Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
Part 19
«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des années je vous aime et je désire vous épouser. Une fois encore, je vous demande d'être ma femme.
--Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie faisant tête à l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes.
--Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas souvent aimées. Vous êtes dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que j'ai fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour Bessie Croft que je veux épouser. Tout est bien changé dans ce pays. La rébellion est victorieuse. C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin de vous conquérir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai davantage. Vous grandirez avec moi. Réfléchissez.
--J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. Vous osez me le demander, sur les ruines de ma maison en cendres, après m'en avoir arrachée avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser un Cafre plutôt que vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez être.»
Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il est mort. A quoi bon rester fidèle à un mort?
--Mort ou vivant, je l'aime de tout mon coeur et, s'il est mort, c'est par la main des vôtres, et son sang s'élève entre nous.
--Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce votre dernier mot?
--Oui.
--Très bien. Alors, moi je vous dis que vous m'épouserez ou....
--Ou quoi?
--Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra!
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
--Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie d'un vieillard s'interposer entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne voulez pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative de meurtre et haute trahison, dans le délai d'une heure; dans une heure et demie il sera condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra par mon ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tête!»
Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.
«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un vieillard innocent.
--Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous conquérir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa belle voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser demain matin; je ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme l'air, quoiqu'il soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de tuer un citoyen, après la conclusion de la paix. Refusez et il mourra. Choisissez.
--J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et traître, assassin que vous êtes, je ne vous épouserai pas.
--Très bien, très bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore. Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenue. Si vous persistez, votre oncle mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne voulez pas m'épouser? Même en ce pays, où je peux tant de choses, je ne peux pas vous y contraindre. Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait, sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couché dans sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule, après le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop heureuse de m'épouser pour couvrir votre honte.
--Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon maudit. Mais vous ne m'effrayerez pas jusqu'au déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»
Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.
«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je sécherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» cria-t-il à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie, «venez ici.»
Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés pour Silas Croft. Elle devait être enfermée dans la petite chambre de l'autre côté des remises et ne communiquer avec personne. Il ajouta:
«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»
Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma.
Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés. Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner son vieil oncle à son sort?
CHAPITRE XXIX
CONDAMNÉ A MORT
Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait pas menacé en vain.
Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.
Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et un crayon.
«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi martiale.
«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces accusations?»
Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, regarda son juge et répondit:
«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre ma maison, après que vous aviez tué l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre juridiction et je refuse de me défendre.»
Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques notes:
«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la juridiction de la Cour. Quant aux accusations, nous allons entendre les témoignages. Sur la première, nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu flotter le drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans Coetzee, qui a été attaqué.
«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la République, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
--Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», répondit Hans Coetzee, du véhicule où il s'était installé.
«Parlez donc.
--J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrêter, afin d'obéir à vos ordres respectés, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une abondante perte de sang. C'est là mon témoignage.
--Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns des hommes assis dans le chariot.
«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser au témoin? demanda Muller.
--Aucune; je n'admets pas votre juridiction, répéta le vieillard, avec énergie.
--Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, de nouveau, je récuse son objection. Messieurs, désirez-vous entendre d'autres témoignages?
--Non, non.
--Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse?
--Oui, oui.»
Muller prit une note et poursuivit:
«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable de haute trahison et de tentative de meurtre, il ne reste plus qu'à décider du châtiment que la loi doit infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict après avoir dûment considéré s'il peut en aucune façon, d'après la voix sainte de sa conscience et les inspirations de la miséricorde, étendre sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant et de président de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire, Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilité devant Dieu et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous laisser influencer ou entraîner par ma décision, car je ne suis, comme vous tous, qu'un homme sujet à l'erreur.
--Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand il s'arrêta pour juger de l'effet produit par son discours.
«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous comme un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique Anglais, l'un des pères du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme à une mort sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune nièce?
--Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine.
--Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre coeur aussi a, tout d'abord, crié: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le vieillard soit pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute le prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas dû lui enseigner la sagesse? Ce qu'on pardonne à la jeunesse, doit-il être pardonné à la mûre expérience de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir, parce qu'il est vieux?
--Non, certainement non, crièrent les mêmes voix, sur le chariot.
--Vient ensuite la seconde considération. Il était un ancien, un des pères du pays. N'aurait-il pas dû, en conséquence, refuser de le trahir au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette accusation ne soit pas portée contre lui, nous devons nous rappeler, pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils traîtres qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas contre nature qu'un père vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce pas un de ces cas où la justice s'oppose à la miséricorde?
--Certainement, certainement», s'écrièrent ces braves gens qui, presque tous, avaient voté l'annexion.
