Part 7
Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied du Mur des Pleurs, c'est que, de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d'être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s'encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.
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En soi, cela est unique, touchant et sublime: après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d'exil et de dispersion, l'attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue! Pour un peu on pleurerait avec eux,--si ce n'étaient _des Juifs_, et si on ne se sentait le coeur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.
Mais, devant ce Mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus inexpliqué et plus saisissant. L'esprit se recueille, confondu de ces destinées d'Israël, sans précédent, sans analogue dans l'histoire des hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de la splendeur de Sion, avec d'inquiétantes précisions de détails.
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Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d'autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes _anglaises_ sur les tempes; aussi sordides et aussi laids, dans d'aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d'oeil comme une piqûre d'aiguille;--puis vont grossir l'amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple: avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s'assemblent, collées à la base des murailles.
--Ramène les enfants de Jérusalem!... Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion!...
Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles papillotes...
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Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d'affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe;--mais, vous savez, les affaires!... Et au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l'échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.
En sortant de ce repaire de la juiverie, où l'on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais oeil et de maléfices, c'est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles.
Puis, le canon tonne au quartier turc et c'est, ce soir, la salve annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram.
XIV
Samedi, 7 avril.
Un bruit de cloches d'église nous suit longtemps dans la campagne solitaire, tandis que nous nous éloignons à cheval, au frais matin, vers Jéricho, vers le Jourdain et la mer Morte. La ville sainte très promptement disparaît à nos yeux, cachée derrière le mont des Oliviers. Il y a çà et là des champs d'orges vertes, mais surtout des régions de pierres et d'asphodèles. Pas d'arbres nulle part. Des anémones rouges et des iris violets, émaillant les grisailles d'un pays tourmenté, tout en rochers et en déserts. Par des séries de gorges, de vallées, de précipices, nous suivons une pente lentement descendante: Jérusalem est par huit cents mètres d'altitude et cette mer Morte où nous allons est à quatre cents mètres au-dessous du niveau des autres mers.
S'il n'y avait la route carrossable sur laquelle nos chevaux marchent si aisément, on dirait presque, par instants, l'Idumée ou l'Arabie.
Elle est, du reste, pleine de monde aujourd'hui, cette route de Jéricho: des Bédouins sur des chameaux; des bergers arabes menant des centaines de chèvres noires; des bandes de touristes Cook, cheminant à cheval ou dans des chaises à mules; des pèlerins russes, qui s'en reviennent à pied du Jourdain rapportant pieusement dans des gourdes l'eau du fleuve sacré; des pèlerins grecs de l'île de Chypre, en troupes nombreuses sur des ânes; des caravanes disparates, des groupements bizarres, que nous dépassons ou qui nous croisent.
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Midi bientôt. Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au delà de la mer Morte et que, depuis Hébron, nous n'avons pas cessé de voir, au Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines, bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,--semblent fuir devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumées et assombries; tout ce qui traînait de voiles légers au ciel, dans la matinée, s'est réuni et condensé sur leurs cimes, tandis que du bleu plus pur et plus magnifique s'étend au-dessus de nos têtes.
A mi-route de Jéricho, nous faisons la grande halte dans un caravansérail où il y a des Bédouins, des Syriens et les Grecs; puis, nous remontons à cheval sous un ardent soleil.
De temps à autre, dans des gouffres béant au-dessous de nous, très loin en profondeur, le torrent du Cédron apparaît sous forme d'un filet d'écume d'argent; son cours ici n'a pas été troublé comme sous les murs de Jérusalem et il s'en va rapidement vers la mer Morte, à demi caché au plus creux des abîmes.
Les plans de montagnes continuent de s'abaisser vers cette étrange et unique région, située au-dessous du niveau des mers et où sommeillent des eaux qui donnent la mort. Il semble qu'on ait conscience de ce qu'il y a d'anormal en ce dénivellement, par je ne sais quoi de singulier et d'un peu vertigineux que présentent ces perspectives descendantes.
De plus en plus tourmenté et grandiose, le pays maintenant nous rend presque des aspects du vrai désert. Mais il y manque l'impression des solitudes démesurées, qu'on n'éprouve pas ici. Et puis il y a toujours cette route tracée de mains d'hommes, et ces continuelles rencontres de cavaliers, de passants quelconques...
