Part 10
On éprouve presque un sentiment de pitié, quand, après toutes ces magnificences des églises, on regarde ce pauvre sanctuaire à l'abandon. Des bancs déserts; des murs simplement plâtrés, dont le crépissage tombe. Quelques vieilles barbes, quelques vieilles papillottes grises sommeillent dans des coins, sous leurs bonnets à long poil; d'autres, qui lisaient leur bible à demi-voix chantonnante, en se dandinant comme des ours, nous jettent un regard faux, qui semble glisser le long de leur nez mince. On entre ici le chapeau sur la tête, et le janissaire qui m'escorte y prend une expression de superbe insolence. Des moineaux, nullement gênés par le chevrotement des prières, vont et viennent, apportent des brins de laine et de paille pour leurs nids, qui se construisent au-dessus même du tabernacle, dans les fleurons dorés du couronnement; ils sont tout ce qu'il y a d'un peu gracieux dans ce temple lamentable. Le soleil printanier, qui tombe à flots au dehors sur les immondices des pavés, sur le bois centenaire des devantures closes, entre ici comme à regret, avec un rayonnement triste sur ces quelques vilains vieillards et sur toutes ces places vides.
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Cette nuit qui vient,--et qui est presque la dernière, puisque je quitte après-demain matin Jérusalem,--je veux pourtant la consacrer au Gethsémani, bien que je sois plus que jamais sans espoir à présent...
Depuis tant d'années, j'y avais songé, à une nuit passée là, dans le recueillement solitaire!... Longtemps, après le triste exode de ma foi, j'avais fondé encore sur ce lieu unique je ne sais quelle espérance irraisonnée; il m'avait semblé qu'au Gethsémani je serais moins loin du Christ; que, s'il avait réellement triomphé de la mort, ne fût-ce que comme une âme humaine très grande et très pure, là peut-être plutôt qu'ailleurs ma détresse serait entendue et j'aurais quelque manifestation de lui... Et j'y vais ce soir avec un coeur de glace et de fer; j'y vais par acquit de conscience envers moi-même, uniquement pour accomplir une chose depuis très longtemps rêvée.
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Il est onze heures environ, quand je me mets en route, et la lune est haute. Aller là-bas tout à fait seul est impossible, même avec un revolver à la ceinture; il faut, à côté de moi, un janissaire armé, non pas seulement pour les dangers nocturnes auxquels je ne crois guère, mais à cause des abords défendus du Haram-ech-Chérif par où je dois passer, à cause des portes de la ville qui sont fermées et qui ne peuvent s'ouvrir que sur un ordre du pacha, régulièrement transmis.
Descendant par la Voie Douloureuse, nous traversons d'abord tout Jérusalem, silencieux, obscur et désert. Les maisons sont closes. Dans l'ombre des rues voûtées, tremblent de loin en loin quelques lanternes fumeuses; ailleurs, les rayons de la lune tombent, découpant des blancheurs sur les pavés, sur les ruines. Le long de notre chemin, personne, que deux ou trois soldats turcs attardés, rentrant aux casernes. Rien que le bruit de nos pas, exagéré sur les pierres sonores, et le cliquetis du long sabre à fourreau d'argent que le janissaire traîne.
Il me parle en turc, le janissaire: «Jérusalem, tu vois, le soir, c'est un pays de pauvres, il n'y a rien. Pour nous, les musulmans, il y a ceci... (Et son geste indique l'Enceinte Sacrée, la mosquée d'Omar, dont nous approchons.) Pour loi, chrétien, il y a le Saint-Sépulcre. Mais c'est tout. Le reste ne vaut pas qu'on le compte. Tu le vois, le soir, il n'y a rien.»
Dans ce quartier interdit aux chrétiens qui avoisine la sainte mosquée, le janissaire parlemente avec les sentinelles de nuit,--et nous passons.
