Jeanne La Fileuse Episode De L Emigration Franco Canadienne Aux
Chapter 5
Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières confidences de ses lèvres mourantes?
Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après avoir fait une chasse magnifique.
Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment plus tendre, et je la priai de partager mon sort.
Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés d'après les ordres du missionnaire expirant.
Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.
Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.
Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.
Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède encore cette communication dont je vais vous faire connaître le contenu.
Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:
Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.
Montréal, ce 20 juin 1827.
MONSIEUR,
Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du Nouveau-Monde.
Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un coeur noble et désintéressé.
Croyez monsieur, etc., etc.,
A... B.
Ptre. Supérieur.
J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle apprendrait la bonne nouvelle.
Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le bonheur pût faire verser des larmes.
Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette occasion.
J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble ménage.
XI
1837
Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques, Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques, Comme ils le portaient haut l'étendard canadien! Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes; Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes, Et mouraient en disant: C'est bien!
(L.H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]
Je passerai sans transition aux événements mémorables de la révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire, Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:
--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.
Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer l'Anglais.
Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent «habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: «Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup d'aviron.
Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords du Saint-Laurent.
Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine me prit à part et me dit:
--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans votre retraite.
--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous presser. Dis adieu à ta femme et partons.
J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la «cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit croître nos appréhensions.
--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la «sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que j'aurai prises sur leur compte.
Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre. Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
--_We've got them all right, Jack._
--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face à face, et je fus le premier à rompre le silence.
--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant avec rudesse.
--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par le timbre de sa voix.
--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que prétendez-vous faire? nous arrêter?
--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, comme traîtres et rebelles au gouvernement.
--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril de votre vie de mouchard. Entendez-vous!