Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 12

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«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du ciel! Vous me faites peur!

--Je croyais que vous étiez..., je croyais que vous....» Elle ne put achever, éclata en sanglots et tomba sur la poitrine de John, qui sentit sur son visage, la caresse de ses boucles brunes.

Comment ne pas être ému? John n'était qu'un homme, et la vue de cette femme étrange, à laquelle il s'attachait davantage chaque jour, plongée dans une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas douter, lui remuer le coeur profondément. Une corde vibra en lui, dont il ne se rendit pas compte tout d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même temps. Que signifiait-elle?

«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; cela me fait trop de mal.»

Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée d'une main sur la table. Elle le regardait. Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un lis couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait une flamme que jamais John n'avait vue dans des yeux de femme. Elle ne dit rien, mais sa physionomie était plus éloquente que toutes les paroles du monde, car les traits peuvent parfois traduire une pensée dans un langage à eux, plus subtil que tous ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la poitrine soulevée par l'émotion, comme les flots par la tempête, incarnation vivante de l'amour le plus profond qu'une femme pût ressentir. Soudain quelque chose sembla passer devant ses yeux et l'aveugler; une puissance supérieure s'empara d'elle, absorbant tous ses doutes et toutes ses craintes; elle céda à une force qui, tout en faisant partie d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, son amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa force. Elle savait, elle avait toujours su qu'elle pourrait dompter Niel, si elle le voulait. Comment le savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et, maintenant, cédant à une impulsion irrésistible, _elle voulut_.

Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur John. Il balbutia:

«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»

Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme qu'une puissance invincible le dominait. Tout disparut devant l'intensité surhumaine de ce regard qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, tout fut oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme et il comprit qu'il aimait cette femme, comme jamais il n'avait aimé créature vivante. Si fort qu'il fût, il trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix étranglée, il murmura:

«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»

Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. Elle levait son visage vers lui, quand, tout à coup, elle s'arrêta et, posant une main sur la poitrine de John:

«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser Bessie.»

Accablé de honte et de douleur, le capitaine se détourna et sortit en trébuchant.

CHAPITRE XVIII

ET APRÈS?

Devant la porte du _Palais_ et près d'une corbeille de fleurs quelque peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois, dépourvue de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil de la petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir comme Jess. C'était l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes émotions qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt aperçut Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie à la main.

«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un verre de cette eau-de-vie, je vais rouler à bas de mon siège, c'est certain.»

«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.

--Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»

Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle ne revînt pas du tout.»

«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» s'écria Mme Neville, en s'éventant avec son chapeau. «Si vous saviez dans quel état on est au camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, quand je leur ai dit que vous n'étiez pas mort. Mais, bonté du ciel! votre botte est pleine de sang! vous êtes blessé après tout.

--Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu d'eau-de-vie?» dit John, d'une voix faible.

Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit à moitié le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. John but et se sentit mieux.

«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! reprit Mme Neville. Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune fille ne tombe pas comme ça pour le premier venu. Pardonnez à une vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille étrange que Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort embarrassante, vu que vous allez épouser sa soeur. Jess n'est pas capable d'avoir une petite «flirtation» pour passer le temps, vous pouvez m'en croire.» Elle secoua la tête d'un air solennel, comme si elle soupçonnait le capitaine de jouer avec le jeune coeur de sa future belle-soeur et, sans attendre un mot de réponse, rentra dans la maison.

Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; que pouvait-il faire de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut honte de lui-même, ce fut John Niel en ce moment.

Profondément honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait agi contrairement à l'honneur.

Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait et d'autant plus coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! Il s'était senti comme submergé par une vague immense, pendant qu'elle était debout devant lui, les yeux fixés sur les siens, réduisant à néant son affection pour Bessie, à qui l'unissaient les liens sacrés de l'honneur.

Quelle chose étrange et merveilleuse que cette passion sortie tout armée de son âme, pour en chasser tout ce qui n'était pas elle! Et malheureusement il le sentait; c'était une passion aussi durable que puissante.

