Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis

Part 6

Chapter 63,886 wordsPublic domain

Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos adversaires:

--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que diable! la partie nous semble égale.

Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers nous:

--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre affaire.

--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!

Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de la bande nous dit d'une voix colère:

--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre de votre résistance devant les tribunaux.

Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:

--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. Vous êtes des lâches.

Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se plaça devant lui.

--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, laisse-les partir, mon fils.

Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop, la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le «Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la période électorale, des discussions politiques, sur la place de l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?

XII

Girard et Montépel

Sous la pauvre cabane L'on s'aime sans détours. Sur ma douce nâgane, Vent des amours, Flottez toujours! Mais tout bonheur se fane; Rares sont les beaux jours. Sur ma douce nâgane, Vent des amours, Chantez toujours!

(L.-H. Fréchette.)

[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans _Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal, Lovell, 1877.]

Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.

Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les révélations de son père ne savait que penser de cette étrange histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.

Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits de sa figure douce et mélancolique.

Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de son amante:

--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.

--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une querelle entre vous et votre père.

--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous demande la main de mademoiselle Jeanne.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son coeur.

--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je vous accorde la main de ma fille Jeanne.

--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.

Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si ancien et toujours si nouveau--des premières amours.

Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le vide qui pourrait exister sur ce sujet.

Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour la nuit.

Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux espérances de l'avenir.

Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, d'amour, et de bonheur.

Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M. Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.

On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et de la fermière de Lavaltrie.

Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.

Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune fille.

XIII

Père et fils

La fortune a plus d'un caprice, J'en éprouvai tous les soucis. Voyageur que Dieu vous bénisse, Et vous ramène à vos amis, Au Canada, notre pays!

(B. Suite.)

[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel se décida à aborder la grande question: