Part 9
Ils attendent, les morts, par légions, sous leurs innombrables pierres,--et les siècles passent, et les millénaires passent,--et elle tarde à sonner, la trompette du Jugement, et on n'entend point dans les airs voler les terribles archanges du réveil. Mais les corps pourrissent, les os ensuite tombent en poussière, et à leur tour s'émiettent les granits des tombes; dans un même néant peu à peu tout se fond, avec une inexorable tranquillité lente. Et la vallée se fait toujours plus oubliée, toujours plus silencieuse...
XIX
Jeudi, 12 avril.
La diane des clairons turcs dans le voisinage me tire d'un inquiet sommeil matinal. Et un rêve que je faisais s'envole. Il avait commencé par un sentiment de suprême, mais imprécise détresse; quelque chose qui n'était peut-être que la perception plus nette de la fuite irrémédiable de mes jours, des séparations affreuses et prochaines, de la fin de tout. Et puis, peu à peu, mon humaine angoisse s'était fondue en une prière; le Christ était retrouvé, le Christ de l'Évangile, et je m'abîmais, de toute mon âme misérable, en Lui, comme ces pèlerins qui, sur les dalles du Saint-Sépulcre, s'affaissent de tout leur corps épuisé;--et les terrestres fins ne m'atteignaient plus;--et il n'y avait plus de néant, plus de poussière, ni plus de mort;--j'étais arrivé au port ineffable et unique, au refuge des refuges, dans la certitude absolue des éternels revoirs, dans la vie et dans la lumière...
Les clairons turcs sonnaient dehors le réveil étrange. Ma prière s'enfuit dans l'irréel, dans l'impossible, me laissant plus claire et plus inexorable cette lucidité qui est spéciale aux recommencements de la vie de chaque jour.
* * * * *
Et je me rappelai qu'on m'attendait aujourd'hui de bonne heure au Saint-Sépulcre, pour me montrer, grâce à la bienveillance du patriarche, le Trésor des Grecs, très difficilement ouvert.
Depuis notre arrivée, c'était le premier matin vraiment ensoleillé et chaud. Jérusalem étalait la mélancolie de ses ruines au gai printemps moqueur. Sur la petite place hautement murée du Saint-Sépulcre, parmi le marché aux perpétuels chapelets, on avait apporté déjà quelques premières gerbes de belles palmes vertes, pour cette fête des Rameaux qui s'approche.
En un point de l'église sombre, par d'étroits petits escaliers, le _Custode_ des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus même du calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or, que les Grecs ont établie en ce lieu. Et il nous arrête là, dans une sorte d'antique couloir, bas de plafond et demi-obscur, la règle absolue interdisant l'entrée du Trésor; devant nous est dressée une table recouverte d'un tapis blanc et on commence à nous apporter une à une les pièces d'ancienne orfèvrerie,--tandis que, sous nos pieds, aux étages d'en dessous, les cierges brûlent, l'encens fume et les éternelles prières chantent. A chaque tour, il en a son faix, d'or et de pierreries, le prêtre aux longs cheveux de femme qui est préposé au va-et-vient entre nous et le Trésor: dons sans prix, faits, dans l'élan des reconnaissances mystiques ou dans le remords des crimes, par des rois et des reines du temps passé; grands évangiles dont les couvertures sont d'épaisses plaques d'or alourdies de diamants et de rubis; étuis de plomb ou de fer, imitant des têtes de scaphandres, qui contiennent des tiares d'or surchargées d'émaux et de pierres précieuses. Il y a aussi des icones, des plateaux, des buires et des ciboires. Il y a une quantité de croix--pour bénir les foules, avec de lents gestes d'évêques, aux jours de pompes superbes; chacune d'elle renferme, au milieu d'un amas de pierres enchâssées, un petit morceau du bois où fut cloué Jésus; la plus singulière de toutes, qui semble en cristal vert, est composée d'énormes émeraudes qu'un sertissage très fin réunit en les laissant transparentes. Certain reliquaire gothique--bien mutilé et dont l'inquiétante provenance ne doit pas être recherchée--est taillé en forme de coeur dans un seul bloc de cristal de roche, avec entourage d'émeraudes; quand on le prend dans la main, on croirait tenir un glaçon très lourd.