L'air est déjà plus sec et plus chaud qu'à Jérusalem, et la lumière devient plus magnifique,--comme chaque fois qu'on approche des lieux sans végétation.
Toujours plus dénudées, les montagnes, plus fendillées de sécheresse, avec des crevasses qui s'ouvrent partout comme de grands abîmes. La chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et donnant l'effroi des chaos.
Dans certaine vallée profonde, où nous cheminons un moment, enfermés sans vue entre des parois verticales, quelques centaines de chameaux sont à paître, accrochés comme de grandes chèvres fantastiques au flanc des montagnes,--les plus haut perchés de la bande se découpant en silhouette sur le ciel.
Puis, nous sortons de ce défilé et les montagnes du Moab reparaissent, encore plus élevées maintenant et plus obscurcies de nuages. Sur ces fonds si sombres se détachent en très clair les premiers plans de ce pays désolé; des sommets blanchâtres, et, tout auprès de nous, des blocs absolument blancs, dessinés avec une extrême dureté de contours par le brûlant soleil.
Vers trois heures, des régions élevées où nous sommes encore, nous découvrons en avant de nous la contrée plus basse que les mers et, comme si nos yeux avaient conservé la notion des habituels niveaux, elle nous semble, en effet, n'être pas une plaine comme les autres, mais quelque chose de trop descendu, de trop enfoncé, un grand affaissement de la terre, le fond d'un vaste gouffre où la route va tomber.
Cette contrée basse a des aspects de désert, elle aussi, des traînées grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de sel; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l'oasis de Jéricho,--et, vers le sud, une étendue immobile, d'un poli de miroir, d'une teinte triste d'ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans qu'on puisse la voir finir: la mer Morte, enténébrée aujourd'hui par tous les nuages des lointains, par tout ce qui pèse là-bas de lourd et d'opaque sur la rive du Moab.
Les quelques maisonnettes blanches de Jéricho peu à peu se dessinent, dans le vert de l'oasis, à mesure que nous descendons de nos sommets pierreux, inondés de soleil. On dirait à peine un village. Il n'y a plus vestige, paraît-il, des trois cités grandes et célèbres qui jadis se succédèrent à cette place et qui, à des âges différents, s'appelèrent Jéricho. Ces destructions, ces anéantissements si absolus des villes de Chanaan et de l'Idumée sont presque pour confondre la raison humaine. Vraiment, il faut que, sur tout cela, ait passé un bien puissant souffle de malédiction et de mort...
Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur nous surprend; on dirait que nous avons parcouru un chemin énorme du côté du sud,--et, tout simplement, nous sommes descendus de quelques centaines de mètres vers les entrailles de la terre: c'est à leur niveau abaissé que ces environs de la mer Morte doivent leur climat d'exception.
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Le Jéricho d'aujourd'hui se compose d'une petite citadelle turque; de trois ou quatre maisons nouvelles, bâties pour les pèlerins et les touristes; d'une cinquantaine d'habitations arabes en terre battue, à toitures de branches épineuses, et de quelques tentes bédouines. Alentour, des jardins où croissent de rares palmiers; un bois d'arbustes verts, parcouru par de clairs ruisseaux; des sentiers envahis par les herbages, où des cavaliers en burnous caracolent sur des chevaux à longs crins. Et c'est tout. Au delà du bois commence aussitôt l'inhabitable désert; et la mer Morte se tient là, très proche, étendant son linceul mystérieux au-dessus des royaumes engloutis de Gomorrhe et de Sodome. Elle est d'un aspect bien spécial, cette mer, et, ce soir, bien funèbre; elle donne vraiment l'impression de la mort, avec ses eaux alourdies, plombées, sans mouvement, entre les déserts de ses deux rives où de grandes montagnes confuses se mêlent aux orages en suspens dans le ciel.
XV
Dimanche, 8 avril.
