Jess: Épisode de la guerre du Transvaal

Part 10

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--Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, pour l'amour du ciel, ne pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment laisser Jess enfermée dans Prétoria, pendant des mois peut-être? Quant au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque à courir; je ne le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, ma chérie, et venez m'aider à emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.»

Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très pratique, sécha ses yeux, prit un air souriant, malgré l'angoisse de son coeur, et se mit à préparer avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile au voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.

Ensuite on servit un repas que John expédia en toute hâte et à peine finissait-il, que le chariot était à la porte; Jantjé, comme d'habitude, se tenait à la tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de bâtons enveloppés dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide, vêtu, malgré la chaleur, d'une immense capote militaire.

«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant de refouler ses larmes; adieu, mon bien-aimé!

--Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il simplement, en l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère vous revoir d'ici à huit jours.»

Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues rênes; Jantjé quitta la tête des chevaux; Mouti cessa de bayer aux étoiles et sauta dans la voiture avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent le petit galop, et bientôt tout disparut dans un nuage de poussière.

Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et maintenant que ses larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour leur donner un libre cours.

John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait ingénieusement les attributions de l'hôtellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. Comme ce n'était pas par le fait une véritable hôtellerie, il fallait l'aborder avec une certaine prudence, si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et gens; autrement on courait le risque d'être prié de continuer sa route. Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalité comme une faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions obséquieuses de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses dépens. Il n'y a pas d'autocrate qui égale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il est tellement maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, allez au diable! Voilà sa réponse au voyageur furieux.

En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait les gens de l'endroit, très polis si l'on s'approchait avec humilité; ensuite ils étaient tous plongés dans un état de surexcitation si peu agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver un autre Anglais avec qui discuter les évènements. Le bruit courait du désastre de Bronker's Spruit, de l'investissement probable de Prétoria, de l'approche d'un corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du défilé de Laing, au delà du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif.

«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier de la triste figure; ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous tueront, voilà tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille à son sort et de retourner à Belle-Fontaine.»

John ne l'entendait pas ainsi.

«J'essayerai toujours», répondit-il.

Il avait une sorte de ténacité _bouledogue_, qui le disposait à croire que, s'il voulait _bien_ faire une chose, il en viendrait à bout, à moins de circonstances échappant tout à fait à son contrôle. Un sentiment pareil mène un homme bien loin. C'est lui qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagération de législation et les effets commencent à s'en faire sentir par une diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! qu'on lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? Qu'elle s'en débarrasse! Et ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas ainsi.

L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus grande partie, en dépit d'eux, par les efforts indépendants d'un certain nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans le gouvernement, de limiter, votre de détruire l'initiative et la responsabilité individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute chose. Le système n'est encore qu'à son début. Quand il se sera développé, l'empire deviendra une vaste machine sans âme, qui, un jour, se désorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes résolus, obstinés, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est disposé à le reconnaître, en ces jours de lumière.

John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le jour. Personne ne se montrait et comme il eût été impossible de découvrir les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, Mouti et son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, tâche assez difficile dans l'obscurité. La note avait été payée la veille au soir; ils purent donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils n'avaient pas fait quarante pas, qu'une voix les somma d'arrêter, John obéit et aperçut une seconde après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait même pas dans l'air humide et immobile, le prophète de malheur de la veille, entièrement drapé dans une couverture sale.

Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il convenait à un prophète, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent s'emporter.

«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'était pas disposé à se laisser retarder.

«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le fantôme, que je suis sûr d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti.» Puis, élevant sa lumière de manière à ce qu'elle frappât John en plein visage, il lui adressa du regard un tendre adieu.

«Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela à me dire, vous auriez mieux fait de rester couché.» Et fouettant les chevaux de volée, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophète s'éteignit et que le prophète lui-même faillit rouler dans le ruisseau!

