Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
Part 15
«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien, Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.
«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre eux furent blessés grièvement en faisant leur service.
«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M. Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall River.
«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons profiter de cette terrible leçon.
«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie, qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible les souffrances occasionnées par l'incendie.»
X
La réunion
Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:
--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser.
Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient et des piétons qu'ils coudoyaient.
Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé jusque-là:
--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la ranimer de notre présence.
Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre, et Pierre le secoua par le bras en lui disant:
--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche, mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la recherche d'un bureau de télégraphe.
Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs, et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.
Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie, lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même. Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du Canada_.
Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse, se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien, connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont Jeanne avait été victime.
--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?
--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait des voeux pour sa guérison.
On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la bienvenue:
--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos autres enfants?
--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.
On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.
--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait prudent de la déranger.
--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant, avant d'aller plus loin.
On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même à recevoir la bonne nouvelle.
Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:
--Jules! mon frère! Jules!
--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et qui est bien heureux de te revoir.
--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout dans la chambre.
Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser respectueux.
--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.
Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.
Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des émotions violentes.
--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait produire de mauvais effets.
Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille, malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des voyageurs.
On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada, dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant, Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.
Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.
XI
Épilogue
La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant, lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis. Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de lui.
Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.
Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en lettres d'or:
[dagger symbol] À LA MÉMOIRE DE Michel Dupuis Mort héroïquement le 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans En sacrifiant sa vie Au milieu des flammes, lors de L'incendie du «Granite Mill» Pour aider au sauvetage des Femmes et des enfants. R. I. P.
Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu, et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du cher défunt.
Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille, et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner le monument.
L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale qu'elle reçut dans la famille de Pierre.
La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa famille.
Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis, maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.
Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.
Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique, l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».
Footnotes
{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien. On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le «Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.
{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie: radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.
{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant, au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.
{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU: L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an, d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850 ne saurait expliquer.--p. 325.
(_Extrait du cens_ de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine, 14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;--Vermont, 14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie, 2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois, 10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts. Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000 Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ 18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout 64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses, et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de l'Amérique anglaise aux États-Unis.
Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont fournies 1--l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2--sur l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en français; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.
Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration plus haut que nous ne le faisons.--p. 327.
En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York, 7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France, Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir: Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles allemandes.--p. 328.
En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les causes suivantes à l'émigration: 1--Le manque de chemins et de ponts pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de la couronne; 2--les concessions abusives de vastes étendues de terres faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des compagnies; 3--le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée et préjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois faites au commerce sur ces mêmes terres;--enfin plusieurs autres motifs qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187.
M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855, total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier. D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient très peu des seconds.
D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population aussi peu considérable.--p. 330.