Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
Part 13
--Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la moelle des os. Je hais le gouvernement anglais. Qu'il soit damné! Reprenons notre terre; ayons notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille de Laing, où était le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tué quatre de ma main; le dernier roula la tête la première comme un chevreuil; j'en pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait fusiller. Ah! c'est un démon que ce Frank Muller!
«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la tête du général anglais d'être encore plus absurde ce jour-là que les autres, et de vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille de ses pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis où était le bon droit et je criai: Damné soit le gouvernement anglais! Que fait-il ici? Et je le répétai après la bataille d'Ingogo.
--Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre ton, et vous en changerez peut-être encore. Dites-moi comment vont mon oncle et ma soeur? Sont-ils toujours à la ferme?
--Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois allé les voir, je pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont à la ferme. C'est un joli domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand nous vous aurons chassés tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je continue ma route, sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra savoir ce qui m'a retardé.
--Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi? Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai mon oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos boeufs moururent d'épidémie.
--Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons renvoyé tout les damnés Anglais.»
Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et répéta:
«Voulez-vous me rendre un service?
--Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les prisonniers, au Kraal de Rooihuis.
--Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»
Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.
«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle idée! Allons, allons, il faut que je parte.
--Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee. Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai à mon oncle, au sujet des cinq cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout rendre.
--Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles à cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank Muller. Où vous trouverai-je? dans cette maison blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous n'en parlez pas à votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que c'est que d'avoir un bon coeur et d'aimer à aider ses amis! Bonjour, bonjour, Missie!» Et le vieux Boer s'éloigna, son large visage rayonnant d'une bienveillance inimaginable!
Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, Jess reprit sa route vers le camp.
Lorsqu'elle revint au _Palais_, elle dit à John ce qui s'était passé, ajoutant qu'il serait bon de tout préparer, dans le cas où la réponse serait favorable; en conséquence, le chariot fut rangé près de l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti reçut l'ordre de tenir les chevaux à proximité; tous étaient en bon état, quoiqu'un peu maigres, à cause du manque de très bonne nourriture.
Une heure environ après avoir quitté Jess, Hans Coetzee arriva en vue d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait, émergea un cavalier monté sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand et bel homme au visage dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses éperons et le bel animal se précipita au galop, dans la direction de Hans Coetzee.
«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank Muller! «Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il s'approche de moi.»
Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près du poney et l'arrêt était si soudain, que le Boer voyait, à sa grande terreur, les sabots du grand cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa tête.
«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant volte-face; faites attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'être écrasé comme un hanneton.»
Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; il avait fait exprès d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lâcheté.
«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous fait des Anglais? demanda-t-il; vous devriez être ici depuis une demi-heure.
--Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été retenu; bien sûr vous n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc! Elle empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. «Je ne peux pas en perdre le goût dans la bouche.
--Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement Muller; Anglais avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous démasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à l'hôtellerie de Wakkerstroom, quand vous me vîtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au pays»?
Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage fleuri devint blême.
«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.
--Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement _en ami_. J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par....» Il murmura un nom qui fit pâlir encore davantage le pauvre Hans.
«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa terreur, «eh bien! quelles conditions?
«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, trop heureux de changer de sujet; «j'ai trouvé les Anglais souples comme des gants. Ils échangeront leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. Les hommes seront ici demain, à dix heures. J'ai raconté au commandant les affaires de Laing et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'étais un menteur, comme lui. On commence à avoir faim là-bas; j'ai vu un Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient déjà.
--Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. Nous voici arrivés à la maison, le général y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai qu'il soit mort?
--Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré la nièce d'Om Croft, la brune. Elle est enfermée là-bas avec le capitaine, et elle m'a prié d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux. Naturellement je lui ai répondu que c'était absurde et qu'il leur fallait subir la famine comme les autres.»
Muller, qui avait écouté cette dernière partie du récit avec un intérêt profond, arrêta subitement son cheval en s'écriant:
«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes un plus grand imbécile que je ne croyais. Qui vous a autorisé à décider s'ils auraient ou n'auraient pas un laissez-passer?»
