Jeanne La Fileuse Episode De L Emigration Franco Canadienne Aux

Chapter 14

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--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère et à son fiancé.

Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile à comprendre.

VIII

Michel Dupuis

Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille, mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible, lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui annonçaient que Jeanne en aimait un autre.

Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans une position aussi cruelle.

La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur.

Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute tremblante d'émotion:

Chantiers de la Gatineau

ce 15 mai 1874.

Ma très chère Jeanne:

Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée, ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne, les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme. Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas, chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour vous. Aux premiers jours de septembre!

Votre fiancé devant Dieu,

Pierre Montépel.

La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.

Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.

Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne, et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.

Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait maintenant le chef de la famille.

On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.

Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis, et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en présence de ses amis, la lettre de son frère:

Contrecoeur, ce 17 septembre 1874.

Ma chère Jeanne

C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. À dimanche prochain!

Ton frère qui t'aime,

JULES GIRARD.

IX

L'incendie du «Granite Mill»

Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.

Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.

On se mit à table où quelques personnes étaient en train de causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.

--Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé une manufacture, hier matin, à Fall River?

--Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous arrivons de Montréal, ce matin même.

--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails du désastre.

--Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de Pierre un numéro du journal, _L'Écho du Canada_, en date de la veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:

«FALL RIVER EN DEUIL!» Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes brûlées et 36 blessées!

--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons, qu'a eu lieu cette catastrophe.

--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte rendu de cette terrible affaire.

Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une manière cruelle et si inattendue:

(_De L'Écho du Canada{8} du 19 septembre 1874._)

«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture «Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes, femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie. D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès, à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui continuaient leur oeuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un spectacle impossible à décrire.

«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui étaient entassées dans la partie sud de la salle.

«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une soeur chérie.

«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres. Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.

«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant leurs services aux blessés.

«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a été transmise par les autorités compétentes.

«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français; cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du mur.

«Tués.--Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.

«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans; Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter; Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.

«Blessés.--Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington; Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan; Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe; William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm. Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.

«Total--tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.

«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment, M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver. Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la fuite.

«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la «spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème étage.

«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Délia y étaient employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et j'aperçus ma soeur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.

«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants, poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature. Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours, mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à une mort terrible.

«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort quelques heures après, des suites de ses blessures.