CHAPITRE XV

UN VOYAGE DIFFICILE

Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants et traînaient un poids léger, de sorte que, malgré le mauvais état des voies qu'on appelle routes en Afrique, John avança rapidement.

Vers onze heures du matin, il arriva à la petite ville de Standerton, sur le bord du Vaal, près de laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en doutât, des émotions terribles.

Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de Bronker's Spruit; il écouta les dents serrées, les yeux en flamme, ce récit d'une trahison et d'un massacre sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres civilisées. On lui répéta qu'il lui serait impossible de passer à travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée de Prétoria de vingt lieues environ, où le triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait proclamé la république. De nouveau il répondit qu'il irait jusqu'à ce qu'on l'arrêtât et repartit un peu réconforté en apprenant que l'évêque de Prétoria, pressé de rejoindre sa famille, avait passé quelques heures auparavant; peut-être, en se hâtant, pourrait-il le rattraper.

Il repartit donc; les heures passaient sur la grande plaine déserte et il ne rejoignait pas l'évêque. A quarante milles de Standerton, il vit un chariot arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques renseignements de son conducteur; mais en s'approchant, il se rendit compte, après examen, que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce qu'il contenait et les boeufs emmenés. Il y avait des traces plus évidentes et plus terribles de violence. En travers du limon, les mains encore crispées sur le manche d'un fouet en bambou, comme s'il avait voulu en faire usage pour se défendre, était étendu le cadavre du conducteur, un naturel du pays. John remarqua le calme de son visage; on eût pu croire qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un petit trou rond et net au milieu du front.

Au coucher du soleil, John détela ses chevaux fatigués et leur donna, à chacun, deux des bottelées de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti veiller sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un petit monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait était sauvage et triste. Partout la plaine immense, ondulant comme une mer figée; et au loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées Rooi Koopies. Le ciel présentait le spectacle d'un de ces couchers de soleil éblouissants et brûlants, comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du Sud. De tous côtés se pressaient, menaçants, des nuages d'un rouge de sang. L'herbe reflétait cette lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit que le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang et l'on ne peut s'étonner que John en fût impressionné, surtout après avoir vu le cadavre du pauvre charretier et entendu raconter le massacre de Bronker's Spruit.

Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, il ne put s'empêcher de se demander s'il faisait son dernier voyage et si une balle boer n'allait pas lui révéler le mystère de la vie et de la mort.

Quand les chevaux eurent terminé leur repas et repris le mors bien malgré eux, la splendeur lugubre du ciel s'était éteinte et la nuit s'étendait, comme un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure embrasée. Il y avait heureusement un brillante demi-lune, qui bientôt éclaira la route, pendant le long trajet qui lui restait à faire. Enfin vers onze heures Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul parti à prendre était de pousser droit devant lui et d'essayer de passer.

Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua au loin un chariot, autour duquel se mouvaient des hommes et deux lanternes. C'était sans doute l'évêque arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, il le vit repartir et, une seconde après, il entendit la voix d'une sentinelle et vit luire le canon d'un fusil.

«Qui va là? demanda la voix.

--Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne fût rien moins que gai.

Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un homme qui s'approcha en bâillant et dit quelque chose en hollandais. L'oreille tendue, John saisit ces mots: «de la suite de l'évêque».

Ceci lui suggéra une idée.

«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel arrivant, d'une voix rude. Et il leva sa lanterne pour bien voir Niel.

«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit celui-ci, s'efforçant d'assumer l'aspect pacifique d'un membre du clergé», et je désire le suivre à Prétoria.»

L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement Niel portait un vêtement sombre et un chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical, celui-là même que Frank Muller avait troué d'une balle.

«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; regardez; il est habillé comme un vieux corbeau. Que disait le laissez-passer de Om Krüger? Est-ce un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? C'était un seul, je crois?

--Non; deux, il me semble.»

Le brave homme ne voulait pas avouer à son compagnon qu'il ne savait pas lire. «Oui, maintenant que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»

L'autre se gratta la tête.