Jadis, avec mes idées calvinistes, j'englobais dans une même réprobation la magnificence des autels et celle des prêtres. Aujourd'hui, si le faste des vêtements sacerdotaux me paraît toujours antichrétien, j'en arrive à admettre cet emploi des pierreries--petites choses qui sont ce que notre monde contient de plus précieux et de plus dangereusement convoité; je comprends mieux ce besoin de les sacrifier comme des riens perdus et d'en faire des écrins d'une valeur folle, pour des évangiles, pour des fragments, vrais ou supposés tels, de la croix du Christ.
* * * * *
Dans l'après-midi de ce même jour, un vent de Kamsin se lève, et le ciel, troublé de sable et de poussière, se fait sinistrement jaune;--ce sont les déserts encore proches, qui se rappellent à nous;--on voit, comme au travers d'une brume sèche qui estompe tout, les grisailles dorées de la ville aux innombrables petites coupoles, et les grisailles plus blanches des montagnes bibliques d'alentour. Les distances et les proportions des choses semblent doublées. Du vague s'épand sur la terre, tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le ciel un disque d'astre mort.
Sous cette même demi-lueur jaune d'éclipse, revenant le soir du mont des Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de Jérusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la forme d'une petite rosace géométrique d'un dessin exquis, en relief encore délicat parmi les vieilles pierres usées; c'est comme pour dire aux passants que ceux qui ont élevé ces farouches défenses sont les mêmes qui savent ajourer des dentelles merveilleuses aux murs des mosquées et des palais.
Dans mon chemin isolé, je ne croise qu'un groupe de vieux Turcs, en longues robes, barbes blanches et turbans verts, qui se racontent des choses sombres et anciennes, en égrenant des chapelets d'ambre. Et c'est comme un tableau des temps musulmans antérieurs, sous ce voile coutumier fait de poussière et de sable...
Cependant, de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes s'envole, surprenant ici, aujourd'hui, et comme dépaysé en plein Islam.
XX
Vendredi, 13 avril.
Dans trois jours, je dois quitter Jérusalem, me rendre en Galilée, où m'attirent surtout les bords déserts du lac de Génésareth.
Aujourd'hui, des visites de remerciement et d'adieu au Patriarche des Grecs, aux Pères dominicains, aux Dames de Sion, à tant d'aimables et charmants mystiques, absorbés par la ville sainte, qui vivent ici dans leurs contemplations, ou s'occupent à exhumer du sol gardien la Jérusalem du Christ et à élever des églises, à couvrir de blancs sanctuaires, toujours plus nombreux, ce lieu d'adoration.
Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux pèlerinage, depuis si longtemps souhaité, remis d'année en année par une instinctive crainte, sera fini, tombé comme une goutte d'eau inutile dans l'immense gouffre des choses passées qui s'oublient. Et je n'aurai rien trouvé de ce que j'avais presque espéré, pour mes frères et pour moi-même, rien de ce que j'avais presque attendu avec une illogique confiance d'enfant... Rien!... Des traditions vaines, que la moindre étude vient démentir: dans les cultes, un faste séculaire, auquel les yeux seuls s'intéressent, comme au coloris des choses orientales; et des idolâtries--touchantes peut-être jusqu'aux larmes--mais puériles et inadmissibles!... Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du recueillement des soirs, aux heures de l'implacable clairvoyance des matins!... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc encore au fond de moi-même, puisque, devant cette inanité de mes dernières prières, j'éprouve ici, sous une forme nouvelle et plus décisive, le sentiment de la mort... Et il n'est donc remplaçable par quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu par Lui,--puisque jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassitudes, jamais dans l'horreur des séparations ou des ensevelissements, je n'avais connu comme aujourd'hui cet effroi devant le vide indiscuté, absolu, éternel...