Descendant toujours, nous voici, dans le noir d'une voûte de pierres, arrivés à cette porte de la ville qui donne sur la vallée des morts; les chrétiens l'appellent porte Saint-Étienne, et les Arabes, porte de Madame-Marie. Elle est fermée naturellement, et dure à ouvrir, lourde, bardée de fer. Deux des sentinelles du poste de nuit, que le janissaire réveille, la font tourner sur ses gonds énormes. Lentement elle s'ouvre, en grinçant dans tout ce silence,--et alors, de l'obscurité où nous sommes, c'est, dans un éblouissement, la soudaine apparition d'un immense et immobile pays spectral, tout de blancheurs, tout de pierres blanches sous des flots d'une vague lumière blanche: la vallée de Josaphat et le Gethsémani, figés sous la lune de minuit!...
Au-dessous de nous, la vallée se creuse, remplie du peuple infini des tombes, et en face, sur le versant opposé au nôtre, le Gethsémani monte; dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches noires, les cyprès en larmes noires; les couvents s'étagent; la grande église russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris, dans l'éloignement et sous la lune, un air de pagode indoue; l'ensemble, enveloppé de rayons pâles, est charmant cette nuit comme une vision asiatique, mais n'évoque aucune pensée chrétienne. Et c'est un peu plus loin, là-bas, en dehors de tous ces enclos de prêtres et de moines, que j'ai souhaité d'aller...
Mais, au dernier moment, une crainte toujours plus grande m'éloigne de ce lieu, où je sens que je ne trouverai rien. Pour retarder encore l'instant des dernières déceptions désolées, je vais d'abord errer longuement dans tout ce silence, suivre au hasard le lit du Cédron, attendre que peut-être un peu plus d'apaisement recueilli descende enfin en moi-même...
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Au coeur de la vallée, à présent, nous arrivons devant les trois grands monolithes d'Absalon, de saint Jacques et de Josaphat, au pied de ces assises de roches dans lesquels ils ont été taillés et où s'ouvrent, béantes, tant d'entrées de sépulcres. Tout ce lugubre ensemble s'avance et se dresse, sous la blanche lune, avec des contours nets et cassants; on dirait des choses depuis longtemps finies, desséchées, qui ne tiennent qu'à force de tranquillité dans l'air, comme ces momies qu'un souffle suffit à émietter... Vallée de la mort, sol rempli d'os et de poussière d'hommes, temple silencieux du néant, où le son même des trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funéraires, monte des profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'échappe aussi tout à coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de très loin et de très bas, grossie et répercutée dans des sonorités de dessous terre... Le janissaire s'arrête, frémissant de peur,--et il est pourtant un brave, qui a eu le cou traversé de balles, aux côtés du grand Osman Pacha, le Ghazi, à la glorieuse défense de Plevna. «Oh! dit-il, il y a des hommes couchés là dedans! .. On me retrouverait fou, moi, le lendemain matin... Quels hommes faut-il qu'ils soient, mon Dieu, pour dormir là!...» Sans doute, tout simplement des Bédouins bergers, remisés dans ces vieux sépulcres vides avec leurs moutons; mais il doit s'imaginer des vampires, des sorciers évocateurs de spectres. Et c'était si imprévu, d'ailleurs, au milieu de ce silence, que j'en ai tremblé comme lui.
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Allons, l'heure passe. Il est déjà plus tard, sans doute, qu'il n'était quand le Christ fit là-haut sa prière d'agonie, puisque, vers minuit, il fut saisi par la troupe armée. Remontons lentement vers le Gethsémani...
Toujours rien, cependant, au fond de mon âme attentive et anxieuse; rien que la vague influence de la lune et des tombes, l'instinctif effroi de tout ce pays blanc...
Des fanaux arrivent là-bas, une vingtaine au moins; des gens viennent de la direction d'Ophel et se hâtent, courant presque... Nous n'avions prévu personne cependant, à de telles heures. «Ah! dit le janissaire avec dégoût, des juifs!... Ils viennent enterrer un mort!» En effet, je reconnais ces silhouettes spéciales, ces longues robes étriquées et ces bonnets de fourrure. (On sait que chez eux c'est l'usage, à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, de faire disparaître tout de suite, comme chose immonde, les cadavres à peine froids.) Et ils se dépêchent, comme des gens qui accompliraient clandestinement une mauvaise besogne, d'enfouir celui-là.