Il se maudissait avec honte et colère, tout en essayant de reprendre son équilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serré que possible autour de sa blessure.

Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps, afin de se bien assurer de sa préférence pour l'une des deux soeurs? Pourquoi Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la tentation, auprès de sa soeur si jolie? Il était sûr maintenant que Jess l'avait aimé tout de suite.

Quelle situation désolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était plus consolant ni pour lui, ni pour Jess!

Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, de sa blessure glissa et le sang se mit à couler en telle abondance, qu'il fut bien forcé de rentrer en boitant, pour demander du secours.

Jess, en apparence remise de son agitation, parlait à Mme Neville, qui s'efforçait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle aperçut le visage livide de John et la traînée de sang qu'il laissait derrière lui, elle s'écria en saisissant son chapeau:

«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours chercher le docteur.»

Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme Neville, mais, longtemps avant l'arrivée du médecin, il avait, à son tour, et à la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait en vain d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement connaissance. Le médecin, après avoir examiné la plaie, déclara que la balle avait frôlé l'enveloppe d'une des artères de la cuisse, sans la couper, mais que, depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il était maintenant nécessaire de la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opération réussit. L'opérateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait été perdu.

Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter John à l'hôpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un soldat pour la seconder.

Aux objections de Mme Neville, il répondit que, pendant le transport, le bandage de soie pourrait glisser et le blessé avoir une hémorragie mortelle.

Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt à faire les préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle acceptait avec joie une situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.

Une heure après, au moment où John se remettait des effets pénibles du chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle était, non seulement d'une nature grossière, mais ignorante et sans soin et qu'elle ne pourrait guère remplir que la partie la plus infime de la tâche. Quand John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, il poussa un gémissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta assise là toute la nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours et, comme la nuit était très chaude, elle n'avait laissé qu'un drap sur lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le drap se teindre de sang.

L'artère s'était rouverte!...

Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, elle éveilla aussitôt son malade, qui aurait sans doute passé paisiblement de son sommeil actuel à un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour arrêter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le serra au moyen d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient qu'à demi et Jess commençait à croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler avec le sang!

«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez bénie, ma chérie. Tout commence à tourner autour de moi.»

Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin!

Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser l'artère, et il s'évanouit; mais, par une coïncidence étrange, le sang coula beaucoup moins fort.

Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas rapide du docteur sur le gravier.

«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.

--J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une balle au poumon et cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi que je revinsse. Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. Par Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le chloroforme!»

Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois jours il fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte une troisième fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement mort, avant qu'on eût le temps de le secourir. Parfois le délire causé par la faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures dangereuses, car il était alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu, elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un moyen de le calmer: c'était de lui abandonner sa petite main fraîche et blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des heures elle restait ainsi, quoique son bras fût tout endolori et que son dos semblât devoir se briser, et enfin elle était récompensée par le calme qui revenait aux yeux du malade, calme bientôt suivi d'un sommeil paisible.

En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la plus heureuse de sa vie. Il était là, celui qu'elle aimait avec l'intensité de sa nature profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mère. Dans son délire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lèvres et presque toujours ce nom était accompagné d'une expression de tendresse.

Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que leurs deux vies se confondaient dans une identité divine, qu'elle ne pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi, et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette union ne pourrait jamais être brisée; et elle était heureuse, quoiqu'elle sût que la guérison de John, c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son empire sur elle-même, eût cédé à sa passion, elle n'entendait pas y donner suite. Elle avait, hélas! fait assez de mal à Bessie, en lui prenant le coeur de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais elle n'irait pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait près de sa soeur.

Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, elle passait ainsi les longues heures de la nuit et elle était heureuse. Là était sa joie! Bientôt il lui serait enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais aussi longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!

Il y avait pour son coeur de femme, une douceur infinie à le voir s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce désir de veiller sur le sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et des plus étranges manifestations de la passion! Un poète, qui connaissait bien le coeur humain, a pu dire en toute vérité, qu'il n'est pas de joie semblable à la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime.

Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put interroger le pâle et expressif visage penché sur lui. Évidemment il essayait de se rappeler quelque chose.

«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.

--Oui, John.

--Et vous m'avez soigné?

--Oui, John.

--Est-ce que je vais guérir?

--Mais certainement.»

De nouveau il ferma les yeux:

«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?

--Rien de nouveau; tout est dans le même état.

--Pas de nouvelles de Bessie?

--Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»

Il se tut. Peu après, Jess reprit:

«John, je désire vous dire quelque chose. Quand on a le délire, ou qu'on va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et qu'il vaut mieux oublier.

--Oui, répondit-il, je comprends.

--Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous oublierons tout ce que vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment où vous êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.

--Parfaitement, je renie tout.

--_Nous renions_ tout», dit-elle, avec un petit signe de tête solennel; puis elle soupira, et ainsi fut ratifié cet audacieux pacte d'oubli!

Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait existé auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long et tendre dévouement de l'autre, quelque chose qui pût l'amoindrir! Hélas, non! Leur sympathie n'en était que plus complète et leur entente plus parfaite.

C'était un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le monde peut jouer plus ou moins la comédie, se peindre le visage, affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait trop, on ne peut se tromper soi-même. Il y a certainement en nous une étincelle de l'éternelle vérité, car on ne peut mentir à son propre coeur.

Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectèrent d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre devant sa force magnétique, comme le roseau devant la tempête.

Il fallait attribuer cela au délire.

Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient d'un amour qui puisait sa force dans son désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage de John, des projets européens de Jess, comme si tout cela n'était pas, pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils s'étaient égarés un court instant, désormais, disons-le à leur honneur, ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand les pierres les blessaient.

Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et ils le savaient; car entre eux s'élevait le souvenir du passé irrévocable, qui les avait unis par des liens indissolubles.

CHAPITRE XIX

HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA

Une fois commencée, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution vigoureuse répara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un mois après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.

Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du _Palais_. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, _les Nouvelles du Camp_, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un journal dans une ville assiégée.

Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les collines boisées.

C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris des gommiers.

Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, l'épanouissement d'une nature merveilleuse.

En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les femmes à rêver les mêmes rêves!

Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour _lui_ et le jour viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle n'a pas en vain ouvert son coeur pur à l'espoir d'un bonheur dont, pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle?

John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et John en fut presque effrayé.

«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»

Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.

«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

--Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.»

Elle eut un petit rire.

«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais à quoi je pensais! Peu importe! Tout cela s'en est allé où s'en vont les rêves. En compensation, je vais vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent être à moitié fous.

--Il y a deux mois que le siège dure; la colonne de secours ne peut tarder à se montrer», répondit John. Car ces bonnes gens de Prétoria nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir de voir briller au soleil, une longue file de baïonnettes anglaises, qui disperseraient les Boers comme un vent d'orage.

Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus croire aux armées de secours qui n'arrivaient jamais.

«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons réduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut?

--Oui, merci.

--Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.

--Mais, répondit John en riant, je suis fort comme un cheval.

--C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.»

Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas, qu'elle aperçut tout à coup une silhouette bien connue, montée sur un poney non moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. Le personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.

Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans à Prétoria! Qu'est-ce que cela signifiait?

«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le voyant s'avancer à l'amble, vers la route de Heidelberg.

Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout mystifié.

«Par ici, Om Coetzee, par ici.

--Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire demi-tour à son poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici!

--Et vous donc, Om Coetzee?

--Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute bien; mais je suis un messager de paix, comme la colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le fait est», continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le gouvernement, pour faire accepter un échange de prisonniers.

--Mais quel gouvernement?

--Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur bénisse et fasse prospérer! Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui permet de frapper son ennemi au bon endroit.

--Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om Coetzee, répliqua Jess, d'un ton acerbe.