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A la tombée du jour, je redescends vers le Cédron pour refaire encore une fois--le coeur bien fermé cependant--le trajet du Christ, de la ville au Gethsémani.
C'est l'heure où des mélancolies, presque des terreurs, sans forme et sans nom, vont s'épandre sur cette vallée du jugement dernier. A un tournant du chemin, elle se découvre, silencieuse et profonde. J'y arrive par le côté de l'Islam, qui est déjà dans une ombre presque crépusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines de Siloë et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs sépulcres, resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis toujours, il en va de même--et c'est l'inverse des matins, où le rose des aurores commence par envahir le côté musulman, tandis que le côté d'Israël tarde à s'éclairer; entre les deux zones de cimetières qui se regardent, c'est sans trêve le même jeu, les mêmes alternances de lumière renouvelées indéfiniment.
Ce soir, elle est vide, à son ordinaire, la vallée de Josaphat; à peine, dans toute son étendue, apercevrait-on, çà et là accroché au flanc des collines, quelque berger bédouin gardant des chèvres. Elle est vide et sombrement recueillie. A travers son silence, des appels d'oiseaux,--et puis, en différents points des lointains, le petit martelage sec et sonore des sculpteurs de tombes, éternellement occupés ici à la vaine besogne de graver des noms sur des pierres; les cimetières de cette vallée ne chôment jamais et la terre y travaille jour et nuit à absorber des cadavres. D'abord je m'étais arrêté pour la regarder d'en haut, de l'angle surplombant des murailles du temple. Maintenant, j'y descends, plongeant dans les tristesses d'en bas, par les petits sentiers envahis d'herbes et piqués d'anémones rouges; la grande ombre des remparts de Jérusalem y descend avec moi, semble m'y suivre, très vite allongée, à mesure que le soleil s'en va. Au milieu des tombes, c'est, de jour en jour, un plus grand luxe de fleurs--un luxe du reste qui sera très éphémère, en ce pays tout de suite desséché, tout de suite brûlé dès le printemps.
J'ai devant moi maintenant les trois mausolées si étrangement funèbres, les tombeaux de saint Jacques, d'Absalon et de Josaphat, les trois grands monolithes de granit rougeâtre qui président à l'assemblée des pierres tombales. Et, à deux pas, il y a l'antique chaussée par où l'on franchit le lit du Cédron pour monter au Gethsémani... Mais à quoi bon continuer de ce côté? à quoi bon retourner là-haut, à la vague poursuite du fantôme qui m'a fui? Le Gethsémani est un lieu quelconque, froid et vide; rien ne flotte au-dessus de ses pierres, rien n'y passe qu'un souffle de printemps propice aux asphodèles et aux anémones... Alors, je m'arrête encore, cette fois pour rebrousser chemin,--et tout à coup c'est en moi l'éveil d'un sentiment nouveau, qui est presque de la rancune contre ce Christ, que je cherchais et qui s'est dérobé: enfantillage de barbare, legs des vieux temps naïfs; me voici comme ces simples qui promettent des dons terrestres à leurs Dieux, ou bien leur vouent des petites haines. Et, de découvrir ce sentiment-là, au fond du triste moi composite qu'ont produit les générations et les siècles, je souris moi-même d'une très ironique pitié.
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Revenu sur mes pas, je remonte dans la partie musulmane de la vallée, par ces escarpements des collines de l'ouest que couronne la longue muraille de Jérusalem, dentelée de créneaux sur le ciel jaune. Et je marche là, au hasard, parmi les petites pyramides mystérieusement sculptées, parmi les petits kiosques funéraires, aux fines ogives, qui vieillissent et s'écroulent. C'est la partie exquise de la vallée de Josaphat, toute cette zone des cimetières arabes, en pente rapide depuis le pied des grands remparts du Haram-ech-Chérif jusqu'aux profondeurs où le Cédron se cache.
