Jérusalem

Part 8

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Elle est tiède, la nuit d'ici, un peu lourde, très différente des nuits encore froides de Jérusalem, et, à mesure que s'allument les étoiles, un concert de grenouilles commence partout à la fois, sous l'enchevêtrement noir des baumiers-de-Galaad,--si continu et d'ailleurs si discret que c'est comme une forme particulière du tranquille silence. On entend aussi des aboiements de chiens de bergers, là-bas, du côté des campements arabes; puis, de très loin, le tambour et la petite flûte bédouine, rythmant quelque fête sauvage;--et, par instants, bien distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyène ou d'un chacal.

Maintenant, voici même un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui éclate tout à coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces bruits légers et immuables des vieux soirs de Judée: des touristes allemands, qui sont là depuis le coucher du soleil, campés sous des tentes des agences; une bande de «Cooks», venus pour voir et profaner ce petit désert à leur portée.

* * * * *

Passé minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grêle musique de cristal.

XVI

Lundi, 9 avril.

Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.

Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets rapides. Nous nous élevons par degrés au-dessus de la région étrange, en contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumière est dure et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder. Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,--la mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de la Sodomitide,--tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur, tant sont blanches les choses rapprochées.

Très noires, nos ombres, qui se promènent sur les blanches pierres peuplées de lézards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en défilé presque continu. Des Bédouins, chassant devant eux des petits ânes par centaines; des Bédouins et des Bédouins, armés de longs fusils, de coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins du voile arrangés en oreilles de bête; groupes archaïques et charmants; groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent, dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux, attachés à la file, et des troupeaux de chèvres innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle.

Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entrées de l'enfer, on entend le Cédron qui bruit, et on l'aperçoit, en mince filet d'argent, qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur chaos de pierres.

Les montagnes vont peu à peu verdir à mesure que nous approcherons de Jérusalem. Pour le moment, de blanchâtres qu'elles étaient tout en bas, elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme un mouchetage étonnamment régulier de petites broussailles brunes; on dirait qu'on les a recouvertes avec de géantes peaux de léopard.

* * * * *

Depuis tantôt deux heures, nous montons; la nature des roches est changée; l'air est plus froid et une légère teinte verte commence à s'étendre. Comme si elle s'était abîmée en profondeur, la mer Morte a disparu au-dessous de nous avec les régions maudites d'alentour.

Sur la route, continue le défilé des passants. Maintenant, c'est tout un pèlerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes et enfants, montés sur des mules ou des ânes. Puis, derrière eux, des barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des centaines de Russes, très âgés pour la plupart, et quand même cheminant à pied; des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes, épuisées, branlantes. Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des bâtons. Ils ont tous, en bandoulière, des gourdes ou des bouteilles vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pères et grands'mères, qui vont rapporter, peut-être jusqu'à Arkhangel et aux rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire; mais leur salut, plus lourd, paraît plus franc et plus sûr.

* * * * *

Au-dessous des cimes grises, les creux des vallées sont redevenus tout verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers en burnous qui jouent de la musette. Au même point que l'avant-veille, nous retrouvons les mêmes grandes bêtes percheuses, découpées en silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos têtes: des chamelles, qu'on a mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent, émaillant partout les rochers de points rouges et de points roses.

* * * * *

A mi-chemin, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd'hui.

Un caravansérail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carré d'épaisses murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les bêtes; sur l'une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d'entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.

Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts: chevaux de touristes, à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs; longs dromadaires majestueusement bêtes; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles; ânons modestes des plus pauvres pèlerins; pauvres ânons dépenaillés ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.

Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s'empressent à déjeuner,--avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l'eau fraîche, le café, le narguilé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les autres, qui n'en ont plus trouvé, s'arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs avec des cheveux à la Capoul échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences.--Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d'immondes débris de poulets.

A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté; les autres, hélas! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France; charmantes quand même à force d'être fraîches, d'avoir de grands yeux.--Et un échange amical de dattes et d'oranges s'établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.

Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine...

Et, dans quelques jours d'ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.

* * * * *

Trois heures encore, après cette halte, pour monter à Jérusalem.