CHAPITRE XX
LE GRAND HOMME
Complètement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance et se répéta au dedans de lui-même, pour la centième fois, que Frank était en vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils arrivaient à la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee était introduit en présence de l'un des chefs de l'insurrection.
C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, voûté, laid, au nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois était intelligent et la physionomie générale laissait deviner une finesse et des capacités au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois blanc, le grand homme écrivait quelque chose, avec une peine évidente, sur un papier sale, tout en fumant une très grande pipe.
«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux compagnons entrèrent, et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils s'assirent donc, sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs pipes de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer.
«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? demanda le général, un instant après; «je l'ai écrit de quatre manières différentes et chacune me paraît pire que les autres.»
Frank Muller fournit le renseignement demandé. En lui-même Hans se dit qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion.
«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant sa page d'écriture d'un air de satisfaction presque enfantin. «Maudit soit celui qui inventa l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi ne ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les traités avec les Cafres. Neveu, je crois, après tout, que vous vous êtes trompé pour le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand un homme écrit une lettre comme celle-ci, à la reine d'Angleterre, il n'a pas à se préoccuper beaucoup de son orthographe!» Le général se renversa sur sa chaise, en riant doucement.
«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?»
Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, lorsque le général l'arrêta tout court.
«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot. On m'a parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois pas. Seulement écoutez-moi; si c'était vrai et si je m'en assurais, par Dieu! je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, fusiller ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais.» A ces mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de poing dont le retentissement produisit un effet des plus désagréables sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de férocité brilla dans les petits yeux du général, de manière à décontenancer un homme timide, fût-il parfaitement innocent.
«Je jure..., commença Hans.
--Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de l'Église! En outre, c'est inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est produit dernièrement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour. N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.»
L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à la fois, sont des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au fond de son coeur), comment prouverait-il qu'il avait nourri cette espérance? Pendant qu'il se dirigeait vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en broussaille.
«Un cauteleux, un lâche, un homme sans coeur pour le bien comme pour le mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. Bah! laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir suffisamment effrayé; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous avez prise à la bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour nous, Frank. Combien étiez-vous en partant pour escalader la montagne?
--Quatre-vingts hommes.
--Et combien en arrivant?
--Cent soixante-dix à peu près.
--Et combien de victimes?
--Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.
--Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été fou ce général anglais. Qui l'a tué?
--Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir blanc à la main; Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. Oh! ç'a été merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voilà ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.»
Le général eut un mauvais sourire et répliqua: «Voilà ce que c'est que d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela finira-t-il? Vous êtes intelligent; dites-moi comment cela finira.»
Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de répondre.
«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre la réplique, il continua: «Nous reprendrons le pays; voilà comment cela finira; voilà ce que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de céder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez président de la république.»
Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.
«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le gouvernement anglais va céder. Les astres continuent à nous être favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique. Bürgers n'était pas si absurde après tout, quand il parlait d'une grande république hollandaise. Je suis allé deux fois en Angleterre et maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa boutique, il s'y enfonce et ne peut penser à autre chose. Quelquefois il s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, parce qu'il comprend la boutique. Ils parlent beaucoup là-bas les Anglais, mais au fond c'est toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle périra. _Amen!_ Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal d'abord, puis le reste. Shepstone était un habile homme; il voulait faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour commis; mais nous avons changé tout cela. Cependant nous devons de la reconnaissance à Shepstone. Les Anglais ont payé nos dettes, battu les Zulus qui nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre et maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le premier président.
--Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et moi, je serai le second.»
Le grand homme le regarda.
«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays. Vous serez peut-être bien président; une bonne tête suffit pour mener beaucoup d'imbéciles.
--Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je détruirai les Zulus, excepté un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon plan, mon oncle; il est bon.
--Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous l'exécuterez peut-être, neveu. Un homme qui possède une cervelle et l'argent, peut tout faire, _s'il vit_. Mais il y a un Dieu. Je crois, Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! _Si nous vivez_, Frank Muller, vous ferez ces choses, mais peut-être Dieu vous frappera-t-il auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous voudrez!»
Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement maintenant. Muller sentit que ce n'était pas là le verbiage que les gens en autorité, chez les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller ressentit un frisson, malgré son prétendu scepticisme. Sa superstition endormie se réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glacé. Si c'était la mort et que l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il changea de visage et le général le remarqua.
«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de grands services à l'État et vous en serez récompensé, cousin, si je suis président....» Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa point à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, je deviens président, je ne vous oublierai pas.
«Maintenant il faut que je remonte à cheval et que je sois au Défilé dans soixante heures, pour y attendre la réponse du général Wood. Vous veillerez à l'échange des prisonniers.»
Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.
«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout à coup un ton respectueux, j'ai une faveur à vous demander.
--Qu'est-ce, neveu?
--Je voudrais un laissez-passer pour deux amis à moi, des Anglais qui désirent quitter Prétoria et retourner près de leurs parents, dans le district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee.
--Je n'aime pas à donner des laissez-passer, répondit le général, avec irritation; vous savez ce qui en résulte et je m'étonne que vous m'en demandiez.
--C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance. Prétoria ne sera pas assiégée bien longtemps maintenant et j'ai des obligations envers ces personnes.
--Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes responsable des résultats. Écrivez le laissez-passer; je le signerai.»
Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. Les termes en étaient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs.
«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, dit le général, en lisant.
--Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment Muller.
--Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le général; et il apposa une grossière signature au bas du papier.
«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du district de Wakkerstroom.
--Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu que vos amis ne nuisent pas à la cause.» Et il sortit sans ajouter un mot.
Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer et s'entretint avec lui-même, car il était bien trop prudent pour s'entretenir avec d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre mes mains», se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. «Je ne perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer le vieux aussi; je le regrette, mais c'est inévitable. En outre s'il arrive quelque chose à Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui, j'épouserai Bessie. Elle mériterait que je n'en fisse rien; mais, après tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus maître de sa femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une puissance, même parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La captivité! Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; d'ailleurs elles aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour ce que j'aurai osé pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse; secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutôt _une femme_, si on la désire au-dessus de toutes les autres; troisièmement le pouvoir. Eh bien! tu as déjà la richesse, car tu es l'homme le plus riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et qui vaut plus, à tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera président; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientôt son siège comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du général); il descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra la peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines dilatées.
«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie; dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour viendra où je n'aurai qu'à étendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!»
Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce qu'enfin sa raison se perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succédaient devant ses yeux. Il se voyait président et adressant la parole à l'Assemblée nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait général en chef d'une grande armée, battant les forces de l'Angleterre et les contraignant, par le carnage, à fuir devant lui; il choisissait même le champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique méridionale et régnant sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui brillait à ses pieds. C'était une couronne!
Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction survint. L'imagination qui l'avait entraîné, comme le papillon brillant entraîne l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber à terre. Alors il se rappela les paroles du général: _Dieu limite l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!_
Le papillon s'était posé sur un cercueil!
CHAPITRE XXI
JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER
Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec Hans Coetzee, Jess était, selon son habitude, au _Palais_ et John achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur possession. Cela ne servirait probablement à rien, car ils n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il gaiement, c'était une distraction comme une autre.
«Jess, venez ici.
--Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise sur le seuil de la porte et, sous prétexte de raccommoder quelque chose, contemplait son paysage de prédilection.
«Parce que j'ai à vous parler.»
Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.
«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il?
--J'ai fini d'emballer, voilà tout.
--Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire cela?
--Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»
Il se mit à rire et elle fit de même.
Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. Certaine affection réciproque, même sans être exprimée, a de ces façons de mettre du bonheur partout et de trouver toujours à rire.
A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme à l'ordinaire, avec son chapeau.
«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, très agitée. Les prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire qu'il avait un laissez-passer signé par le général pour des Anglais, et qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui cela peut-il être?
--C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu Hans Coetzee hier et je l'ai prié d'essayer de nous procurer un laissez-passer; il a sans doute réussi.
--Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de m'asseoir et d'écrire une lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la mettrez à la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans et il est un peu en enfance, mais c'est égal, il sera content d'avoir de mes nouvelles.