Jeanne La Fileuse Episode De L Emigration Franco Canadienne Aux

Chapter 3

Chapter 33,802 wordsPublic domain

Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.

La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies de juillet.

Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de juillet.

Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants retentissants.

Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille des champs.

Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent produit des amours sincères et d'heureux mariages.

Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.

Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et transparente.

Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir l'expression consacrée:

--Au travail! mes enfants!

Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent, par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches légères et le mouvement du travail recommence.

D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.

Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.

La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et transportés à Montréal.

Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait Jules Girard du village de Contrecoeur.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les faneuses.

Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs figures tristes et intelligentes.

Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui les conduisait à Contrecoeur.

Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts réunis du faucheur et de la faneuse.

Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité un cordial bonsoir.

Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte du fleuve.

On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux de la moisson.

Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre parfait le ménage de la chaumière.

Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, et continuer les travaux de la moisson.

VII

Deux braves coeurs

Wish me partaker in thy happiness When thou dost meet good hap; and in thy danger, If ever danger do environ thee, Commend thy grievance to my holy prayers, For I will be thy bead's-man, Valentine.

(Shakespeare.)

[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1 (vers 14-18).]

Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des jeunes moissonneurs de Contrecoeur.

Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager une conversation amicale.

Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.

Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce sui et, avait répondu:

--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement de la moisson.

Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.

Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.

Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:

--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de bonne camaraderie.

--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous m'offrez si cordialement. Voici ma main.

Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:

--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.

--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me permettre de vous appeler ainsi.

--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps attendre ces bonnes paroles.

--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, mais vous m'avez déridé.

--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.

--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.

La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger quelques phrases amicales.

Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa soeur lui dit:

--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur Jeanne Girard.

--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur voisinage.

Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans l'obscurité.

Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux amis.

Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la distance, le canot de Jules Girard.

Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux, chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec moins d'adresse la faux du moissonneur.

On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.

Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires du maître d'école.

VIII

Pierre et Jeanne

Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre Tous deux venaient d'échanger un serment; Le Capitaine avait promis d'attendre Et le bateau restait complaisamment.

«Ajoute encore un mot, ma blonde belle, Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!» «Vous emportez mon coeur, répondit-elle, Car ma pensée est tout entière à vous!»

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de commencer les travaux de chargement.

Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui avait dit:

--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du soir.

Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».

Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son caractère franc et loyal.

Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu à ses employés:

--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:

Mariez-vous, je le répète, Vous ferez bien, soyez heureux; Mais ne vous pressez pas fillettes Et vous ferez encore bien mieux.

Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé avec le refrain d'une chanson.

Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers les villages voisins.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:

--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour vous causer un moment de bonheur.

Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:

--Pierre, vous aimez Jeanne?

Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.

--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils du maître.

Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne répondaient pas.

--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!

--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite soeur?

Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.

--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons demain, pour dîner, M. Montépel.

Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les yeux pour répondre au bonsoir de son amant.

--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit Jules.

--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois, battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.

Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.

Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait disparu dans l'ombre.

IX

Doubles projets

Ce n'était point la vague rêverie Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux, Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie, En essayant sur ses légers pipeaux Un air d'amour pour la beauté chérie. D'un soin plus grave il semble inquiété; Tout le trahit, ses discours, son silence; Et, sur ces bords trop longtemps arrêté, Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.

(Millevoye.)

[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74), dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il avait dit à Pierre:

Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.

N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?

Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre qu'il pouvait espérer?

Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:

--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés et tu me sembles agir d'une manière étrange.

--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la lassitude après les travaux du jour, voilà tout.

Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour la nuit:

--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous roche.

--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à l'établir quelque part.