Jehan de Paris varlet de chambre et peintre ordinaire des rois Charles VIII et Louis XII
Part 1
JEHAN DE PARIS.
TIRE A 214 EXEMPLAIRES:
200, papier teinté à l'antique. 10, papier vergé de Hollande. 4, peau de vélin.
LYON,
IMPRIMERIE DE LOUIS PERRIN.
JEHAN DE PARIS
VARLET DE CHAMBRE ET PEINTRE ORDINAIRE DES ROIS CHARLES VIII ET LOUIS XII.
PAR J. RENOUVIER
Précédé d'une notice biographique sur la vie & les ouvrages & de la bibliographie complète des oeuvres de M. Renouvier.
PAR GEORGES DUPLESSIS.
[Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
PARIS, Chez AUGUSTE AUBRY, L'un des libraires de la Société des Bibliophiles françois, RUE DAUPHINE, 16.
1861.
_NOTICE_
SUR
M. JULES RENOUVIER.
C'est une tâche difficile & douce tout à la fois d'avoir à parler d'un savant auquel des goûts communs vous unissaient, & qui voulut bien vous témoigner une affectueuse bienveillance. M. Jules Renouvier, que la mort vient de ravir, avait une de ces organisations solides pour lesquelles le travail est en même temps la plus grande joie & la plus agréable occupation; ses études concouraient d'ailleurs toutes à un même but, la recherche du beau & du vrai. Né le 13 décembre 1804, M. J. Renouvier avait fait d'excellentes études à Montpellier, & loin de s'empresser de produire, il passa sa jeunesse à s'instruire, & ne songea à publier que lorsqu'il fut certain que ses travaux pourraient être de quelque utilité. Il mit au jour bien timidement, en 1835 seulement, deux brochures, _Des vieilles maisons de Montpellier_, & _Notice sur les manuscrits de la commune de Montpellier_. Brochures qui, sans avoir une importance considérable, ne laissaient pas que faire pressentir un esprit étendu & des vues élevées.
C'était vers l'étude de l'archéologie que les premiers travaux de M. Renouvier se portèrent de préférence, & c'est l'architecture qui attira tout d'abord son attention. Les époques de lutte étaient celles que M. Renouvier semblait affectionner; il pensait, & en cela il nous paraît être absolument dans le vrai, qu'après une commotion violente, en même temps que les hommes se renouvellent, en même temps que les idées changent ou se modifient, l'art, lui aussi, trouve une force nouvelle & inaugure volontiers une renaissance. A ces époques tourmentées de l'existence, l'artiste possède une audace que les temps de calme & de paix ne sauraient faire naître en lui. L'architecture gothique marque précisément une de ces époques révolutionnaires, elle naît à la suite de dissensions politiques, & tente avec succès de venir remplacer la barbarie dans laquelle l'art était plongé depuis plusieurs siècles[1]. Après des considérations générales sur l'architecture gothique, considérations dans lesquelles les connaissances approfondies de M. Renouvier apparaissent pleinement, l'auteur envisage spécialement le progrès de cet art dans le midi de la France, & publie le résultat de ses observations dans _Les Anciennes Eglises du département de l'Hérault_, dans _Les Monuments de quelques anciens diocèses du Bas-Languedoc_, dans _Les Maîtres tailleurs de pierre & autres artistes de Montpellier_[2] & même dans un ouvrage où la France n'est plus en jeu, _Notes sur les monuments gothiques de quelques villes d'Italie_ (Pise, Florence, Rome & Naples), 1841.
[1] M. Renouvier allait encore publier un autre ouvrage relatif également à une époque de transition: _l'Art pendant l'époque révolutionnaire_. Ce soin est dévolu à sa famille.
[2] Cet ouvrage fut publié en collaboration de M. Ricard.
La révolution de 1848 détourna pour quelques instants M. Renouvier de ses chères études; les devoirs du citoyen passèrent avant les goûts de l'homme privé, & le savant archéologue accepta la place de Commissaire du Gouvernement provisoire qui lui fut offerte. Les hautes qualités du fonctionnaire public se firent jour immédiatement, & le Département de l'Hérault envoya M. Renouvier le représenter à l'Assemblée Constituante. Même au milieu des travaux que ses nouvelles fonctions lui imposaient, M. J. Renouvier n'oublia pas ses études antérieures; il fut chargé par la Commission de faire un _Rapport sur le chapitre du Ministère de l'intérieur relatif aux Musées nationaux_, rapport que nous n'avons pas eu l'occasion de lire, mais dans lequel, au dire de personnes bien informées, le goût éclairé de M. J. Renouvier se faisait toujours remarquer.