De Jéricho, où nous avons passé la nuit, la mer Morte semble tout près; en quelques minutes, croirait-on, il serait aisé d'atteindre sa nappe tranquille,--qui est ce matin d'un bleu à peine teinté d'ardoise, sous un ciel dégagé de toutes les nuées d'hier. Et, pour s'y rendre à cheval, il faut encore presque deux heures, sous un lourd soleil, à travers un petit désert qui, moins l'immensité, ressemble au grand où nous venons de passer tant de jours; vers cette mer, qui semble fuir à mesure qu'on approche, on descend par des séries d'assises effritées, de plateaux désolés tout miroitants de sable et de sel. Nous retrouvons là quelques-unes des plantes odorantes de l'Arabie Pétrée, et même des semblants de mirage, l'inappréciation des distances, le continuel tremblement des lointains. Nous y retrouvons aussi une bande de Bédouins à peu près semblables à nos amis du désert, avec leurs chemises aux longues manches pointues flottant comme des ailes, avec leurs petits voiles bruns qu'attachent au front des cordelières noires et dont les deux bouts se dressent sur les tempes comme des oreilles de bête. Du reste, ces bords de la mer Morte, surtout du côté méridional, sont, presque autant que l'Idumée, hantés par les pillards.
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On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'à l'époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement, de la Pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette «Vallée des bois», où s'étaient assemblés, contre Chodorlahomor, les rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Séboïm et de Ségor (_Genèse_, XIV, 3); toute cette plaine de Siddim «qui paraissait un pays très agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices» (_Genèse_, XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu reculée, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité même, dorment d'étranges ruines, des débris qui, sans doute, ne seront jamais explorés; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses profondeurs obscures...
De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous cheminons, s'étend sur une longueur d'environ 80 kilomètres, entre deux rangées de montagnes parallèles: au levant, celles du Moab, éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans des violets sombres; à l'ouest, celles de Judée, d'une autre nature, tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des deux côtés, la désolation est aussi absolue; le même silence plane sur les mêmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un peu terrifiants du désert,--et on conçoit l'impression très vive produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie; mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminuée des fantasmagories mornes de là-bas.--On ne perd pas de vue tout à fait, d'ailleurs, la citadelle de Jéricho; du haut de nos chevaux, nous continuons de l'apercevoir derrière nous, comme un vague petit point blanc, encore protecteur. Dans l'extrême lointain des sables, sous le réseau tremblant des mirages, apparaît aussi une vieille forteresse, qui est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout juste perceptible là-haut, dans un repli des montagnes judaïques, ce mausolée qui passe pour le tombeau de Moïse--et où va commencer, dans ces jours, un grand pèlerinage mahométan.
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Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons, la mort s'indique, vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de défense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches et d'arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains chimiques, blanchis comme des ossements,--et on dirait des amas de grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un peu de limon verdâtre, rien d'organique, même au degré le plus inférieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile comme un creuset d'alchimie; c'est quelque chose d'anormal et de déroutant. Des poissons morts gisent çà et là, durcis comme les bois, momifiés dans le naphte et les sels: poissons du Jourdain que le courant a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.
Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes, jusqu'à l'horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume, étalées en larges cernes irisés. D'ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine à y marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni même y nager dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée de liège.
Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.
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Du côté de l'est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de marcher pendant deux heures, une ligne d'un beau vert d'émeraude serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage funèbre: c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres, dans sa verdure d'avril toute fraîche, se jeter à la mer Morte.
Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour atteindre ce fleuve aux eaux saintes.
Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s'enténébrer, comme hier, sous des nuées d'apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth--grand garçon naïf d'une quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage--se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une espèce d'épouvante physique du désert; alors, nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant.
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Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche et magnifique verdure qui contraste d'une façon si singulière avec les régions d'alentour: des saules, des coudriers, des tamarisques, de grands roseaux emmêlés en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millénaires, alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. Il n'est plus aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du désert; ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l'abandon. A cette époque de l'année, quand Pâques est proche, il reçoit encore de pieuses visites; des hordes de pèlerins, accourus surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s'y baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit. Mais après, il redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.
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Vers le milieu du jour, nous sommes rentrés à Jéricho, d'où nous ne repartirons que demain matin, et il nous reste les heures tranquilles du soir pour parcourir la silencieuse oasis.