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Et enfin, après tant d'hésitations qui ont allongé ma route, c'est le Gethsémani maintenant, ses oliviers et ses tristes pierres. Près du couvent endormi des Franciscains, je suis monté et je m'arrête, dans un lieu que les hommes destructeurs ont laissé à peu près tel qu'il a dû être aux anciens jours.
Je dis au janissaire, pour être seul: «Assieds-toi et reste là; tu m'attendras un peu longtemps, une heure peut-être, jusqu'à ce que je t'appelle.» Puis, je m'éloigne de lui assez pour ne plus le voir et, contre les racines d'un olivier, je m'étends sur la terre.
Cependant, aucun sentiment particulier ne se dégage encore des choses. C'est un endroit quelconque, un peu étrange seulement.
En même temps que moi, ont semblé monter, là-bas en face, sur le versant opposé de la vallée des morts, les murailles de Jérusalem; le ravin, au fond duquel passe le Cédron, m'en sépare; le ravin, ce soir vaporeux et blanc, sous l'excès des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent à la même hauteur que le lieu où je suis, suspendues, dirait-on, et chimériques.--D'ici, pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles traçaient leur pareille grande ligne droite; moins crénelées sans doute, en ces temps, parce qu'elles n'étaient pas sarrasines, et dépassées par le faîte de ce temple merveilleux et dominateur que nous n'imaginons plus. Cette nuit, au-dessus de leurs créneaux, n'apparaît ni une habitation humaine ni une lumière; mais seul le dôme de la mosquée d'Omar, sur lequel la lune jette des luisants bleuâtres et que le croissant de Mahomet surmonte. Près de moi, dans mes alentours immédiats, c'est l'absolue solitude; c'est la montagne pierreuse, qui participe à l'immense rayonnement blanc du ciel, qui est comme pénétrée de lumière de lune et où les rares oliviers projettent leurs ombres en grêles petits dessins noirs.
La clameur des chiens de Jérusalem, qui la nuit est incessante comme dans toutes les villes turques, s'entendait à peine d'en bas, du fond de la vallée; mais ici elle m'arrive, lointaine, sonore et légère; des échos sans doute la déplacent, car elle semble partir d'en haut, tomber du ciel. Et de temps à autre s'y mêle le cri plus rapproché, l'appel en sourdine d'un oiseau nocturne.
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Contre l'olivier, mon front lassé s'appuie et se frappe. J'attends je ne sais quoi d'indéfini que je n'espère pas,--et rien ne vient à moi, et je reste le coeur fermé, sans même un instant de détente un peu douce, comme, au Saint-Sépulcre le jour de l'arrivée.
Pourtant, ma prière inexprimée était suppliante et profonde,--et j'étais venu de «la grande tribulation», de l'abîme d'angoisse...
Non, rien; personne ne me voit, personne ne m'écoute, personne ne me répond...
J'attends,--et les instants passent, et c'est l'évanouissement des derniers espoirs confus, c'est le néant des néants où je me sens tomber...
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Alors, la voix brusque tout à coup, et presque mauvaise, j'appelle le janissaire qui docilement veillait là-bas: «Viens, c'est fini, rentrons!»
Et, l'âme plus déçue, vide à jamais, amère et presque révoltée, je redescends vers la vieille porte garnie de fer, pour rentrer dans Jérusalem.
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Les soldats de garde l'avaient laissée entr'ouverte, cette porte, à cause de nous, et j'y passe le premier, poussant un peu de l'épaule le battant lourd.
