le père? demanda Niel, que ce récit avait profondément intéressé; avez-vous jamais entendu parler de lui?

--Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le vieillard, bondissant de colère; oui, certes! Le croiriez-vous? Les deux mignonnes étaient chez moi depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour que j'eusse appris à les aimer de tout mon coeur, quand un beau matin, comme j'examinais le nouveau mur du _kraal_[1], j'aperçois un individu qui s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient vers moi et, comme il s'approche, je l'examine: «Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un gredin, c'est écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant pas que je contemplais un fils de mon propre père; comment l'aurais-je pu?

[Note 1: Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.]

«Votre nom est-il Croft? dit-il.

«--Oui, répondis-je.

«--C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un mauvais regard d'ivrogne sournois; je suis votre frère.

«--En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car je commençais à comprendre de quoi il s'agissait; et que pouvez-vous bien me vouloir? Je vous dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous êtes mon frère, vous êtes un misérable et que je ne veux ni vous connaître, ni rien avoir à démêler avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, je vous demande pardon de vous confondre avec un pareil drôle.

«--Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en ricanant. Eh bien! mon cher frère Silas, je veux mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à la maison, car je me suis remarié, Silas, et il les attend avec impatience pour jouer avec lui; donc, si vous voulez avoir la bonté de me les remettre, je les emmènerai de suite.

«--Vraiment! Vous les emmènerez si vite que ça? dis-je, tout tremblant de rage et de crainte.

«--Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par la loi et je n'entends pas mettre des enfants au monde pour que vous jouissiez de leur société. J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau ricanement sardonique, et la loi est pour moi.»

«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manière dont il avait traité ces pauvres enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur à moitié bâti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'étais fort il y a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle volée qu'homme ait jamais reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je fus las, je lui permis de se relever.

«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les Cafres de vous reconduire à Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici dans la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu de la loi.» C'était vrai dans ce temps-là.

«--Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces enfants et, pour l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. République d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.»

«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa cravache après lui. Ce fut la première et la dernière fois que je vis mon frère.

--Que devint-il donc?

--Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une Puissance dont l'oeil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-là jusqu'à Newcastle, entra à la buvette, se mit à boire en me traitant de la belle façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses garçons pour le mettre dehors. Or, les garçons étaient rudes, comme le sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et, au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir, Capitaine, bonsoir!»

CHAPITRE III

M. FRANK MULLER

John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et endolori que s'il eût été bien battu d'abord, puis étroitement sanglé ensuite, à l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller, et sortit en boitant sous la véranda, par la porte-fenêtre de sa chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un endroit délicieux. Derrière la maison s'élevait la colline escarpée, plane au sommet et semée de roches rondes; elle s'étendait en demi-cercle, de chaque côté d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au milieu duquel se trouvait l'habitation.

La maison proprement dite était construite en pierre brune et couverte d'un chaume épais, d'une belle couleur fauve et dorée. La toiture des remises, hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, qui étincelait aux rayons du soleil levant, de façon à faire cligner des yeux aux aigles eux-mêmes. Sur toute la façade régnait une véranda gracieusement envahie, dans ses parties treillagées, par des vignes et des plantes grimpantes aux fleurs variées; au delà, se trouvait une large allée carrossable, tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers touffus, chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient les jardins entourés de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou _kraals_ aux boeufs et aux autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au long cou.

A la droite de la maison, s'élevaient des plantations florissantes de gommiers et autres arbres indigènes; à gauche, on voyait de vastes terres cultivées, irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, à une grande hauteur au-dessus de la maison, et donnait à ce lieu le nom de Belle-Fontaine.

John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son observatoire sous la véranda, mais, pour le moment du moins, tout se perdit dans la merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense qui se déroulait à ses pieds, sur la gauche, jusqu'à la grandiose chaîne des montagnes du Drakensberg, couronnée çà et là de neige; panorama borné, sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indécis des plaines onduleuses du Transvaal. C'était une vue superbe, une de ces vues qui font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre son coeur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, à perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond, sans un seul nuage pour troubler son immensité et, entre les deux, le vif courant du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes imposantes, inspirant des pensées solennelles, élevaient leurs crêtes vers le ciel; couronnées de la neige des siècles, dont elles sont les monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les éphémères fourmilières humaines qui les foulent et se croient, pendant leur courte existence, les maîtresses de leur petit monde. Et au-dessus de tout: montagnes, plaines et cours d'eau étincelants, la glorieuse lumière du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme il passait autrefois, sur les eaux plongées dans la nuit.

John, debout, regardait la beauté primitive de cette nature, la comparait dans sa pensée, avec beaucoup d'autres paysages cultivés, et en arrivait à cette conclusion: que si désirable que puisse être la présence de l'homme civilisé dans le monde, on ne saurait affirmer que ses oeuvres en augmentent réellement la beauté.

Ses réflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas Croft, malgré son âge et sa taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers lui.