La lumière s'en va. Et les pâtres bédouins rentrent vers Siloë, avec de mélancoliques ritournelles de musette... Sur la fin de mon errante promenade, je me souviens que c'est aujourd'hui vendredi; alors une curiosité de désoeuvré me ramène, à travers les solitudes de la ville basse, jusqu'à ce mur des pleurs où j'étais vendredi dernier.
Dans les ruelles qui y conduisent, encombrées de chiens morts, de chats morts, d'immondices de toute sorte, je rencontre une foule qui s'y rend aussi, par intérêt moqueur, tout un pèlerinage napolitain escorté de moines, hommes et femmes ayant sur la poitrine la croix rouge, comme ces hordes bruyantes qui, dans notre Midi français, se rendent à Lourdes.
Au pied du mur du Temple, j'arrive avec ce flot profane. Vieilles robes de velours, vieilles papillotes grises, vieilles mains levées pour maudire, ils sont là fidèlement, les anciens d'Israël, qui bientôt s'en iront féconder les herbes de la vallée de Josaphat; moins nombreux que la dernière fois, cependant, et moins tranquilles aussi pour chanter les lamentations de leur prophète. Avant nous, qui entrons comme une invasion, déjà une bande d'enfants arabes était là pour les tourmenter: des petits déguisés en bêtes, en chiens, sous des sacs de toile bise, et venant à quatre pattes, avec des rires fous, leur aboyer dans les jambes. Ce soir, ils me font une pitié profonde quand même, les vieux dos voûtés, les longs nez pâles et les mauvais yeux...
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Là-bas, dans les quartiers que j'habite, dans la rue des Chrétiens et dans l'odieux faubourg de Jaffa où fument des usines, sur la route de la gare et dans les corridors de l'hôtel, je trouve, à la nuit tombante, un encombrement de gens nouveaux de tous les coins de l'Europe, vomis par le petit chemin de fer de la côte; pour la plupart déplaisants et vulgaires, touristes sans respect ou pèlerins des classes moyennes, dont la dévotion de routine est pour me glacer davantage encore.--Tout ce côté de Jérusalem a pris une banalité de banlieue parisienne.
XXI
Samedi, 14 avril.
Éveillé au son coutumier des trompettes turques, je reprends conscience de la vie au milieu du tapage d'un hôtel quelconque, portes qui battent, discussions rauques en allemand ou en anglais, malles que l'on traîne lourdement dans des corridors encombrés. Et c'est ici la ville sainte! Et après-demain je la quitterai, pour n'y plus revenir, sans y avoir aperçu la lueur que j'avais souhaitée, sans y avoir trouvé même un instant de recueillement véritable...
Depuis ces derniers jours, dans ces clairvoyances navrées des matins, où je sens que tout m'échappe, de chers visages morts me réapparaissent comme pour me dire l'adieu suprême. Oh! je vivais sans espérance pourtant, ou du moins il me le semblait,--comme à tant d'autres qui sont en cela mes frères: on s'imagine ne plus rien croire, mais tout au fond de l'âme subsiste encore obscurément quelque chose de la douce confiance des ancêtres. Et maintenant que le Christ est tout à fait inexistant, tout à fait perdu, les figures vénérées et chéries, qui s'étaient endormies en Lui, me font l'effet de s'en être allées à sa suite, de s'en être allées dans un recul plus effacé; je les ai perdues, elles aussi, davantage, sous une plus définitive poussière. Après la vie, comme dans la vie, pour moi tout est fini plus inexorablement...
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Je dois passer mes heures d'aujourd'hui au milieu des représentante de cette attachante Arménie, dont l'histoire n'a cessé, depuis l'antiquité, d'être tourmentée et douloureuse.
