Jeanne La Fileuse Episode De L Emigration Franco Canadienne Aux
Chapter 4
--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec son éducation.
--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!
Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et l'impertinence de son fils.
--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».
Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, mais il finit par s'apaiser:
--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?
--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à dédaigner.
--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler l'affaire.
La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets de ses parents.
Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble chaumière de Contrecoeur?
Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour pour la jeune fille.
Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su tenir parole.
Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de savoir comment Jeanne répondrait à son amour.
Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se prononcer en dernier lieu sur son bonheur.
Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la grève, à préparer son canot d'écorce.
Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la grand'messe.
Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit devant le portail de l'église.
Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.
Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison des Montépel et Pierre disait à la fermière:
--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard peut-être.
Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.
La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en respirant l'air du grand fleuve.
La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait Pierre, elle lui répondit:
--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.
--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien «tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!
X
L'histoire des Girard
Quand on est vieux, quand le soir tombe Sur notre jour qui va finir, On rencontre au bord de la tombe La grande ombre du souvenir. Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience, Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort; Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance, Ils vont! Dieu les conduise au port!
(Benjamin Sulte.)
[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers 1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble chaumière de Contrecoeur.
Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:
--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?
--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur; mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos enfants s'y soumettront.
--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre Montépel.
Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.
--Eh bien, frère, que t'a répondu papa?
--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi qui te le promets.
--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il n'allait pas aimer M. Pierre?
--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?
--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?
--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.
La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:
--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.
--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit. Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.
On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.
Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à Jules et à son père.
Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses amours.
La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la bienvenue.
Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui tendant la main:
--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les amis de mon fils sont aussi les miens.
Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur ému du jeune homme.
La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:
--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, si vous avez consulté votre père à ce sujet?
--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.
--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous répondrai alors, mais pas auparavant.
Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans une circonstance aussi solennelle?
Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de l'histoire promise:
--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et aventureuse de «coureur des bois».
C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions voyager qu'à petite journée.
Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.
Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, au milieu de ces forêts, il me répondit:
--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le grand voyage d'où l'on ne revient pas.
Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.
Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la franchise de ses intentions.
Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit désigné sur les bords du lac Mistissimi.
Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne de confiance au chef de la tribu.
Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac de voyage.
Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus grande confiance.
J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.