«Et puis, autre chose encore: cet homme a une nièce et tous les honnêtes gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la haine et au préjudice de l'État. Mais en cette circonstance, ceci n'est pas à craindre, car le domaine revient légalement à la jeune fille et ce sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de ce vieillard violent et sans conscience. Et maintenant, vous ayant exposé mes arguments pour et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre conscience, je fais connaître mon vote. C'est...», et, au milieu du plus profond silence, il se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, «c'est la mort!»
Il y eut un petit frémissement.
La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit dans l'amertume de son coeur.
Alors Hans Coetzee parla. Il avait le coeur déchiré de devoir élever la voix contre celui qu'il avait considéré comme un frère, pendant bien des années. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté contre leur cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donné, que leurs pères et eux avaient arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si noire trahison? et comment maintenir les autres damnés Anglais dans le devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir qu'une seule réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec bien des larmes, et cette réponse, c'était... _la mort_.
Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son âge, sur l'appel du président. D'abord il y eut un peu d'hésitation, car plus d'un avait de l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas facilement à le condamner.
Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la sentence fatale.
Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:
«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»
Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.
«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la vie?»
Frank Muller fixa son oeil froid sur le visage vibrant du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant sourire.
«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et avoir pitié de votre âme!
«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la maison.»
Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie sur le sol.
Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une manoeuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:
«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé l'arrêt.»
Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.
«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.
Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce qu'il put, murmurant en lui-même et très profondément mille malédictions contre «ce démon» Frank Muller. Il fit pourtant contre fortune bon coeur, et apposa sa signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui essaya de se dérober, sous prétexte que son éducation avait été fort négligée et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui fit mettre sa croix en regard. Après cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins lisibles de tous les membres du Conseil.
Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, l'arrêt dans une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son habitude.
Bientôt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le soleil déclinait derrière la colline; la vaste remise s'emplissait d'ombre qui, peu à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du _Mal_, car le mal a ses princes comme le _Bien_, et il les marque de son sceau, les couronne d'un diadème qui sont, l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; or, parmi eux, Frank Muller était certainement grand. Un petit sourire de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait dans ses yeux froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait de son maître, le démon!
Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la tiens, se dit-il, je la tiens comme dans un étau. Elle ne peut pas m'échapper; elle ne peut pas laisser mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On joue d'eux aussi aisément que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous voici bientôt à la fin du morceau!»
CHAPITRE XXX
IL FAUT NOUS SÉPARER
Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon regardaient les cadavres noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes défigurés, pour aller attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé quelques pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et s'éloigna en disant à John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses vêtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand elle fut bien sûre que les rochers la cachaient entièrement, elle entreprit d'enlever l'un après l'autre ses vêtements trempés; y étant parvenue, elle les tordit, les étendit sur de larges pierres plates, chauffées aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à réfléchir à sa situation. Elle avait le coeur si gonflé de douleur et d'amertume, qu'elle se prenait à regretter de ne pas être étendue quelque part sous ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, et elle vivait! Et elle pouvait vivre longtemps, bien des années, avec sa honte et sa souffrance. Tous les sentiments héroïques, toute la grandeur plus qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée de sa fin prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement défendu, dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle avait trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé de Bessie, l'avait fait manquer à son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompée et rejetée dans la lutte.
Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvés? Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le jurait, dût-elle briser son coeur et celui de Niel. Tout était changé; le souvenir de ces heures terribles et délicieuses, sur la rivière en furie, pendant lesquelles ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour l'éternité, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait là un rêve de joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.
Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du moins que toute sa vie, que cette raison, cette énigme dont elle cherchait en vain la solution. Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de ce passé immortel qui, ayant été, est toujours et ne peut plus changer. Mais désormais il fallait que cette réalité indestructible, impérissable, disparût; il fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! c'était amer, bien amer!
Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le savoir marié à sa propre soeur, de se dire que le charme de Bessie se glissait peu à peu dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la passion ardente, comme le crépuscule efface peu à peu les splendeurs du jour.
Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! que n'était-elle morte quand il lui donnait ce baiser sur les lèvres? Et la pauvre enfant sanglotait dans sa détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!
Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le comprit. Essuyant donc ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vêtements à demi séchés; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif dans sa chevelure et lorsque, après des efforts surhumains, elle eut réintégré ses chaussures, elle retourna vers l'endroit où elle avait laissé John, une heure auparavant.
Elle le trouva occupé à transporter les selles et les brides des chevaux morts, sur leurs deux chevaux gris.
«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; avez-vous pu sécher vos vêtements? Les miens le sont à peu près.
--Oui», répondit-elle.
Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma chérie. Allons! du courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais à quoi bon pleurer?
--John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous étions morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?»
Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement réveillé de leur terrible et inextricable situation.
«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.
Dans son angoisse elle frappa du pied.