«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om Krüger et de le lui demander?

--Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic quand on le réveille.

--Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à demain.

--Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, dit John, de sa voix la plus douce. On a besoin de moi à Prétoria, pour prêcher la parole du Seigneur et veiller près des blessés et des mourants.

--Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. Ce sera comme pour les «Rooibaatjes» à Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!

--Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? demanda la sentinelle.

--Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre au quartier général et j'ai envie de dormir, répliqua l'autre en bâillant.

--Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez raison et que le laissez-passer disait deux chariots. En route, damné Anglais!»

John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux chevaux.

«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme à la lanterne, tandis que le chariot s'éloignait. Je ne suis pas bien sûr que ce fût un révérend, après tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»

Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette idée à laquelle l'autre renonça.

Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du départ du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris, apprit qu'un véhicule répondant à cette description avait passé librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile à imaginer qu'à dépeindre.

Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya travailler aux fortifications pour _le reste de la guerre_.

Heureusement pour John, malgré cette halte de quelques minutes, il put rejoindre l'évêque. Par un hasard providentiel, _Sa Grandeur_ avait été arrêtée sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé les rues montueuses de Heidelberg, cette nuit-là. Toute la ville était encombrée de chariots boers, où dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas de véhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant à la brise de nuit, blasonné aux armes symboliques du pays: un chariot attelé de boeufs et gardé par un Boer armé; c'était sans doute le quartier général du Triumvirat. Une fois, le chariot qui précédait celui de Niel, fut arrêté par une sentinelle et repartit après l'échange de quelques paroles, comme celui de notre héros.

Ce fut une tâche ardue que cette traversée de Heidelberg et pleine de terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse à être pris et envoyé ignominieusement en prison. En outre les chevaux épuisés faisaient des efforts désespérés pour s'arrêter à chaque maison. Ils avaient enfin traversé la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut moins heureux.

«Le laissez-passer disait _un_ chariot, dit une voix.

--Oui, oui; _un_ chariot», appuya une autre voix.

John reprit son air clérical pour conter ingénument sa petite histoire, mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot d'anglais; elles se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante mètres environ, afin de chercher un interprète.

«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu Mouti.

John suivit le conseil et fouetta les chevaux, tandis que Mouti, penché sur le tablier, frappait les deux premiers avec une lourde cravache. L'attelage, lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, quand les sentinelles se rendirent compte de ce qui se passait. Alors elles se mirent à courir en criant, mais le chariot se perdit bientôt dans l'ombre.

Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les chevaux, ils ne purent rejoindre le premier chariot, dont l'attelage était plus frais. A minuit la lune disparut et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti fut même obligé de descendre plusieurs fois et de conduire par la bride les pauvres bêtes, dont l'une tombait de temps en temps et qu'il fallait battre cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le chariot faillit verser; une autre fois, rouler dans un précipice.

Vers deux heures du matin, John reconnut que les chevaux étaient absolument à bout de forces. Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze milles de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et leur donna autant de fourrage qu'ils en purent manger. L'un d'eux se coucha et refusa la nourriture, signe certain d'épuisement; un second mangea couché, les deux autres prirent leur repas comme à l'ordinaire. Alors il fallut attendre l'aurore. Mouti dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout ce qu'il put faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé, de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie et de s'asseoir ensuite, son fusil entre les jambes.

Enfin le jour parut et de nouveau il donna la provende aux chevaux. Une autre difficulté se produisit. Le cheval qui avait refusé de manger, était évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer le mode d'attelage, mettre un cheval en arbalète et attacher le malade à l'arrière du chariot. Puis on se remit en route.

A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge située à vingt milles de Prétoria; il n'y restait que deux chats et un chien errant. Les habitants avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux à l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui restait, avant de repartir pour la dernière étape. Le chemin était affreux et Niel savait que le pays devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse chance de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut quatre heures pour faire ces vingt milles et, au sommet d'une montée d'où l'on descendait dans Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la crête d'une colline rocheuse, à six cents mètres environ de l'endroit où il se trouvait. Il crut d'abord qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis et mirent pied à terre.

Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, il vit un petit nuage de fumée blanche, puis un second et, un instant après, deux balles sifflèrent successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre sous le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient sur lui.

Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux au galop et se déroba derrière un accident de terrain, avant que l'ennemi pût recharger. Après cela il ne vit plus rien.

John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la plus jolie ville de l'Afrique australe, avec ses maisons blanches et rouges, ses grands bouquets d'arbres, ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait encore tout cela, et John rendit grâces à Dieu. Il se savait en sûreté désormais; aussi permit-il à ses chevaux fatigués de descendre lentement et de traverser au pas, la petite plaine qui le séparait encore de la ville. A sa gauche étaient la prison et la caserne, autour desquelles se trouvaient rassemblés des centaines de chariots et de tentes. Il se dirigea de ce côté. Évidemment les habitants avaient abandonné la ville et campaient. Lorsqu'il ne fut plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers suivi d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, s'avança au-devant de lui.

«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais ne laissait aucun doute.

«Un ami, bien content de vous voir», répondit John, avec la satisfaction d'un homme à qui l'on vient d'enlever un poids écrasant.

CHAPITRE XVI

PRÉTORIA

Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement à Prétoria, même avant la déclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand effort moral et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, ont ressenti la réaction qui se produit aussi certainement que la nuit succède au jour. On est fort pour renoncer à la passion et chanter son chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul dans les ténèbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il s'affaiblit; «on ne voit que la nuit, n'entend que le silence», et l'épreuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi sa prison, et qu'on s'y est enfermé.

Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce qu'elle avait fait n'était pas absolument inéluctable; elle avait agi d'après sa propre volonté et assez naturellement elle le regrettait quelquefois. L'abnégation est un ange au visage austère, avec lequel il faut lutter longtemps, pour qu'il consente à murmurer doucement des paroles de consolation. C'est là une de ces choses que le temps nous révèle plus tard, quand il lui plaît; le moment n'était pas encore venu pour Jess. Extérieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance qui lui rongeait le coeur; elle était pâle et silencieuse, il est vrai, mais ne l'avait-elle pas toujours été? Seulement elle avait renoncé à la musique et au chant.

Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement pour la pauvre fille qui, en apparence, vivait comme tout le monde à Prétoria. Le jour vint où elle pensa qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage son séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. Elle redoutait ce retour; elle priait ardemment pour être «délivrée de la tentation». Elle ignorait presque complètement ce qui se passait chez elle. Bessie et son oncle lui écrivaient, sans lui dire ce qu'elle désirait le plus savoir. Les lettres de Bessie étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Néanmoins sa réticence en disait plus à l'esprit observateur de sa soeur, que ses paroles mêmes. Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que tout cela signifiait pour elle et, de temps à autre, elle se laissait entraîner à une explosion de jalousie dont un témoin eût été péniblement affecté.

Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester pour les fêtes, qu'elle avait consenti à ne rentrer à Belle-Fontaine que pour le jour de l'an. Bien qu'on parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop préoccupée de ses propres affaires, pour prêter grande attention à ces propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on était habitué depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le 18 décembre, se répandit la nouvelle que la république venait d'être proclamée!

La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de camper et Jess, malgré son vif désir de retourner à la ferme, n'en vit plus la possibilité. Deux jours après, un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94e régiment caché sous ses habits, entra en boitant dans Prétoria. Il avait vu le massacre de Bronker's Spruit; le récit qu'il en faisait, glaçait le sang dans les veines.

La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclamée; la ville fut abandonnée; les habitants reçurent l'ordre d'aller camper sur la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades, tous se réfugièrent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut obligée de partager un chariot avec son amie, la mère et la soeur de celle-ci, et n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant à dormir au milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer.

Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un fer rouge.

Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa soeur; elle aimait tant Bessie!