Le factionnaire alors, tiré en sursaut de quelque somnolent rêve, me met la main au collet et jette le cri d'alarme, tandis que je me retourne, dans un mouvement de défense irréfléchie, pour le prendre à la gorge, me sentant d'ailleurs en ce moment irrité et dur, prêt à toutes les instinctives violences. Pendant deux indécises secondes, nous nous maintenons ainsi dans l'obscurité. Les hommes du poste accourent et le janissaire intervient. De part et d'autre, on se reconnaît et on sourit. Vu à la lueur d'un fanal qu'on apporte, il a l'air naïf et bon, ce soldat turc qui m'a arrêté. Il s'excuse, craignant que je ne fasse une plainte; mais je lui tends la main au contraire: c'est moi qui suis dans mon tort; j'aurais dû laisser le janissaire me précéder avec le mot de passe.
En pleine nuit, nous remontons au quartier de Jaffa, par cette longue Voie Douloureuse, qui n'est plus pour moi qu'une rue quelconque, un peu plus sinistre que les autres, dans une vieille ville d'Orient.
XXII
Dimanche, 15 avril.
Mon dernier jour à Jérusalem, la fin de ce décevant pèlerinage qui, d'heure en heure presque, s'est toujours de plus en plus glacé.
Je m'éveille sous l'impression pénible et dure de la précédente nuit, dans le sentiment, d'abord confus, de je ne sais quoi de fini, ou d'irrémissible, ou d'implacable... Et, de tous côtés, les messes sonnent, les carillons joyeux du dimanche emplissent l'air,--à la glorification de ce Christ que je n'ai pas su trouver. Dans les rues, éclairées au gai soleil du printemps, défilent des cortèges de petites filles allant aux églises sous la conduite des Soeurs, des bataillons de petits garçons en fez et en longue robe orientale, sous la conduite des Frères. Et les femmes chrétiennes de Jérusalem passent aussi, drapées à la turque dans des voiles blancs, et les femmes de Bethléem en hennin garni de pièces d'argent ou d'or, courant toutes où les cloches les appellent.
Maintenant, sous mes fenêtres, la rue entière vibre d'un même cri strident, comme poussé à la fois par des milliers de martinets en délire. Je reconnais ce cri d'allégresse commun à toutes les Mauresques et à toutes les Arabes, ce «you, you, you!» sauvage dont elles accompagnent les danses et les fêtes. Mais c'est pour le Christ encore, cette fois. C'est un pèlerinage de femmes arrivées du fond de l'Abyssinie, qui font ce matin leur entrée dans la ville sainte et qui la saluent à pleine voix suivant la coutume antique. Vêtues comme les Bédouines du désert, de robes noires et de voiles noirs, elles s'avancent comme une funéraire théorie, comme une traînée de deuil sur les pavés ensoleillés. De minute en minute, elles reprennent leur grand cri aigu, et des prêtres de leur rite, noirs comme elles de robe et de visage, qui les attendaient sur le parcours, répondent chaque fois, avec un geste pour bénir: «Que votre retour soit heureux!» Graves, concentrées dans leur rêve, elles marchent sans broncher sous les regards rieurs et imbéciles de quelques modernes touristes accoudés aux fenêtres. Je les suis des yeux longtemps, les fantômes à voix de crécelle: tout au bout de la rue là-bas, elles tournent,--et c'est au Saint-Sépulcre qu'elles vont tout droit, de leur pas délibéré et rapide, dans le premier élan de leur extase barbare.
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Avant de quitter Jérusalem, je veux aujourd'hui pénétrer une dernière fois dans l'enceinte sacrée des musulmans, revoir la merveilleuse mosquée d'Omar, en rester au moins--faute de mieux, hélas!--sur le souvenir de cette splendeur.
En s'y rendant, il faut passer devant le Saint-Sépulcre, aux abords duquel, plus que jamais aujourd'hui, la foule se presse. Et, passant là, je veux y entrer aussi, pour l'adieu.
Mais, le péristyle franchi, quand je tente de contourner le grand kiosque de marbre, des soldats turcs en armes me barrent le passage. Ce sont eux qui maintiennent l'ordre ici, qui font respecter, le sabre à la main, les conventions séculaires entre les chrétiens des confessions ennemies. Et aujourd'hui, la place est aux Abyssins et aux Cophtes; couvert d'ornements d'un archaïsme étrange, un évêque au visage noir officie pour des centaines de pèlerins noirs, qui chantent en voix suraiguë, en fausset de Muézin. Je n'ai le droit de regarder que de loin ce qui se passe devant les autels, mais tout cela est inquiétant, idolâtre et sauvage; on dirait, dans les âges passés, le culte de quelque Isis ou de quelque Baal...