Si le Trésor des Grecs est assez difficilement ouvert aux visiteurs, celui des Arméniens ne l'avait même jamais été jusqu'à ce jour; et, pour obtenir qu'il nous fût montré, il a fallu les aimables instances de notre consul général auprès du bienveillant Patriarche.
Les concessions arméniennes, fortifiées comme des citadelles du moyen âge, occupent presque la moitié du mont Sion, dont l'autre partie, celle du levant, appartient aux Israélites.
Avant de commencer notre promenade dans ce quartier très spécial, nous voulons faire une visite de remerciement à Sa Béatitude le Patriarche, et, dans une salle de réception grande comme une salle de palais, on nous fait entrer pour l'attendre. Il arrive bientôt par une porte dont la tenture est soulevée presque rituellement par deux prêtres en capuchon noir, et il s'assied près de nous sur son trône. Il a une tête admirable sous l'austère capuchon de deuil, des traits fins d'une ascétique pâleur, une barbe blanche de prophète, des yeux et des sourcils d'un noir oriental. Dans son accueil, dans son sourire, dans toute sa personne, une grâce distinguée et charmante, et une nuance d'étrangeté asiatique. Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu anciens, il a l'air d'un prélat des vieux temps. Il nous reçoit d'ailleurs à la turque,--avec le café, la cigarette et la traditionnelle confiture de roses.
En plus de l'église et des couvents, le quartier arménien renferme une immense et antique hôtellerie capable de contenir près de trois mille pèlerins, entre des murailles de trois ou quatre mètres d'épaisseur, avec des silos à provisions et une citerne pouvant fournir de l'eau pour quatre années: toutes les précautions de jadis contre les sièges, les surprises, les massacres.
L'église, où nous pénétrons en dernier lieu, est une des plus anciennes et des plus curieuses de Jérusalem. Près de sa porte extérieure, se trouve encore, pour appeler les fidèles, l'antique _synamdre_, avec lequel nous avions fait connaissance au couvent du Sinaï. Intérieurement, elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et aussi du palais arabe par le revêtement de précieuses faïences bleues qui recouvre toutes ses murailles et tous ses massifs piliers. Les trônes pour les patriarches, les petites portes des sacristies et des dépendances sont en mosaïques de nacre et d'écaille, d'un très vieux travail oriental. De la voûte, descendent des quantités d'oeufs d'autruche, enchâssés dans de bizarres montures d'argent ciselé. Sur le maître-autel, pose un triptyque d'or fin à émaux translucides. Des tapis de Turquie, bleus, jaunes ou roses, étendent sur les dalles leur épaisse couche de velours. Et de grands voiles, tombant d'en haut, masquent les trois tabernacles du fond;--on les change, nous dit-on, chaque semaine; dans quelques jours, pour la fête de Pâques, figureront les plus somptueux; en ce moment, ceux qui sont en place et sur lesquels se voient des séries de personnages hiératiques, ont été envoyés, il y a une centaine d'années, par des Arméniens de l'Inde.
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C'est là, devant le maître-autel, au milieu de ce décor archaïque et superbe, que des prêtres, au beau visage encadré d'un capuchon noir et d'une barbe noire, nous apportent une à une les pièces du Trésor.
Sans contredit, les Grecs possèdent au Saint-Sépulcre une bien plus grande profusion de richesses; mais le Trésor des Arméniens se compose d'objets d'un goût plus rare. Missel à couverture d'or, offert il y a six cent cinquante ans par la reine de Silicie. Tiares d'or et de pierreries, d'un exquis arrangement. Mitres d'évêque garnies de perles et d'émeraudes. Et des étoffes, des étoffes de fées; une surtout, d'un vieux rose cerise, brocart qui semble tout semé de cristaux de gelée blanche, tout givré d'argent, et qui est brodé de feuillages en perles fines avec fleurs en émeraudes et en topazes roses. De peur que ces choses ne se coupent à force de vieillesse, on les conserve roulées sur de longues bobines que les prêtres se mettent à deux pour apporter, les tenant chacun par un bout. Après des saluts au maître-autel, répétés chaque fois qu'ils entrent, ils étendent ces brocarts par terre, sur les tapis épais.--Et ce sont des scènes de moyen âge, ces respectueux déploiements d'étoffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales,--tandis qu'autour de nous des diacres, coiffés aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux préparatifs séculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux piliers, font monter ou descendre, à l'aide de chaînettes d'argent, des lampes et des oeufs d'autruche.
