Part 8
L’héroïne, en son état normal, aurait préféré la mort. On profita d’une heure d’extrême épuisement très calculé pour lui faire signer par force une cédule d’abjuration à laquelle elle ne comprit rien, sinon peut-être qu’on cesserait ensuite de la tourmenter. A l’enquête de 1456, plusieurs témoins ont déposé qu’à ce moment même où on lui tenait la main pour écrire, elle riait comme une insensée!... «Considérant», dit la sentence de réhabilitation, «que l’abjuration a été extorquée par fraude et violence, en présence du bourreau et sous menace du feu, sans que l’accusée en ait compris la portée et les termes, etc...»
La grâce qu’on paraissait vouloir lui faire à ce prix c’était déjà la prison infamante et perpétuelle, «le pain de douleur et l’eau d’angoisse», comme on disait. Or les Anglais voulaient le bûcher. Il fallait le bûcher pour contenter ces bêtes féroces, _crudelis et horrenda crematio_. Cauchon le savait, mais il était sûr de pouvoir les satisfaire, ayant prévu diaboliquement que Jeanne rendue à elle-même invaliderait avec énergie la rétractation de pacotille arrachée à son agonie. A un grand personnage, Warwick ou Bedfort, lui reprochant avec rage d’avoir déçu la vengeance anglaise, il répondit: «N’ayez cure, nous la rattraperons bientôt»: _Mox rehabebimus eam._
Dans ce procès fameux et misérable dont certains aspects nous paraissent aujourd’hui singulièrement puérils, l’un des chefs d’accusation était les vêtements d’homme de Jeanne d’Arc nécessités par sa présence continuelle au milieu des soldats et son refus de les quitter dans une prison où elle était exposée sans défense à la brutalité de ses gardiens. On voulut absolument que ce fût un crime contre la morale, un attentat sacrilège à la loi divine, aux saintes Écritures, aux canons de l’Église. La reprise des vêtements féminins était une conséquence de l’abjuration. Elle y consentit, croyant qu’on allait la conduire dans une prison ecclésiastique, où elle eût été peut-être aussi exposée. On la ramena aux goujats militaires qu’elle venait de quitter et, la nuit suivante, un seigneur anglais, un lord qu’on ne nomme pas, affidé probable de son Cauchon de juge, essaya de la violer. Elle remit alors les vêtements d’homme qu’on avait laissés perfidement _à sa portée_. De ce fait elle était relapse, d’autant plus qu’elle s’empressa de désavouer formellement l’abjuration. Allégresse de Cauchon qui déclara aussitôt à Warwick et aux personnes de son entourage: «_Farewell! Farewell!_ Faictes bonne chière. Cette fois, elle est bien prise.» Le procès de relapse fut bâclé instantanément. Oui, cette fois c’était le bûcher sans rémission.
J’ai parlé des larmes... Comment ne pas penser aux larmes de Jeanne d’Arc? et comment y penser autant qu’il faudrait? Car elle pleura dans une excessive amertume, non pas seulement à cause de l’affreux supplice qui l’attendait, mais surtout, on peut le croire, en voyant, de sa sainte vue, toute l’iniquité humaine dont elle était, accidentellement, une des victimes,--ses dernières larmes ayant dû être aussi mystérieuses que sa destinée.
Quel délice pour les ennemis de la France de faire pleurer ainsi une pauvre fille qui les avait tant épouvantés! L’éblouissante victorieuse n’était plus que cela pour ces brutes atroces, une pauvre fille qui ne méritait aucune pitié. Lorsque frère Martin Ladvenu, envoyé par Cauchon, lui eut annoncé la dure et méchante mort qu’elle subirait dans quelques heures: «Hélas!» cria-t-elle, «me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres! Ha! Ha! J’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Hélas! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais soumise et que j’eusse été gardée par les gens d’Église, non par mes ennemis et adversaires, il ne me fust pas si misérablement meschu comme il est! Oh! j’en appelle devant Dieu, le grand Juge, des grands torts et ingravances qu’on me fait!»
La fin est insoutenable. «Elle sortit en costume de femme et je la conduisis alors au lieu du supplice», a raconté l’huissier Massieu. «En route, elle faisait de si pieuses lamentations que mon compagnon frère Martin et moi ne pouvions retenir nos larmes. Elle recommandait son âme à Dieu et aux saints si dévotement que tous ceux qui l’entendaient pleuraient.» Toutefois, avant de mourir, il lui fallut endurer encore un dernier et outrageant sermon de Maître Nicolas Midi, un de ses juges les plus frénétiques. «Pour préserver les autres membres», lui dit cet assassin, «force nous est de couper le membre pourri. Jeanne, l’Église voulant éviter l’infection, te retranche de son corps. Elle ne peut plus te défendre. _Vade in pace!_» L’Église, naturellement, c’était la clique de ces pharisiens damnés.
Il est à remarquer que le même Nicolas Midi, devenu lépreux, peu de temps après ce sermon, fut désigné, six ans plus tard, pour haranguer Charles VII, à son entrée dans Paris. La prostitution de ces théologiens et de leurs auditeurs, couronnés ou non, est à faire chavirer la raison.
A la fin du sermon, Jeanne pria tous les prêtres qui étaient là en grand nombre, de lui dire chacun une messe. Quelle messe auraient-ils pu dire, sinon la messe des vierges martyres, et comment leur fut-il possible de s’en acquitter, avec leurs mains pleines de sang innocent pour tenir le calice, avec leurs doigts rouges de ce sang pour porter à leurs bouches de réprouvés le Corps du Christ?
Le cœur manque pour aller plus loin. Comment lire, sans trembler et sans pleurer, cette page horrible du _Bourgeois de Paris_: «Et tantost elle fut de tous jugée à mourir et fut liée à une estache qui estoit sur l’eschaffaut qui estoit fait de plastre, et le feu sus lui: et là fut bientost esteinte et sa robe toute arse, et puis fut le feu tiré arrière; et fut veue de tout le peuple toute nue, et tous les secrets qui peuvent estre ou doibvent en femme, pour oster les doubtes du peuple. Et quand ils l’eurent assez à leur gré veue toute morte liée à l’estache, le bourrel remit le feu grand sur sa povre charogne qui tantost fut toute comburée et os et chair mis en cendres. Assez avoit là et ailleurs qui disoient qu’elle estoit martyre et pour son droit seigneur; autres disoient que non. Ainsi disoit le peuple; mais quelle mauvaiseté ou bonté qu’elle eust faite, elle fut arse cestuy jour.»
Le chef de guerre incomparable, le vainqueur d’armées, le preneur de villes, sainte Jeanne d’Arc finissant ainsi! Et la justice ou la compassion du monde mettant plus de quatre siècles à venir!
Conclusion.
La Croix de bois et la Croix de fer.
Lorsque Jeanne d’Arc fut conduite au bêcher, elle demanda une croix pour la contempler dans ses derniers moments. