Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 15

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«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté.

«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon coeur et la main douce; ma propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une damnée Anglaise.»

Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.

Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.

CHAPITRE XXIII

LE GUÉ DU VAAL

La journée avait été si accablante, que nos voyageurs s'assirent littéralement haletants, à l'ombre du chariot. La brise légère de l'après-midi était tombée, et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.

Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, car ils s'étaient étendus sur l'herbe à quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir profondément. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient même de manger et s'éloignaient d'un pas lourd, à longueur de leur licou, mordillant délicatement une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le Zulu Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; assis sur un petit monticule, exposé en plein aux rayons du soleil couchant, il chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.

«Encore un oeuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien.

--Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur.

--Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien dire.

--Impossible, John; un orage se prépare et je ne peux jamais manger avant un orage, surtout quand je suis fatiguée.»

La conversation cessa.

«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous camperons cette nuit? Si nous suivons la grande route, nous serons à Standerton dans une heure.

--Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; nous traverserons sans doute le Vaal à gué et il faudra nous résigner à cheminer sur la prairie.»

A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent à discuter quelque chose avec animation.

L'immense disque rouge du soleil descendait à l'horizon et semblait teindre le ciel et la terre dans le sang.

A cent mètres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une colline et John suivait du regard le soleil qui, peu à peu, disparaissait derrière la hauteur. Quelque chose détourna son attention et quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette de cavalier immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumière de l'astre à son déclin. C'était Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le cheval se présentait de profil, de sorte que, même à cette distance, chaque ligne des traits et jusqu'à la détente de la carabine se détachaient nettement sur le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le cheval semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire, que John le fit remarquer à sa compagne. Elle frissonna involontairement.

«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de courir le long de son corps.

--Certes, c'est un démon, répliqua John, mais malheureusement il n'est pas encore arrivé à destination. Le voici qui vient comme un tourbillon.»

En effet, quelques secondes après, le grand cheval noir s'arrêtait subitement auprès du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau.

«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce n'a pas été sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y renoncer. Enfin, me voici.

--Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda Jess; à Standerton?

--Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan est de traverser le Vaal à un gué que je connais, à douze milles d'ici, et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce soir», ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess.

«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il sûr? J'aurais cru que le Vaal serait grossi par les pluies récentes?

--Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je l'ai traversé moi-même, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais à un gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?»

De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les deux Boers.

John leva les épaules, puis alla aider Mouti à rassembler les quatre chevaux gris, très occupés, pour le moment, à combattre les mouches qui piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de l'escorte se tenaient à une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent compris la situation et refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux de l'Anglais maudit.

Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et se rapprochèrent de leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais.

En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore d'une trentaine de mètres; là, les trois hommes se réunirent.

«Écoutez», dit Muller sévèrement.

Les deux Boers levèrent les yeux.

«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»

Ils obéirent.

«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, vous.»

L'homme à la grande dent se mit à réciter sa leçon, tout en ayant l'air de s'occuper des rênes.

«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer à entrer dans l'eau, où il n'y a pas de gué, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne se noient pas, tirer sur eux.

--Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» avec un ricanement.

--Vous les comprenez?

--Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave. Vous avez donné les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise.

--Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi les gens, même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand il y a une jolie fille dont on ferait bien sa femme.»

Frank Muller grinça des dents.

«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je suis votre officier; quelle autre autorité vous faut-il? Mais j'ai pensé à cela. Voyez, dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous voie pas du chariot.»

Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courbé vers les jambes de son cheval:

«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la république, d'après notre décret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera votre garantie.»

--Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller.

--Nous la voyons et nous la reconnaissons.

--Très bien; rendez-moi le mandat.»

L'homme à la dent allait obéir; son compagnon l'arrêta.

«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me plaît pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer pour nous justifier de l'oeuvre de sang? Il faut que le mandat nous reste.

--Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez le papier dans votre poche, Jan.

--Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serrées.

--Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; si vous insistez pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons à cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-même. Allons, choisissez! Nous ne serons pas fâchés de retourner chez nous, car la tâche nous répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des Cafres, mais pas sur des blancs.»

Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.

«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers des champs; mais peut-être avez-vous raison. Après tout, peu importe qui garde le mandat, pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là l'important.

--Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à nous pour ça; ce ne seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber des Anglais.

--Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. Vous autres imbéciles, vous ne comprenez jamais la différence entre tuer quand c'est nécessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir, _parce qu'ils ont trahi la patrie_.»

Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un sourire particulièrement méchant se dessinait sur son beau visage. «Ah! mon ami, pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, même à moi, d'avoir pris cette petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à se débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette guerre, je ne serais jamais arrivé à mon but. J'ai bien fait de la voler. Je suis fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un témoin vivant. Ah! nous allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes s'accomplissent pendant un orage.»

Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait rapidement, recouvrant les étoiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de crépuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu, que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces beautés. L'air était d'une chaleur étouffante. Vers l'est, les éclairs brillaient sans intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil couchant, se montrait encore à l'horizon.

Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité croissante. Heureusement le chemin était assez bon et Frank Muller marchait en avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se détachait nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort régnait sur la terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffée d'air n'en animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux milles sur la lande désolée. On ne devait plus être loin de la rivière et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre.

C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avançaient sur la prairie, poussés par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, entourée d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière lugubre sur l'immensité obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait à la rivière, dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait une plaine semée de larges pierres blanches, semblables à des pierres tombales, sur lesquelles se jouaient les pâles rayons de la lune.

«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait voir un vaste cimetière, et les ombres qui les séparent, semblent être celles des morts enterrés là.

--Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. A quoi pensez-vous donc?»

Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre moral et, comme il n'était pas loin de subir la même impression, il lui en voulait d'autant plus et tenait à se montrer positif et pratique.

Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi. Elle croyait faire un rêve horrible; en outre, l'approche de l'orage ébranlait ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués, hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.

Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parlé.

«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup John à Muller, qui le précédait toujours de quinze ou vingt pas.

«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; nous coupons par le plus court, pour arriver au gué.»

Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs du silence. A cent mètres, la faible lumière qui brillait encore, se réfléchissait sur la large surface de la rivière.

En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité augmentait et l'on ne distinguait pas l'autre bord.

«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à quelques mètres en aval; l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.»

John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents mètres environ et l'on atteignit un endroit où l'eau se précipitait et tourbillonnait en grondant.

«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la maison est sur l'autre rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage éclate.

--Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je ne vois pas à un pouce devant moi et je ne sais où passer.

--Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une roche.

--Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.

--Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas nous ne le pouvons pas. Regardez!» De la main, il montrait l'orient, qui maintenant présentait un spectacle aussi effrayant que magnifique.

Droit devant eux, gonflé par le poids du vent comme le centre d'une voile, se précipitait le grand nuage, chargé de tempête, illuminé sur toute sa surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient comme d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-être de plus terrifiant, c'était le silence absolu de la nature, en ce moment. Le grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempête s'avançait majestueuse et muette, semblable au passage d'une armée d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ailé courait devant elle, et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.

Comme Muller parlait, un courant d'air glacé s'abattit sur le chariot, le fit pencher et les éclairs devinrent encore plus fréquents. L'orage éclatait au-dessus des voyageurs.

«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués ici; la foudre frappe toujours près de l'eau.»

Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux de timon.

«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi pour m'aider à tenir les rênes», dit John au Zulu, qui obéit aussitôt et se plaça entre lui et Jess.

«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin. Doucement, mes chevaux! doucement!»

Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un côté et le gros Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongèrent dans la rivière.

Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant quelques instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui s'avançait.

Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mètres; puis, tout à coup, John découvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux de volée perdaient pied et résistaient avec peine au courant de la rivière grossie.

«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.

--Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», répondit la voix de Muller.

John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré pour détourner les chevaux. Jess, à ce moment, se retourna sur son siège et un éclair lui montra Muller et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon de leurs carabines braqué droit sur le chariot.

«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!»

A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent des carabines et le Zulu Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la tête la première, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitôt dans l'eau jaillissante.

Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute description. Au-dessus, l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait à tout instant la rivière.

Le tonnerre résonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent tourbillonnait et faisait écumer la surface des eaux. Tout à coup, il s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les roues et le déposa sur l'eau, où il se mit à flotter. Alors les deux chevaux de volée, affolés par la furie de l'ouragan et par les convulsions du pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle force sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir et disparurent entre l'obscurité du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot flottait toujours, tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau comme un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis tournant lentement sur lui-même. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait après lui l'autre timonier dont les efforts pour se détacher étaient horribles à voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça et fut étouffé.

Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempête, on entendait nettes et claires, les détonations des trois carabines, chaque fois qu'un éclair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive. Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, une balle entre ses larges épaules, une autre dans le crâne; mais John se sentait encore bien vivant, quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé sa joue. Instinctivement il étendit le bras, attira Jess, la plaça en travers sur ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la protégerait contre les balles.

Quelque puissance miséricordieuse les protégeait sans doute, car, bien qu'un projectile eût coupé l'habit de John et que deux autres eussent traversé la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir s'égara et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si épais, que les éclairs mêmes furent impuissants à les révéler aux regards des assassins.

«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?»

Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, _son_ mouchoir, _à elle_, entourait encore son front _à lui_! Maintenant ces doigts se crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort. C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne, car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.

Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière quelconque, même si....

«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.

Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles ne l'étaient déjà?

La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour; il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique. Au coeur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.

Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.

CHAPITRE XXIV

L'OMBRE DE LA MORT

Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!

«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous saine et sauve?»

Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se passe-t-il?

--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»

Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans doute le chariot verserait et alors....

Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond.

«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le faisait pencher de côté.

Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.