Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 11

Chapter 113,925 wordsPublic domain

Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains. Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne _le_ verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait elle rencontré?

Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible. Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher la question.

La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille.

«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en sûreté!

--Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon oncle?

--Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée.

--Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.

--C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.

--C'en est un très grand au contraire», répliqua Jess, en frappant du pied; et tout à coup elle fondit en larmes.

John était trop simple et trop droit, pour attribuer ce chagrin à autre chose que l'inquiétude causée par les circonstances et la perspective d'une longue captivité dans une ville qui pouvait être prise _vi et armis_. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception après son long et périlleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit.

«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un peu plus amicalement, eu égard à..., à bien des choses. Voyons, ne pleurez plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où nous retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que je suis arrivé ici, je vous en réponds.»

Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage était passée.

«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.»

Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait les principaux incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton tout différent:

«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie pour moi! Seulement je ne conçois pas qu'à vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait complètement inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien triste pour vous et pour Bessie.

--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? dit-il.

--Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le vous félicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie femme de la contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute femme pourrait être fière.»

Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, d'un petit air de dignité gracieuse, tout à fait séduisant.

«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.

--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»

Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se produisait en ce moment.

«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»

Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise.

«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa soeur. Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le voeu de la nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»

Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre parler.

«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre compte.»

Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait tout à fait convenable.

CHAPITRE XVII

LE 12 FÉVRIER

John s'habitua vite à l'existence du camp, moins désagréable en somme qu'on aurait pu le croire, car les ennuis en étaient un peu compensés par le charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans l'armée anglaise, il préféra, voyant que ses services en cette qualité n'étaient pas indispensables, s'engager comme volontaire dans la compagnie des carabiniers de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, que lui octroya le commandant des troupes. Il était actif et ses devoirs militaires lui donnaient une occupation très suffisante. Le soir, quand il revenait au chariot près duquel il couchait, afin de protéger Jess en cas de danger, il la trouvait toujours prête à le bien recevoir et à lui donner tout le confort que permettaient les circonstances. Peu à peu, ils trouvèrent plus commode de faire leur petit ménage en dehors de celui de leurs amis, et de prendre leurs repas sur une petite table confectionnée au moyen d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un jeune ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune de miel! Tout cela n'était pas parfaitement commode et pourtant ne manquait pas d'un certain charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien connaître, était, pour un homme tel que John Niel, la plus délicieuse compagnie qu'il pût imaginer. Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné toute la richesse et l'originalité de son intelligence, et encore moins à quel point elle pouvait être spirituelle, quand elle le voulait. Il y avait en elle une véritable veine humoristique et le plaisir qu'éprouvait John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. Personne, parmi les parents et les amis de Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce côté d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de quelque temps. Jess devenait belle! Maigre et plus pâle que jamais, à l'arrivée du capitaine, elle était, un mois après, positivement rondelette et elle y gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée se jouait capricieusement sur son visage pâle, et ses beaux yeux devenaient encore plus beaux et plus profonds.

«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria Mme Neville, un jour qu'elle regardait Jess gravement occupée à faire griller une côtelette; «la pauvre petite créature chétive est aujourd'hui réellement belle. Et cela, au milieu d'une existence qui me réduit à l'état d'ombre et qui a déjà tué à moitié ma pauvre chère fille.

--C'est peut-être l'effet du grand air», répondit John, qui, dans sa simplicité, ne songeait pas un instant que le remède merveilleux agissant sur Jess, pouvait être le bonheur.

Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout d'abord il y avait eu lutte, puis apaisement et enfin une idée lui était venue.

Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de John, pendant qu'elle le pouvait? Il avait été jeté sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle n'avait aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui, parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune personne qui se trouvait être la soeur de celle qu'il allait épouser; pas autre chose. Pourquoi ne cueillerait-elle pas les roses qui s'offraient à elle? Elle oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui peut troubler les sens et faire tourner la tête. Elle se donna donc libre carrière et fut, pendant quelques semaines, plus près de connaître le vrai bonheur, qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse que l'amour d'une femme, dans sa force et sa simplicité! Comme il idéalise les choses les plus banales de la vie et met de la joie dans les services les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle se réjouit de s'abaisser devant son idole. Peu de femmes savent aimer comme Jess, et, quand elles aiment, elles commettent généralement quelque fatale erreur, grâce à laquelle leur trésor d'affection gaspillé devient une cause de honte ou de douleur, pour elles-mêmes et pour d'autres.

Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, lorsque John eut, à son tour, une idée magnifique. A un quart de mille environ du camp, s'élevait une petite maisonnette, appelée par plaisanterie: _le Palais_. Elle était abandonnée comme les autres et le maître en était même absent. Un jour, en se promenant, John et Jess traversèrent le petit pont jeté sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. Par une allée bordée des deux côtés de jeunes gommiers, ils arrivèrent au cottage couvert en zinc; il n'y avait que deux pièces: une chambre à coucher et un salon assez grand, où se trouvaient encore une table et quelques chaises; derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie. Ils entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.

Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée verdoyante, bornée en face et sur la droite par des collines boisées. Ce jardin, planté de vignes chargées pour le moment de raisins mûrissants, était entouré d'une belle haie de rosiers du Bengale en pleine floraison; près de l'habitation était une corbeille de roses doubles, d'une beauté et d'une richesse inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux petit endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation du camp; ils y restèrent longtemps, causant beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft et un peu de Bessie.

«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement appuyée, les deux mains derrière la tête, et embrassant d'un regard le paisible paysage.

«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si nous établissions notre quartier général ici, pendant le jour, bien entendu? Nous pourrions nous y installer pour nos repas; nous y serions parfaitement en sûreté, car ces braves Boers n'essayeront jamais de prendre la ville d'assaut, j'en réponds.»

Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un arrangement charmant, de sorte que, dès le lendemain, elle mit le petit cottage en aussi bon état que le permettaient les circonstances et se transforma en maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi plus que jamais rapprochés l'un de l'autre. Le siège traînait en longueur; aucune nouvelle n'arrivait du dehors, mais les habitants, persuadés que Colley venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu et s'amusaient à faire des paris au sujet de l'arrivée des troupes. De temps en temps, une sortie avait lieu; généralement sans résultat. John sortait naturellement avec les autres et alors Jess endurait des tourments d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les cacher! Toutefois rien de fâcheux n'arriva et les choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12 février. Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la Maison-Rouge, occupé par les Boers.

Le détachement, formé de troupes régulières et de volontaires, quitta Prétoria avant le point du jour. John en faisait partie. Il fut très surpris en s'approchant du chariot où couchait Jess, pour chercher un objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, assise sur une malle, malgré la rosée de la nuit, tenant en main une tasse de café brûlant, qu'elle avait préparée pour lui.

«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. Je vous défends de vous lever au milieu de la nuit pour me faire du café.

--Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec calme; je ne me suis pas couchée.

--C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant son café avec satisfaction, tandis qu'assise sur sa malle, elle le regardait.

«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la tête; vous serez traversée par la rosée de la nuit. Tenez, vos cheveux sont tout mouillés.»

Alors elle parla.

«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John maintenant, je voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi: voulez-vous me le promettre?

--Que c'est bien d'une femme, de demander une promesse avant de dire de quoi il s'agit!

--C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.

--Eh bien! que demandez-vous, Jess?

--Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez que vous pouvez facilement en être dispensé, si cela vous convient.»

Il se mit à rire et répondit:

«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?

--Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de moi, si j'ai peur que quelque chose ne vous arrive.

--Dame! répliqua John par manière de consolation, toute balle a son billet de logement et je n'y peux rien.» Jess insista.

«Pensez à Bessie, dit-elle.

--Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, à quoi bon essayer de m'ôter tout mon courage? Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je ne tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de Bessie; donc calmez-vous et laissez-moi partir.

--Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle tranquillement, et je n'aurais pas aimé vous entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu me taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui tendit une main qu'il serra; puis il partit.

«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en marchant avec la troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que je vais à la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se consolerait. Quant à Jess, si elle venait un jour à perdre son fiancé, je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément la différence entre les deux soeurs: l'une est tout fleur, et l'autre est tout racine.»

Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui, puis sa pensée revint à Jess; quelle charmante compagnie que la sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et dans le secret de son coeur, il espéra qu'elle resterait près d'eux, quand ils seraient mariés. Sans s'en rendre compte et très innocemment, ils en étaient arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se deviennent réciproquement tout à fait nécessaires dans leur vie quotidienne. Il ne savait pas encore quelle place tenait, dans ses pensées habituelles, cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point son individualité absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de le rendre parfaitement heureux en sa société. Quand il lui parlait, ou même quand il restait silencieux auprès d'elle, il se sentait envahi par une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée auprès d'une autre femme.

C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus faible à la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus; il y avait l'influence de cette entière sympathie, de cet accord parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus élevée. Quand ils s'unissent à la passion proprement dite, ce qui est assez rare, car ils se rencontrent plutôt dans les relations d'individus du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque chose de plus qu'humain, et l'amour fondé sur cette sympathie, qu'il existe entre une mère et son fils, entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré leur désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt jamais.

Les réflexions de John furent assez promptement interrompues par la nécessité de revenir aux détails pratiques et désagréables de la situation.

Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté de lui, et lui-même fut atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de cette malheureuse guerre, pendant laquelle la défense de quelques villes fut seule de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue du combat fut désastreuse et quelques heures après son départ du camp, John revenait, ayant pris en croupe un homme grièvement blessé (car l'ambulance était tombée aux mains des Boers). Pendant ce temps, des rapports exagérés circulaient parmi la population et, entre autres choses, on racontait que le capitaine Niel avait été tué. Un homme affirma l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.

Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée pour en faire part à Jess.

Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'était rendue à la petite maison qu'elle habitait pendant la journée. D'abord elle voulut travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du canon répercuté par les collines. Elle ne pouvait échapper au pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. La plupart des gens doués d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie, mais cette fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut que d'une ligne que John fût tué.

Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du «Palais» sans pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'était fort attachée au capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière de l'ouïe qui accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le léger bruit de la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt à l'angle de la maison pour voir qui entrait.

Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes de son amie, lui suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes gommiers qui bordaient l'allée, afin de ne pas tomber.

«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort?

--Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», dit-on.

Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune arbre; il lui semblait qu'elle allait mourir aussi et elle l'espérait. Ses yeux égarés se portèrent du visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. Devant la grille «du Palais» passait un chemin qui se trouvait être le plus court pour revenir du lieu du combat, et par ce chemin, s'avançaient quatre Cafres portant quelque chose sur une civière que suivaient quatre carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le visage du corps étendu sur la civière, mais on voyait les jambes bottées, éperonnées et dont les pieds tombaient écartés, de cette manière flasque dont la signification n'est que trop claire.

«Regardez, dit Jess, en étendant la main.

--Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! s'écria Mme Neville; on l'apporte ici pour l'ensevelir.»

Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et l'arbre cédant sous son poids, elle s'inclina avec lui; puis il se brisa et, avec un petit cri, elle tomba sans connaissance, au moment où le cadavre passait devant elle.

Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait courir le bruit de sa mort, et craignant qu'il ne parvînt aux oreilles de Jess, arriva au galop, mit pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit et s'avança en boitant dans l'allée.

«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa vue; nous vous croyions mort!

--Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», répondit-il sévèrement, les yeux fixés sur le visage mortellement pâle de Jess; «vous auriez pu attendre d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné un coup!»

John se baissa, passa ses bras sous le corps de la jeune fille, la souleva, non sans peine, la porta, toujours boitant, dans la maison, où il la déposa sur un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son mieux pour la ranimer; mais son évanouissement était si profond, que leurs efforts restèrent infructueux; alors Mme Neville, effrayée, courut au camp chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de lui frictionner les mains et de lui asperger le visage d'eau froide.

La bonne dame n'était partie que depuis trois ou quatre minutes, lorsque tout à coup Jess ouvrit les yeux et crut, en apercevant John, qu'elle allait s'évanouir de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes blêmes et elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui la secoua des pieds à la tête.