Rendu bientôt à la vie civile, M. Renouvier se mit en devoir de continuer ses études de prédilection, & l'histoire mal connue encore de l'art de la gravure attira ses instincts curieux. Il se mit à l'oeuvre avec l'ardeur d'un néophyte, poursuivit ses recherches avec passion, & composa le meilleur ouvrage qui ait paru jusqu'à ce jour sur les graveurs & sur les gravures, _Des Types & des manières des maîtres graveurs, depuis l'origine de cet art jusqu'en 1648 (1853-1856)_.
Doué d'un esprit investigateur & possesseur d'une érudition variée, M. J. Renouvier rassembla tous les documents qui pouvaient concourir à son oeuvre. Il mit à contribution toutes les Bibliothèques de l'Europe, examina avec soin les collections particulières, qu'on était toujours heureux de lui ouvrir, &, fort de ces notes prises dans un but sagement conçu & bien défini, il sut se prémunir contre le désir trop commun de paraître érudit. Plus que personne, cependant, il possédait une érudition complète, mais il sut précisément se servir de cette érudition pour en tirer un jugement net sur les types & les manières des maîtres graveurs. Il faut un peu avoir étudié les mêmes questions que M. J. Renouvier pour se rendre un compte exact du savoir nécessité pour rédiger ces quatre volumes in-4º; au premier abord, ils pourraient paraître composés facilement & presque sans labeur, tant l'érudition est cachée à l'ombre d'une critique sage & mesurée. Quiconque a tenté d'élucider un point de l'histoire, si minime qu'il soit, connaît les difficultés immenses qui se présentent à chaque pas: les documents absolument contradictoires, les renseignements faux dont fourmillent tous les ouvrages parus antérieurement, paraissent destinés à rebuter les plus courageux; M. Renouvier semble s'être roidi contre tous ces obstacles: il a demandé aux oeuvres elles-mêmes leur nationalité & leur origine, & guidé par son goût, il a su assigner à chaque artiste le rang qu'il mérite réellement; il a comparé la _manière_ de l'un avec la _manière_ de l'autre, & a établi un ordre, une classification qui restera comme un monument.
Depuis la publication de ce précieux ouvrage, chaque année M. Renouvier mettait au jour quelque opuscule intéressant: _Une Passion de 1446_, _Gérard de saint Jean de Harlem_, _des gravures sur bois dans les livres d'Antoine Vérard_ & quelques autres brochures furent publiées à Montpellier ou à Paris. Il y a deux mois à peine, il apportait avec lui à Paris un nouveau volume qui devait, hélas! être le dernier. C'était une _Histoire de l'origine & des progrès de la Gravure dans les Pays-Bas & en Allemagne, jusqu'à la fin du quinzième siècle_. Que de recherches il a fallu pour découvrir tous ces documents épars en France & en Angleterre, à Leipsic, à Amsterdam, à Vienne, à Cologne & à Bale! Quelle science d'assimilation il avait fallu déployer pour grouper, pour ainsi dire de mémoire, les artistes d'un même terroir, les graveurs d'une même contrée. M. Renouvier se tira à son grand honneur de cette tâche difficile[3]; il sut attribuer à chacun une part d'éloges & une part de blâme convenable; il sut tenir compte des obstacles surmontés & des victoires remportées, & il se disposait à nous donner un travail analogue sur la France & sur l'Italie, lorsque la mort est venue le ravir à sa famille, à ses amis & à la science. Perte fatale & irréparable! Arrivé à tout l'épanouissement de son savoir, M. Jules Renouvier, que son abord bienveillant avait rendu sympathique à tous, eût pu continuer longtemps encore à faire profiter de son érudition les amis de l'art; il eût pu mettre à exécution les nombreux travaux qu'il préparait de longue date, &, grâce à lui, la Gravure longtemps délaissée par les historiens de l'art, eût pris dans l'histoire la place importante qu'elle est digne d'y occuper.
[3] Ce mémoire fut couronné par l'Académie royale de Belgique, dans sa séance du 23 septembre 1859.
BIBLIOGRAPHIE
_des ouvrages & opuscules de J. Renouvier._
Des vieilles maisons de Montpellier. Montpellier, 1835, in-8º de 24 pag., 2 planches.
Notice sur les manuscrits de la commune de Montpellier, 1835, in-8º de 32 p. Publication anonyme.
Monuments de quelques anciens diocèses du Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire & leur architecture par J. Renouvier, dessinés d'après nature & lithographiés par J.-B. Laurens. Montpellier. Castel, 1840, 1 vol. in-4º tiré à 100 exemplaires.
Cet ouvrage a commencé à paraître en 1835.
Monuments divers pris dans quelques diocèses du Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire & leur architecture par J. Renouvier, dessinés d'après nature & lithographiés par J.-B. Laurens. Montpellier. Castel, 1841, broch. in-4º.
Notes sur les monuments gothiques de quelques villes d'Italie: Pise, Florence, Rome, Naples (août, septembre & octobre 1839). Caen. Hardel, 1841, in-8º de 18 feuilles. (Extrait du _Bulletin Monumental_, t. VII.)
Notice sur Philippe de Saint-Paul. Montpellier, 1841, in-8º.
Avec la collaboration de Ricard: Des maîtres Tailleurs de pierre & des autres Artistes gothiques de Montpellier. Montpellier & Paris. Dumoulin, 1844, in-4º, fig.
Idées pour une classification générale des monuments par M. J. Renouvier. Montpellier. Bohem, 1847, in-4º. (Extrait des _Mémoires de l'Académie des Sciences & Lettres de Montpellier_.)
Rapport sur le chapitre du Ministère de l'intérieur relatif aux Musées nationaux. Paris, de l'imprimerie de l'Assemblée constituante, 1848, in-4º de 20 pages.
Les Grisettes de race. Montpellier, L. Christin, s. d., 1851, in-8º de 8 pag. Publication anonyme. (Tiré à 50 exemplaires.)
Des Types & des Manières des maîtres graveurs. Montpellier. Bohem. 1853-1856. 4 vol. in-4º.
De Lyon à la Méditerranée, par J.-B. Laurens, avec la collaboration de plusieurs hommes de lettres. 2e livraison.--Le musée de Montpellier, texte par M. Jules Renouvier. Paris. Martinon, 1855, in-8º de 24 p. fig.
Cette brochure a été réimprimée, avec de nombreux changements, dans la _Gazette des Beaux-Arts_.
Les peintres & les enlumineurs du roi René.--Une Passion de 1446, suite de gravures au burin, les premières avec date. Montpellier. Jean Martel, 1857, in-4º (Extrait des _Publications de la Société Archéologique de Montpellier_, nºs 24 & 25).
Les Peintres de l'ancienne école hollandaise.--Gérard de Saint-Jean de Harlem & le tableau de la Résurrection de Lazare. Paris. Rapilly, 1857, in-8º.
Des gravures en bois dans les livres d'Anthoine Vérard, maître libraire, imprimeur, enlumineur & tailleur sur bois de Paris. Aubry, impr. de L. Perrin, 1859, in-8º. 2 planches grav. sur bois. (La Mort & l'Amoureux. La Mort & l'Usurier.)
Histoire de l'origine & des progrès de la gravure dans les Pays-Bas & en Allemagne jusqu'à la fin du quinzième siècle, par Jules Renouvier. (Mémoire couronné par l'Académie royale de Belgique, le 23 septembre 1859.) Bruxelles. Hayez, 1860. Planche de monogrammes.
Notices archéologiques, extraites du _Bulletin monumental_ de M. de Caumont:
1. Du Style ogival & de son introduction dans le Sud-Est de la France.
2. Excursion monumentale dans les Pyrénées.
3. Essai de classification des Eglises d'Auvergne. Caen. Hardel, 1837, in-8º de 24 pag.
4. Notice sur la peinture sur verre & sur mur dans le Midi de la France. Caen, 1839, in-8º.
Notices archéologiques extraites des publications de la _Société Archéologique de Montpellier_:
1. Des anciennes Eglises du département de l'Hérault, 1re & 2e partie.
2. Sur les fenêtres de la rue des Rayles.
3. Des Fonts de Vias.
4. Sur une figurine en terre cuite du Cabinet archéologique de Montpellier, par M. J. Renouvier. In-4º s. d.
Notices publiées dans la _Revue du Midi_:
1. Raphaël ou Ghirlandaio (p. 82-89, 2e série, 1843).
2. Etudes, moeurs & modes archéologiques (p. 181-199, même série & même année).
Articles publiés dans la _Gazette des Beaux-Arts_:
1. Les Origines de la Gravure en France, 1er avril 1859.
2. La Tête en cire du Musée Wicar, à Lille, 15 septembre 1859.
3. Le Musée de Montpellier, 1er janvier 1860.
4. Sous le pseudonyme de Xavier Nogaret. Exposition de Montpellier, 1er juin 1860.
5. Des découvertes nouvelles d'Estampes sur bois & sur métal de l'Allemagne (le peintre graveur de M. Passavant), 15 septembre 1860.