Une sorte de grand bocage mélancolique où souffle un air extraordinairement chaud et où vivent, grâce à la dépression profonde du sol, des bêtes et des plantes tropicales. Halliers, fouillis d'arbres verts, d'arbustes plutôt et d'herbages, le faux-baumier ou baumier-de-Galaad, le pommier-de-Sodome et le spina-Christi aux épines très longues, qui, suivant la tradition, servit à composer la couronne de Jésus.
Aux temps antiques, c'était ici une contrée de richesse et de luxe, comme de nos jours la Provence ou le golfe de Gênes, et on y faisait des jardins merveilleux, renommés par toute la terre. Salomon y avait acclimaté les premiers baumiers rapportés de l'Inde. L'eau, amenée de tous côtés par des canaux, permettait d'entretenir de grands bois de palmes, des plantations de cannes à sucre et des vergers pleins de roses. Toute cette plaine était «couverte de maisons et de palais».
Aujourd'hui, plus rien, et les traces même de cette splendeur sont effacées; des amas de pierres çà et là, d'informes ruines émiettées sous les broussailles, servent aux discussions des archéologues. On ne sait plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui, tour à tour, s'élevèrent ici; ni la Jéricho primitive, dont les murs tombèrent au son des trompettes saintes et que Josué détruisit; ni la Jéricho des prophètes où vécurent Élisée et Élie, qui fut offerte, comme un cadeau royal, par Antoine à Cléopâtre, puis vendue par Cléopâtre à Hérode et ornée par celui-ci de nouveaux palais, et enfin complètement détruite sous Vespasien; ni la Jéricho des premiers siècles de notre ère, bâtie par l'empereur Adrien, devenue évêché dès le IVe siècle et encore célèbre au temps des croisades par ses ombrages de palmiers.
Fini et anéanti, tout cela; non seulement les palais ont disparu avec les temples et les églises; mais aussi les dattiers, les beaux arbres rares ont fait place aux broussailles sauvages qui recouvrent à présent l'oasis d'un triste réseau d'épines.
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Par les vagues sentiers, parmi les buissons épineux et les ruisseaux d'eaux vives, nous errons longuement, aux heures lumineuses du soir. Très loin, un petit pâtre arabe nous mène voir des amoncellements de pierres qui forment comme un immense tumulus et où se distinguent encore, entre les herbes et les ronces, quelques blocs jadis sculptés. Laquelle des trois Jéricho est là, devant vous, pulvérisée? Probablement celle d'Hérode; mais on n'en sait rien au juste, et, d'ailleurs, peu nous importe la précision des détails dans l'ensemble de tout ce passé mort!
Le coucher splendide du soleil nous trouve presque égarés au milieu de cette espèce de bocage funéraire, qui est jeté à la façon d'un grand linceul sur le sol plein de poussière humaine. Et nous pressons le pas, nous déchirant un peu aux épines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre promenade solitaire, nous n'avons rencontré qu'un troupeau de chèvres et deux ou trois Bédouins de mauvaise mine armés de bâtons. Mais, dans les branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers côtés le rappel des tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous marchons, est partout environnée de montagnes; il y a d'abord, à un millier de mètres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet rougeâtre, ce mont de la Quarantaine, où, d'après la tradition, le Christ se retira pour méditer pendant quarante jours et qui est resté, depuis tantôt dix-neuf siècles, comme une sorte de Thébaïde aux cavernes toujours hantées par des moines solitaires, des ermites à longs cheveux. A l'Occident s'en va la chaîne lointaine des montagnes de la Judée, déjà dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide concentrent tous les derniers rayons du soir, éclatent dans une sinistre splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.--Tout cela cependant n'est encore rien, après les désolations et les éblouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir, l'image comme gravée au fond de nos yeux...
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Au chaud crépuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la petite auberge de Jéricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop affolé, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu à arriver le premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jéricho et des chapelets en coquillages du Jourdain.--A la nuit tombée, il en descend d'autres, qui ont la pareille robe noire, la même chevelure éparse autour d'un visage de bandit et qui entrent à l'hôtel pour nous proposer des petites sculptures et des chapelets semblables.