Et toujours nous rencontrons des pèlerins; même des pèlerins musulmans, qui commencent à descendre vers la mer Morte pour les dévotions annuelles au tombeau de Moïse; des groupes de Turcs et d'Arabes, des hommes à pied, des femmes, entièrement voilées de blanc, assises sur des petits ânes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le dos des choses immenses et légères qui leur font à chacun comme les ailes éployées d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des étoffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels voyagent commodément d'invisibles dames.

* * * * *

Sur la route, le village de Béthanie, où Jésus aimait venir, est au penchant d'une montagne, entouré de quelques oliviers, de quelques figuiers et de champs magnifiquement verts. Très misérable petit village, aujourd'hui tout arabe; maisonnettes en ruine, informes écroulements de pierres. Le vent froid des hauteurs y souffle en ce moment, agitant les branches, les herbes folles, le velours des orges nouvelles. Et des milliers de coquelicots, d'anémones, le long des petits chemins ou sur les vieux murs, jettent leurs vives taches rouges.

Nous mettons pied à terre au milieu d'enfants en haillons charmants, accourus pour tenir nos chevaux. Et c'est devant un vieux portique ogival, enduit de chaux blanche, sur lequel, pour célébrer quelque retour heureux de la Mecque, on a peinturluré, suivant l'usage, des arabesques naïves, bleues, jaunes et roses.

Çà et là, dans les décombres et sous les herbes, gisent des fragments de colonnes, débris des églises des premiers siècles ou du grand couvent des croisades. On nous montre, attenant à une humble mosquée, un faux tombeau de Lazare; ailleurs, de très contestables ruines de la maison de Marie et de Madeleine... Mais non, rien de tout cela n'est pour nous émouvoir; les souvenirs terrestres du Christ ne se retrouvent vraiment plus ici; il est trop tard, des mains humaines trop nombreuses ont bouleversé la Béthanie de l'Évangile, avant la venue de ses tranquilles habitants d'aujourd'hui.

* * * * *

Sitôt après Béthanie, nous découvrons la vallée de Josaphat, et Jérusalem aussi reparaît, intacte de ce côté-ci, superbe et désolée, profilant très haut sur le ciel sa muraille sarrasine, que dépassent ses coupoles grises.

XVII

Mardi, 10 avril.

Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.

C'est, dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le moyen âge, des rois, des empereurs, des peuples, n'ont cessé d'envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd'hui si près de mourir.

On nous montre de grands revêtements d'autel qui sont des plaques d'argent et d'or; des flambeaux d'argent hauts de dix pieds; des croix de diamant et des ciboires d'or émaillé; une «exposition» pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.

Dans des séries d'armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s'alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés: «don de la république de Venise»; «don de l'Autriche» ou «don de l'Italie». Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d'ornements, brodés d'abeilles d'or en haut relief sur drap d'or, qui ne servirent qu'une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole,--et qui est loin d'être la plus belle de cette collection prodigieuse--vient de rentrer ces jours-ci au Trésor: on l'avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.

Une fois l'an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.

Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n'ont plus été retrouvées; les autres, enlevées pendant les pillages; les autres encore,--des évangiles, des étoles,--brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu'elles avaient été touchées par des prêtres contaminés...

Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu'ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D'ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l'on voit, de ce que l'on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l'on marche, l'âme d'un passé colossal, tout de magnificence et d'épouvante...

* * * * *

Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire: «Votre Grandeur», «Votre Béatitude», ou même «Votre Paternité Révérendissime», semblent--du fait même qu'ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés--être redevenus des hommes du moyen âge. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde! Certes, ils sont intéressants, ces prélats; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu'il a existé, et d'ailleurs il ne prouve rien; sa reconstitution ne peut être qu'un vain amusement pour l'esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l'on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d'or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s'efface maintenant à mes yeux plus que jamais; il me semble qu'elle fuit davantage, qu'elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l'arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s'était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres... Ensuite, c'est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu'un reflet de Lui encore m'était apparu; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d'à peine divin et d'à peine consolant... Et maintenant, c'est fini... Aujourd'hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d'absence, j'ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir,--et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, achève de me glacer le coeur.

* * * * *

Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C'est l'époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d'église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grandes bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L'odeur des encens que l'on brûle est partout dans l'air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d'adoration qui s'échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j'aime mieux fuir... Plutôt, je m'en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l'enfance a été illuminée par les purs Évangiles; les yeux peuvent s'intéresser à son formalisme pompeux, comme d'ailleurs au coloris des choses de l'Islam, mais c'est aux dépens des pensées profondes... Le Christ, le Christ de l'Évangile, en somme j'étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur... Et ma détresse aujourd'hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s'évanouir...