Notice publiée dans les _Archives de l'Art français_:
Jean Troy, directeur de l'Académie de peinture de Montpellier.
Article paru dans la _Revue universelle des Arts_:
Les Estampes de Geoffroy Tory & sa marque de graveur. Tome 5, p. 510.
AVANT-PROPOS.
Nous publions la notice de Jehan de Paris, telle que M. Renouvier l'a écrite; il nous eût été fort difficile, d'ailleurs, d'en agir autrement, car les meilleures sources avaient été consultées & mises à profit. Nous avons pensé utile seulement d'ajouter comme appendice à ce travail, l'intéressante dissertation que M. J. Renouvier publia dans le _Journal des Beaux-Arts_ (Anvers 1859), sur le portrait d'Agnès Sorel, attribué à Jean Fouquet, & exposé au musée d'Anvers. Peu de personnes ont été à même de lire ce travail, dans lequel se remarque à un haut degré la critique sûre & toujours clairvoyante de M. Renouvier.
Après cette étude sur Jehan de Paris, qui vient elle-même à la suite d'une notice sur Antoine Vérard, deux autres brochures sur des sujets analogues seront successivement publiées: _Les Gravures sur bois dans les livres d'Heures de Simon Vostre_, & _des Portraits d'auteurs dans les livres du quinzième siècle_. Nous sommes heureux d'annoncer que l'important travail que M. Jules Renouvier préparait depuis longtemps sur _l'Art & ses institutions pendant la période révolutionnaire_ verra le jour. Tous les véritables amis de l'art se réjouiront avec nous de cette bonne nouvelle, & se joindront également à nous, nous en avons l'assurance, pour remercier la famille de M. Renouvier de cette pensée généreuse.
G. D.
JEHAN DE PARIS,
_varlet de chambre
& peintre ordinaire des rois Charles VIII & Louis XII._
Entre les poètes & les peintres qui nous vinrent des Pays-Bas au moment de la décadence de la maison de Bourgogne, la gloire a fait d'étranges méprises. Les uns obtinrent facilement une célébrité qui nous semble usurpée; les autres tombèrent aussitôt dans un oubli que nous avons à coeur de racheter. Jehan Lemaire de Belges, disciple de Molinet, clerc de finances, secrétaire indiciaire & historiographe des trois plus puissantes dames de son temps, Madame Anne de France, Marguerite d'Autriche & Anne de Bretagne, est l'un des plus assommants versificateurs de complaintes historiques & allégoriques qui chantèrent les règnes de Charles VIII & de Louis XII; ni l'amitié de Guillaume Cretin, ni le témoignage de Pasquier, d'après lequel il est «le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à notre poésie,» ni les éloges de Clément Marot[4] qui confesse avoir appris de lui _la couppe féminine_, c'est-à-dire l'élision, ne lui feront pardonner les hyperboles dont il fait sa prose aussi bien que ses vers. Mais, au nombre des allégories évoquées par sa muse, sont la Peinture & l'Orfévrerie; parmi les personnes dont il a gardé mémoire, sont des artistes; le patron le plus cher qu'il nomme dans ses épîtres est un peintre, l'un des plus excellents de notre école primitive, Jehan de Paris: ces mérites, uniques dans un auteur gothique, recommandent suffisamment son nom auprès des éplucheurs d'histoire & d'esthétique. Je ne suis pas le premier qui le prenne pour texte à ses gloses.
[4]
Adieu la main qui de Flandre en la France Tira jadis Jean Lemaire belgeois Qui l'âme avait d'Homère le gregeois.
(Epître à Madame de Soubise. _OEuvres de Clément Marot_. La Haye, 1731, 6 vol. in-12, t. II, p. 183.)