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Autant cette place du Saint-Sépulcre, constamment ouverte à tous, est étroite, écrasée et sombre, autant il y a d'espace, de vide et de silence, là-bas, autour de la mosquée bleue.
Depuis quinze jours que je n'étais venu dans ce désert de l'Enceinte Sacrée, le printemps y a travaillé beaucoup; entre les vieilles dalles blanches, l'herbe a monté, les coquelicots et les marguerites ont fleuri avec une profusion nouvelle.
Aujourd'hui, sous les quelques arbres centenaires, groupés çà et là au hasard, sont assises à l'ombre, les pieds dans les fleurs, des femmes arabes qui, à notre approche, se voilent jusqu'aux yeux. Mais l'espace est si grand, que leur présence y est comme perdue, et c'est la solitude quand même.
Aux abords immédiats de la mosquée, où les dalles sont plus intactes, où l'herbe est moins haute et plus rare, il y a une morne réverbération de soleil sur le pavage blanc et sur les édicules secondaires, portiques ou mirhabs, dont le sanctuaire est entouré.
A cette plus grande lumière d'aujourd'hui, elle semble avoir vieilli, l'incomparable mosquée d'Omar. Elle garde toujours le brillant de ses marbres et de ses ors, les reflets changeants de ses mosaïques, les transparences de pierreries de ses verrières; mais ses treize siècles se lisent, à je ne sais quoi de déjeté, de poussiéreux que le soleil accentue; elle a l'éclat atténué des belles choses près de finir; elle fait l'effet presque de ces vieux brocarts somptueux, qui tiennent encore, mais qu'on oserait à peine toucher.
Sous le grand rocher noir qui est au centre, on peut descendre, par des marches de marbre, dans une sorte de grotte obscure et infiniment sainte, à laquelle se rattache une légende mahométane sur l'ange Gabriel. La voûte, très basse, en est polie par le frottement des mains où des têtes humaines,--et là encore, on prend conscience d'années sans nombre.
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Les sanctuaires des musulmans ne causent jamais, comme les sanctuaires chrétiens, l'émotion douce qui amène les larmes; mais ils conseillent les détachements apaisés et les résignations sages; ils sont les asiles de repos où l'on regarde passer la vie avec l'indifférence de la mort.
En particulier, tout ce silencieux Haram-ech-Chérif, avec sa mélancolie et sa magnificence, est bien le lieu de rêve qui n'émeut pas, qui n'attendrit pas, mais qui seulement calme et enchante. Et, pour moi, il est le refuge qui convient le mieux aujourd'hui;--de même que cet Islam vers lequel j'avais incliné jadis, pourrait, compris d'une certaine manière, devenir plus tard la forme religieuse extérieure, toute d'imagination et d'art, dans laquelle s'envelopperait mon incroyance.
XXIII
_O crux, ave spes unica!_
Lundi, 16 avril.
Ce matin, nos chevaux sellés, nos cantines fermées, nous allions quitter Jérusalem et continuer notre route à travers la Galilée, vers Damas la ville sarrasine, pour au moins nous distraire et nous étourdir au charme de mort des choses orientales.
Mais une pluie glacée commence à tomber d'un ciel tout noir. Et c'est le retour subit de l'hiver, avec un grand vent gémissant, des torrents d'eau et de grêle.
Alors, nous décidons de remettre à demain ce départ.
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La journée se passe, comme celle de notre arrivée ici, au coin du feu et au milieu de gens quelconques, dans l'écoeurant ennui d'un salon d'hôtel par temps de pluie, entre les éternels marchands d'objets de piété et les odieuses petites tables de lecture où posent les derniers journaux d'Europe.