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A gauche, en entrant dans la basilique, une sorte de niche en marbre, comme creusée dans l'épaisseur du mur, est le lieu où fut décapité saint Jacques et où sa tête est gardée. (Son corps, comme on sait, est en Espagne, à Compostelle.)
Dans des chapelles secondaires, dans des recoins qui communiquent avec l'église par des petites portes de nacre, on nous fait visiter d'autres curieux tabernacles, d'un aspect singulier et presque hindou, voilés par des portières anciennes en velours de Damas ou en soie de Brousse. On nous y montre même des colonnes arrachées jadis à la mosquée d'Omar, et d'ailleurs très reconnaissables. A Jérusalem, où tout est confusion de débris et de splendeurs, ces échanges ne surprennent plus; au fond de nos esprits, est assise la notion des tourmentes qui ont passé sur cette ville aujourd'hui au calme de la fin, la notion des bouleversements inouïs qui ont retourné vingt fois son vieux sol de cimetière...
Dans une sacristie, revêtue d'extraordinaires faïences sans âge, le prêtre d'Arménie qui nous guide, tout à coup s'exalte et s'indigne contre ce Khosroës II, le terrible, qui, afin de ne rien omettre dans ses destructions, passa cinq années ici à ruiner de fond en comble les églises, à briser tout ce qui ne pouvait être enlevé, qui emmena en captivité plus de cinq mille moines et emporta jusqu'au fond de la Perse la vraie croix. Comme c'est étrange, à notre époque, entendre quelqu'un qui frémit au souvenir de Khosroës!... Plus encore que cette mise en scène dont nous sommes ici entourés, cela nous fait perdre pour un instant toute notion du présent siècle.
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Suivant le cérémonial d'Orient, quand nous quittons la vieille basilique si vénérable, un jeune diacre nous attend à la porte pour nous verser, d'un vase d'argent à long col, de l'eau de roses dans les mains.
Vraiment en nous montrant, par exception, leur Trésor, ces aimables prêtres arméniens aux profils de camée nous ont donné là, pour bercer un moment nos déceptions infinies, une très charmante vision de passé, dans leur église de faïence et de nacre.
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Puisque je suis sur le mont Sion, je vais, jusqu'au coucher du soleil, errer chez ces juifs qui, surtout depuis les dernières persécutions russes, reviennent en masse vers Jérusalem.
C'est aujourd'hui le jour du sabbat, et le calme règne dans leur quartier sordide. Fermées, toutes les petites échoppes où se brocantent la guenille et la ferraille, et on n'entend plus le martelage coutumier des innombrables ferblantiers. Les belles robes de velours et les loques de fourrure qui sont sorties hier au soir des coffres, pour aller au Mur des Pleurs, circulent aujourd'hui au soleil d'avril. Plusieurs personnages en habit de fête se promènent, par les rues empestées et étroites, un livre de psaumes à la main.
La grande synagogue.--Dans la cour dont elle est entourée, jouent des enfants trop blancs et trop roses; jolis quelquefois, mais l'oeil trop fûté, l'attitude trop sournoise; déjà l'air d'avoir conscience de l'opprobre héréditaire et de couver des rancunes contre les chrétiens. Leurs cheveux blonds sont tondus ras, excepté au-dessus des tempes où ont été respectées ces mèches qui deviendront plus tard les traditionnelles papillottes, mais qui pour le moment leur font des oreilles d'épagneul.