Dans le plus ancien de ses ouvrages, _le Temple d'honneur & de vertu_[5], qui est une déploration de la mort du sire de Beaujeu adressée à Madame Anne de France, l'auteur parle des encouragements qu'il avait reçus de Jehan de Paris «qui par le bénéfice de sa main heureuse, dit-il, a mérité envers les roys & princes estre estimé un second Appelles en paincture.» Vers le même temps, en composant une autre complainte sur la mort de Louis de Luxembourg, comte de Ligny, qui eut lieu en 1503, sous le titre de _la Plainte du désiré_[6], il mit en scène la Peinture & la Rhétorique pour chanter alternativement les louanges du prince. Au milieu du fatras qui sert de discours à la Peinture, on a remarqué une tirade[7] où passent les noms des peintres les plus célèbres que peut trouver le poète: d'abord ceux qui étaient déjà morts, mais dont la réputation était encore entière, puis ceux qui vivaient en Flandre, en Italie & en France:
_J'ay pinceaux mille & brosses & ostils Et si se nay Parrhase ou Appelles Dont le nom bruyt par mémoires anciennes J'ay des esprits récents & nouvellets Plus ennoblis par leurs beaux pincelets Que Marmion iadis de Valenciennes Ou que Fouquet qui tant eut gloires siennes, Ne que Poyer, Rogier, Hugues de Gand Ou Johannes qui fut tant élégant._
[5] Paris, Michel Lenoir, 1504, très-petit in-fol. goth.
[6] Publiée avec la _Légende des Vénitiens_. Lyon, Jean de Vingle, 1509, & Paris, Geoffroy de Marnef, 1512.
[7] Mariette l'avait déjà transcrite dans son _Abecedario_, en notant soigneusement les détails donnés par Lemaire sur Jehan Perreal. _Abecedario_, t. IV, p. 113. Elle a été reproduite depuis par M. de Laborde.--_La Renaissance_, t. I, p. 161.
Le premier qui est invoqué ici après les anciens est Simon Marmion, de Valenciennes, peintre, miniaturiste & écrivain, que nous connaissons déjà par quelques comptes, qui, en 1453, fit un tableau pour le plaidoir de l'Hôtel-de-Ville d'Amiens[8], &, en 1466, fut occupé à «ystorier & mettre en fourme» un bréviaire pour le duc de Bourgogne[9]. Il mourut en 1489, à Valenciennes, où Molinet composa son épitaphe. Après viennent deux Français: Jehan Fouquet, le plus connu maintenant de tous nos peintres gothiques[10], & Jehan Poyer ou Poyet, enlumineur & historieur des Heures d'Anne de Bretagne[11]; les trois autres sont des Flamands bien connus: Rogier Van der Weyden, de Bruges ou de Bruxelles, Hugo Van der Goes, de Gand, & Hans Memling. Le nom de Johannes conviendrait aussi à Jean Van Eyck, qui souvent n'a pas d'autre désignation que ce prénom latin, ainsi qu'on le voit sur ses tableaux, sur sa tombe dans l'église de Saint-Donat, à Bruges, dans les comptes des ducs de Bourgogne & dans les inventaires de Marguerite d'Autriche. Mais ici nous croyons qu'il peut s'appliquer à Jean Memling, qui venait de mourir en 1499, & dont la réputation avait même éclipsé celle de son maître. Il se pourrait aussi que l'auteur les confondît tous deux; il y en eut bien d'autres confondus sous ce nom de Jean, le plus commun parmi les peintres du quinzième siècle, parce que saint Jean était, après saint Luc, le patron le plus fréquenté de leur confrérie.
[8] _Recherches historiques sur les ouvrages exécutés dans la ville d'Amiens pendant les XIVe, XVe & XVIe siècles_, par H. Dusevel. Amiens, 1858, in-8, p. 25.
[9] _Les ducs de Bourgogne_, par M. de Laborde, t. I, p. 496.
[10] M. le C. de Bastard. _Peintures & ornements des manuscrits_, Paris, 1835, gr. in-fol., & les _Manuscrits français_ de la bibliothèque du roi, par M. P. Paris. Paris, 1838, in-8, t. II, p. 265.--De Laborde, _la Renaissance des Arts_, t. Ier. Paris, 1850, in-8, p. 155.--Vallet de Viriville, _Revue de Paris_, 1er août 1857, t. XXXVIII, p. 409.
