Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 14

Chapter 143,949 wordsPublic domain

--John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir Mouti d'atteler les chevaux; il nous faudra partir tout à l'heure.

--Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît que nous allons partir»; et il ajouta: «Êtes-vous contente de partir?

--Non! dit-elle, avec une explosion de colère et frappant du pied; puis elle rentra dans la maison.

«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon caractéristique de cette race intelligente, mais paresseuse, «attelez les chevaux: nous retournons à Belle-Fontaine.

--Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à l'oeuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la race blanche, est capable de tout.

John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses; la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne retrouvons que dans la vieillesse.

Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le secret de son coeur.

Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler.

«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise plaisanterie.»

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient à cheval vers le _Palais_, escortés par quatre carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.

«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.

--C'est moi.

--Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié.

John l'ouvrit et lut:

«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous désirez, paraît-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de Wakkerstroom. La seule condition attachée au laissez-passer, qui est signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous n'emportiez aucune dépêche de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre parole d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»

Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, n'avait pas de signature.

«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.

--Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu brièvement; voulez-vous donner votre parole?

--Oui.

--Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture était la même que celle de la lettre, mais il y avait la signature du général boer.

John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit.

«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la signature est bien celle du général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.

--Quand devrons-nous partir? demanda John.

--Tout de suite, ou pas du tout.

--Il faut que je passe par le quartier général afin d'expliquer mon départ; on croirait que je me suis sauvé.»

Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille consulter son compagnon, et tous deux déclarèrent qu'ils allaient se rendre aussi au quartier général, pour y attendre le chariot.

On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prêt et John, après avoir examiné avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess. Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant, et où elle avait été si heureuse. Sa main était posée sur son front, comme pour protéger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle pleurait de cette manière calme et si émouvante, qu'ont certaines femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un dérivatif dans la brusquerie.

«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous faire attendre les chevaux toute la journée?»

Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut, achevant de cacheter sa lettre.

«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas fait attendre. Adieu, ma chère; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez, d'écrire au _Times_. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne pleurerais guère si j'étais à votre place.»

Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de Mme Neville, pour fondre en larmes.

Une minute après, ils étaient dans le chariot et Mouti grimpait derrière eux.

«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en posant une main sur l'épaule de Jess; «il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.

--C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.

Au quartier général, le capitaine expliqua les motifs de son départ. Tout d'abord l'officier qui remplaçait momentanément le commandant blessé, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait donné sa parole de ne pas emporter de dépêches; mais, en réfléchissant, il reconnut que ce départ pouvait faire plus de bien que de mal, en permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait _dans ce trou_. On échangea une poignée de main et John sortit pour se trouver en face d'une grande foule.

Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le monde voulait s'en assurer; semblable événement ne s'était pas produit depuis deux mois et plus et causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.

«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, comme Jess, été surprise par le siége pendant une visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer une ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien, à part les rhumatismes que j'ai gagnés en couchant par terre, et qu'il embrasse les jumeaux de ma part.

--Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers que nous leur donnerons une bonne volée quand Colley nous aura secourus», dit à son tour un jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de Prétoria. Il ne se doutait guère que le pauvre Colley dormait paisiblement à six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crâne.

«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il faut nous mettre en route.» Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en dehors des traits.

Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent la foule et nos voyageurs commencèrent leur voyage au milieu d'une bordée d'adieux.

Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John allait bon train et les deux Boers suivaient à cheval. Au bout de ce temps, et à une courte distance de la maison rouge où Frank Muller avait obtenu, la veille, le laissez-passer du général, l'un des Boers se rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dételer à la maison, où on leur servirait un repas. Comme il était près d'une heure, cette communication ne leur fut nullement désagréable; donc, à cinquante mètres de l'habitation, John arrêta les chevaux, les fit dételer et, après les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe aux voyageurs d'entrer dans une petite pièce où ils trouvèrent une femme hottentote, en train de placer le repas sur la table.

«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait quand nous en aurons un autre.»

Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; l'un d'eux fit à l'autre une observation ironique, accompagnée d'un regard insultant et tous deux se mirent à rire.

John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait une expression particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur la lèvre inférieure. L'autre était un petit homme à la physionomie sardonique, orné d'une profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte, qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus à un grand singe barbu qu'à un homme. Il avait le type boer le plus sauvage de la frontière la plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais. Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre «l'Unicorne», à cause de sa dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à Natal, qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées sur des Cafres.

L'Unicorne était un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le capitaine, en lui saisissant le bras, au moment où il allait découper la viande.

«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.

Le Boer secoua tristement la tête.

«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait été livrée comme le grand roi Agag fut livré aux Israélites. Vous vous asseyez pour votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»

Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier du nez, un long _benedicite_ en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en anglais, ce qui prit un temps considérable. «La Bête fauve» termina par un _amen_, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la liberté de commencer leur désagréable dîner; mais ne pouvant s'attendre à rien de très agréable, ils se résignèrent et firent contre fortune bon coeur; en somme il eût été plus fâcheux encore de ne pas dîner du tout.

CHAPITRE XXII

EN ROUTE

Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever de table, quand la porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le même, caressant sa barbe d'or et conservant son expression sinistre.

Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire détendit sa bouche finement dessinée, mais cruelle.

Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un se curait les dents avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux pouces de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une expression de colère.

«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que vous ne deviez pas manger avec les _prisonniers_ (ce mot frappa désagréablement l'oreille de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le respect possible et je vous trouve vautrés sur la table et fumant en leur présence. Sortez!»

L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec un soupir, déposa sa fourchette et partit sans réflexion, car il reconnaissait que Meinheer Muller n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, mais son compagnon se montra plus récalcitrant.

«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, ne suis-je pas assez bon pour m'asseoir à table avec deux maudits Anglais, un soldat et une femme? Si j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait mon tabac.»

Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur insubordonné et, d'une poussée de sa puissante épaule, l'envoya rouler à travers la porte ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus beau trait--son nez.

«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manière de traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous souhaiter le bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune fille une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer.

Il ajouta poliment:

«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a même fallu faire valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»

Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui était resté debout, lui parla ainsi:

«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords autrefois; j'espère vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je reconnais que les torts étaient de mon côté, dans l'affaire de l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.» Et s'avançant vers John, il lui tendit la main.

Jess était au courant de la situation; tout d'abord elle espéra que John ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position respective, elle espéra le contraire.

John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il mit sa main derrière son dos.

«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, même dans les circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez pourquoi.»

Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible de Muller, se refléter sur son visage.

«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous expliquer.

--Très bien, répondit John. Vous avez essayé de m'assassiner.

--Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix tonnante.

--Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, sous prétexte de tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» Il lui tendit son feutre mou, qu'il portait encore. «Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous tendre la main.»

Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.

«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, en portant la main au couteau de chasse qui pendait à sa ceinture.

Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en face. John ne bougea pas. Calme et fort comme le tronc d'un chêne, son loyal visage présentait un contraste étrange avec la beauté démoniaque du grand Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:

«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank Muller et, si c'est nécessaire, je l'aurai encore, malgré votre couteau. Mais en attendant je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit signé par votre général et qui garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il, avec un éclair de ses yeux bleus, je suis prêt.»

Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il avait eu un instant la pensée d'en finir tout de suite; mais, même dans sa rage, il songea qu'il y aurait un témoin.

Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il s'écriât:

«Un sauf-conduit du général! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous êtes en mon pouvoir; je peux vous écraser, si bon me semble; mais (se maîtrisant tout à coup) je dois peut-être prendre certaines choses en considération; vous êtes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout devant une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le loisir de vider notre querelle, Capitaine; jusque-là, avec votre permission, nous n'en parlerons plus.

--Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; seulement ne me demandez pas de vous donner la main.

--Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous voulons être à Heidelberg ce soir.»

Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore une fois failli compromettre le succès de son plan.

«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un _vrai gentleman_. Il a été courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il est en mon pouvoir!»

«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut refermée, j'ai peur de cet homme. Si j'avais su qu'il fût pour quelque chose dans l'affaire du sauf-conduit, je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore à Prétoria!

--Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, répéta John, une seconde fois. Tâchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains rien pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause de Bessie, sans doute.

--Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de Bessie.

--C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant sa pipe. Quel étrange mélange que la composition de la nature humaine! Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait donner un laissez-passer? Quel a pu être son but?

--Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la tête, mois tout cela ne me plaît guère.

--Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a essayé une fois déjà, pourtant.

--Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec angoisse.

--Je ne sais trop, après tout, si cela importerait beaucoup», répliqua John, avec une apparence de gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de bonnes intentions pour le moment. Voilà Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils donné à manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot; M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim.» Sur ce, John sortit en riant gaiement.

Quelques minutes après, ils repartaient; au moment où ils allaient se mettre en route, Frank Muller s'approcha, ôta son chapeau et leur dit qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, ou tout serait préparé pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté jusqu'à Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:

«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles impolitesses.»

Un instant après, il partait au galop, sur son grand cheval noir, laissant les deux voyageurs assez intrigués, mais surtout très soulagés.

«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»

Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte. Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement.

«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à moitié endormi, près du chariot.

--A l'hôtel», répondit-il sèchement.

Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas éteintes dans la maison.

Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en tressaillant.

«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta; j'étais morte!

--Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»

Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.

Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita cordialement la bienvenue.

«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, et m'a donné l'ordre de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon mari est à Prétoria. Il y est allé avec son chariot, juste au moment où le siège commençait, et je n'ai plus entendu parler de lui.

--Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il a été légèrement blessé à l'épaule, le mois dernier, mais il est tout à fait guéri.

--Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en pleurant; ces démons m'ont dit qu'il était mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; j'ai préparé pour vous un souper chaud; les garçons s'occuperont des chevaux.»

Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et bons lits.

Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps leur fit dire qu'on ne partirait qu'à dix heures et demie, parce que les chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la satisfaction avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires de repos dans de bons lits. A neuf heures, ils déjeunèrent et, comme dix heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les deux Boers parurent.

«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John.

--Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez enlevé du coeur! En outre, nous sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la semaine dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc peu que vous me payiez.

--Du courage, madame Gooch, répliqua John, gaiement. Le gouvernement vous donnera des dédommagements, quand la guerre sera finie.»

Mme Gooch secoua la tête.

«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays, je m'estimerai heureuse.

«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de provisions: pain, viande, oeufs durs et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»

John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.

Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils.

Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son vêtement.