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Puis, vers le soir, les averses calmées, je m'en vais par les ruelles tristes où les toits s'égouttent; sous le ciel encore tourmenté, je me dirige vers le Saint-Sépulcre une dernière fois, ramené vers ce lieu par un sentiment qui ne se définit plus.
C'est l'heure plus désolée du crépuscule, l'heure où les lampes de nuit n'éclairent pas encore les basiliques, où tout est laissé dans l'obscurité,--et d'ailleurs presque sans surveillance, comme si, en pareil lieu, des profanations, des sacrilèges ne pouvaient jamais être osés.
Près de l'entrée, sur la «pierre de l'onction», une mère a posé son enfant de quelques mois et, avec un sourire de joie confiante, elle l'y fait rouler doucement, pour que toutes les parties de son petit corps aient touché le marbre saint.
Plus loin, il fait sombre, sombre,--et je vais à tâtons, frôlant des groupes indistincts, qui marchent sans bruit. Contre les piliers, contre les colonnes, des masses noires effondrées indiquent la présence des mendiants, des estropiés, des paralytiques, qui sont ici des hôtes éternels. Au-dessous du nuage d'encens qui, là-haut, recueille encore un peu de la lumière des coupoles, l'odeur de cadavre traîne, pesante et fade.
Par les détours, qui me sont familiers à présent, je refais jusqu'en bas, jusqu'à l'étrange crypte profonde de sainte Hélène, le même trajet qu'au lendemain de mon arrivée à Jérusalem, mais avec un coeur infiniment différent et plus durci, où l'émotion première, hélas! ne se retrouve pas.
Ensuite, revenu près du Sépulcre, je monte presque involontairement l'escalier qui mène à la chapelle haute, sur le Golgotha...
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Et là même pourtant, dans ce lieu des extases et des sanglots, il ne me semble pas que rien en moi puisse s'émouvoir encore. Tranquillement, j'examine l'autel, les trois croix dressées, les trois grandes images des pâles crucifiés qui se détachent en avant d'une sorte d'arc-en-ciel de vermeil; puis, le plafond très bas, naïvement peint comme un ciel bleu où sont des étoiles d'or et des anges, et des lunes à figure d'homme contemplant la terre. Une pénombre persiste, malgré les cierges et les lampes, dans cette chapelle cependant très petite. Il est tard, et il n'y a plus en ce moment que quelques femmes, assises, en pleurs, dans les coins obscurs.
Mais des gens, avant de quitter le Saint-Sépulcre, continuent de monter ici un à un, pour se prosterner et prier. Je m'appuie à un pilier voisin de l'autel et je les regarde venir.
D'abord paraît un jeune soldat cosaque, l'air martial et superbe, qui se traîne à genoux sous le retable pour baiser la place où fut plantée, dans le roc du Calvaire, la croix de Jésus.
Des femmes de je ne sais quel pays, en longs voiles noirs, lui succèdent, qui, les bras levés, les mains ouvertes, prient avec larmes, en une langue et suivant des rites inconnus.
Une pauvre vieille arrive ensuite, humble, discrète, qui d'abord se met à genoux un peu loin, comme n'osant pas; de son ballot de pèlerine, elle tire son Évangile, ses lunettes, un petit cierge qu'elle allume, et elle s'avance enfin, après une révérence ancienne, pour commencer ses génuflexions et ses prières.
Il y a des intervalles de solitude et de silence, pendant lesquels s'entend à peine, derrière moi, un bruit léger de sanglots.
Et, de nouveau, d'autres viennent encore, qui ont les mêmes yeux d'humilité et de foi...
Après tout, on a bien fait de marquer ce lieu précis, même si c'est une pieuse imposture; pour les _travaillés_ et les _chargés_, il y a une indicible joie à venir pleurer là. Et d'ailleurs, si le Christ les voit, ces pauvres prosternés qui prient, que lui importe l'erreur sur la place, pourvu que leur coeur se fonde de reconnaissance et d'amour, sur ce rocher, en souvenir de son agonie.