[11] De Laborde, _les ducs de Bourgogne_, t. I, p. 24. _La Renaissance_, t. I, p. 273.--Leroux de Lincy, _Gazette des Beaux-Arts_, 1er mai 1850, in-8.
Voici maintenant les artistes vivants interpellés par la Peinture:
_Besoignez donc, mes alumpnes modernes Mes blancs enfans nourris de ma mamelle: Toy, Léonard qui a graces supernes Gentil Bellin dont les los sont éternes Et Perrusin qui si bien couleurs mesle. Et toi, Jehan Hay, ta noble main chome elle Vien voir nature avec Jehan de Paris Pour lui donner umbraige & esperits._
Ne regardons pas aux rimes, admirons la sûreté de goût de Lemaire qui, entre tous les Italiens arrivés de son temps à la gloire, désigne dans les trois écoles capitales ceux que la postérité a si bien acceptés: Léonard de Vinci, Bellini & Pérugin. Ce ne peut pas être un petit honneur que la place qu'il va donner à côté d'eux à un Flamand & à un Français. Ce Jehan Hay, que personne n'a révélé, ne peut être en effet que Jehannet, le père de François Clouet, dit aussi Jehannet, le second des quatre Clouet ou Jehannet aujourd'hui connus. Les supputations ingénieuses de MM. de Laborde & de Freville[12] ont établi sa résidence à Tours en 1522, & sa mort en 1541. La plus ancienne mention que l'on ait trouvée de lui est de 1518, mais depuis longtemps déjà il était venu de Belgique avec son père, & Jehan Lemaire devait être en rapport avec lui. Il était, à la dernière date que nous avons donnée, peintre en titre d'office à côté de Jehan de Paris. Pourquoi donne-t-on ici une orthographe différente d'un nom aussi connu? Parce que la variété d'orthographe dans les noms propres n'est pas seulement licite dans la grammaire gothique, elle est de bon ton & comme un agrément de plus du discours, toujours porté à l'amphibologie. Le nom de Jehannet est écrit dans les documents: Jehannot, Janet, Jainet & Jennet; une variation de plus marquée de l'accent belge n'a pas de quoi surprendre. L'auteur lui-même se nomme dans ses livres Jean Le Maire & Jehan Le Maistre. Vainement on chercherait quelque application plus sortable parmi les peintres du nom de Hay, Haie & de La Haye[13]; en s'arrêtant à celle-ci, on obéit, non pas seulement à la lettre, mais à l'esprit même du poète qui, dans cette invitation à l'étude de la nature, n'a pu associer à Jehan de Paris qu'un peintre tel que Jehannet. Ses vers ne valent pas sans doute ceux des poètes de la grande pléiade qui célébrèrent François Clouet; ils ne manquent pas pourtant de quelque sentiment au milieu de leurs grands mots. Je ne sais si l'auteur comprenait comme nous ceux d'_ombraige_ & d'_esperits_ par lesquels il termine; mais ne sont-ils pas les deux termes auxquels viennent aboutir toutes les doctrines de la peinture: la lumière & l'expression?
[12] _La Renaissance_, t. I, p. 13.--_Additions_, p. 367.--_Archives de l'Art français_, t. III, p. 97, 287.
[13] On le trouve écrit Jehan Jay, dans le texte donné dans l'_Abecedario_ de Mariette, mais c'est une faute de copie ou d'impression.
Au service de Marguerite d'Autriche, Jean Lemaire, qui avait su inspirer à sa maîtresse assez de goût poétique pour qu'elle voulût s'essayer à rimer, donna carrière à sa verve. Il chanta Marguerite Auguste dans deux épîtres joyeuses qui avaient compromis sa réputation de chasteté auprès des savants, qui ne s'étaient pas aperçus que l'_Amant verd_, objet des privautés de la princesse, n'était pas le pauvre poète, mais un perroquet. Il la célébra encore dans une suite de poésies intitulées _la Couronne margaritique_, où l'orfévrerie & les artistes ont un rôle important. Cette pièce n'a été publiée qu'après la mort de l'auteur[14], mais, par sa composition, elle se rapporte à une date qui ne peut pas être éloignée des précédentes, ni très-postérieure à l'année 1504 où Marguerite perdit son mari, Philibert de Savoie. Elle est comme l'inauguration de son illustre veuvage.
[14] Dans l'édition des _Illustrations de Gaule & singularités de Troyes_.--Lyon, Jean de Tournes, 1549, in-fol.