«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà levé! C'est bon signe, si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli séjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière la maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai avec le soleil, contemplai cette belle vue et la grande prairie alors peuplée de gibier, et je me dis: «Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contrée et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni plus sain; sois sage et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis à l'oeuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'oeuvre de mes mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il en soit, j'ai réussi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le domaine à moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais prendre un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. Vous savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut un _gentleman_; l'argent m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si je peux trouver un _gentleman_; pas de vos Boers, ou de vos blancs inférieurs.»

«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le plus heureux jour de ma vie fut celui où le vieux général Shepstone hissa le drapeau anglais à Prétoria et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.

«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui aspirent à être de nouveau les sujets d'une république! Fous! capitaine Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet Wolseley, là-bas, sur la rivière Vaal: «Que ce pays resterait anglais jusqu'à ce que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière Vaal remontât vers sa source.» Cela me suffit; comme je le dis à ces frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons payé leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne dément sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris solennellement par ses représentants. Nous laissons ces sortes de choses aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de prendre un intérêt dans cette affaire, si je n'étais pas certain que ce pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous reparlerons de tout ceci une autre fois; allons déjeuner.»

Après le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme, la belle Bessie lui proposa de venir l'aider à laver un lot de plumes d'autruche. Le lieu de l'opération était une petite pelouse située derrière un massif d'orangers. Là furent placés un baquet plein d'eau chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord plongées dans le baquet d'eau chaude, où John les brossa avec du savon, puis les transféra dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher au soleil.

La matinée était délicieuse et John découvrit promptement, qu'il y a au monde beaucoup d'occupations plus désagréables que le lavage des plumes d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle était charmante, il n'y avait pas à en douter; un type de vraie femme heureuse et fraîche. Assise sur un tabouret bas, ses manches relevées presque jusqu'à l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas déparé une statue de Vénus, riait et babillait sans interrompre son travail. John n'était pas très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; néanmoins il se demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en lui-même à un superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien de temps il serait possible de vivre avec elle, dans la même maison, sans tomber sous le charme de sa grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et le contraste que présentaient les deux soeurs.

«Où est votre soeur? demanda-t-il tout à coup.

--Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée aux Lions, pour lire ou dessiner. Voyez-vous, dans cet établissement, je représente le travail manuel et Jess l'_intellect_»; et, avec un joli signe de tête, elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la supériorité d'esprit!

--En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixés sur elle, je ne pense pas que vous ayez à vous plaindre de la manière dont la nature vous a traitée.»

Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé que de ce qu'il avait dit, et se hâta de reprendre:

«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente des femmes, voilà mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul défaut: elle me gâte trop. Mon oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre arrivée ici, j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fûmes égarées dans la prairie ce soir-là, par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son châle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le châle et tout doit me céder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et devenir célèbre; seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous les livres de Jess ne fussent tristes.»

Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme très grand, coiffé d'un chapeau à très larges bords et monté sur un magnifique cheval noir, qui s'avançait au petit galop vers la maison.

--Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.

--C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant légèrement du pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. Il est très riche, très habile et possède toutes les terres autour de nous, de sorte que mon oncle est forcé de se montrer poli envers lui, quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»

Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans les voir, quand tout à coup la robe de Bessie attira son regard à travers les arbres et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il paraissait avoir environ quarante ans; ses traits étaient réguliers, ses yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dorée tombait bas sur sa poitrine. Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements d'étoffe et de coupe anglaises et de grandes bottes à l'écuyère.

«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous voilà donc avec vos jolis bras découverts. J'ai de la chance d'arriver juste à temps pour les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider à laver les plumes? Vous n'avez qu'un mot à dire et....»

A ce moment il aperçut John et s'arrêta.

«Je suis venu à la recherche d'un boeuf noir, marqué d'un coeur et d'un W au milieu. Savez-vous si votre oncle l'a vu quelque part?

--Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, mais mon oncle est là-bas (elle montrait un parc situé à un demi-mille environ), si vous désirez aller le lui demander.

--_Monsieur_ Muller, miss Bessie, dit-il, le front curieusement contracté. _Meinheer_ est bon pour les Boers, mais nous sommes tous Anglais maintenant. Quant au boeuf, il peut attendre; avec votre permission je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» Sans plus de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, lui passa la bride sur la tête pour lui faire comprendre qu'il devait rester là, et s'avança vers Bessie, la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras dans l'eau jusqu'au coude et John resta persuadé qu'elle avait voulu, par ce moyen, éviter la poignée de main de son visiteur.

«Je regrette que mes mains soient mouillées», lui dit-elle, en lui adressant un froid et léger salut de la tête. «Permettez-moi de vous présenter, _monsieur_ (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... le capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon oncle.»

John tendit sa main, que Muller serra.

«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine de navire? je suppose.

--Non, répondit John; capitaine dans l'armée anglaise.

--Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je ne m'étonne pas qu'après la guerre contre les Zulus, vous vous fassiez fermier.

--Je ne vous comprends pas, répliqua John assez froidement.