Le Gethsémani! Depuis tant d'années j'avais rêvé que j'y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière... Et je n'ose plus, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort...

XVIII

Mercredi, 11 avril.

Visité dans la journée différents lieux où se manifeste encore la Jérusalem antique: les ruines d'Ophel, la cité de David... Et retrouvé là toujours l'effroi de l'entassement des passés humains; mais plus rien du Christ. D'ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque.

Le coeur lassé et l'esprit à peine attentif, au crépuscule tombant je traverse, pour rentrer, ces ruelles du vieux bazar couvert où les choses orientales font place aux croix et aux chapelets; alors je me rappelle le Saint-Sépulcre,--autant dire l'âme de Jérusalem,--qui est là tout près, et je veux y entrer encore, pour voir les humbles prier et pleurer...

Il y a foule ce soir, devant les portes, sur la place étroite, entre les hautes constructions démantelées, déchirées, aux airs de sombres ruines, qui sont l'extérieur de cet amas de chapelles. Et les pèlerins piétinent le marché de chapelets qui se tient là par terre, couvrant les vieux pavés d'un éternel étalage de verroteries.

C'est l'heure où les Russes et les Grecs sortent des basiliques à l'approche de la nuit, après avoir tout le jour prié, tout le jour embrassé les pierres saintes.

Le calme de chaque soir commence à se faire dans le dédale obscur du Saint-Sépulcre. Les vendeurs de petits cierges sont partis; alors, il faut regarder à ses pieds, aller à tâtons comme les aveugles, pour ne pas trébucher sur les dalles usées, pour ne pas tomber, dans les descentes, sur les marches informes.

Par places, un peu de lumière descendue des coupoles indique encore le délabrement de ces murailles qui, jusqu'à hauteur d'homme, sont écorchées, rongées, grasses de frottements de mains et de baisers.

Toujours les mendiants, les mendiants macabres se tiennent là, demi-nus sous des haillons, accroupis contre des colonnes, dans des poses de bêtes. Il y en a un qui se lève,--un vieillard sans yeux,--et qui me tire par le bras, qui me poursuit de sa plainte, en me tâtant, pour se conduire, avec ses mains effroyables... Derrière un pilier, résonne une toux horriblement creuse; une pauvre vieille cosaque--une pèlerine, celle-ci--est effondrée dans ce coin, malade, finie, son bâton et son rosaire à la main, buvant quelque soupe à une écuelle...

Et, au-dessus d'eux, vaguement brille, comme un givre d'argent et d'or qui tomberait des voûtes, la profusion des saintes lampes. Et partout, dans l'obscurité qui s'épaissit, étincellent les marbres, les icones avec leurs pierreries, les inutiles et somptueuses choses qui font de ce lieu un palais de rêve, ouvert aux plus misérables de cette terre...

Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,--et, avant de se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur; se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...

Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile à mi-hauteur des colonnes superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misère, de pourriture, de cadavre, dont ces voûtes sont constamment remplies et qui, à l'époque des grands pèlerinages, devient lourde comme celle des champs de bataille au lendemain des déroutes. Elle est pour nous redire notre néant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous rappeler les immondices dont notre chair est pétrie; elle est évocatrice des plus sombres pensées de mort...

Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir de ma détresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'éveille en moi qu'une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont venus prier, pleurer, espérer--et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières...

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Avant-hier, ont pris fin les fêtes musulmanes du Baïram et le mince croissant du nouveau mois lunaire commence presque à éclairer les nuits.

Sitôt l'obscurité venue sur Jérusalem, pèlerins et touristes restent enfermés dans les couvents ou les hôtels, et la ville alors se retrouve plus elle-même, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.

Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble se dérober, tomber, plonger dans le noir--et on a devant soi le gouffre d'ombre où tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure de joie et d'épouvante sonne au bruit éclatant de la DERNIÈRE TROMPETTE...

* * * * *

Là, je m'arrête et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route aux très prochains soirs où le croissant aura pris plus de force et où l'on y verra assez dans la sombre vallée pour y descendre.

Si, en plein jour, toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre, elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y promène seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom légendaire: la vallée de Josaphat!...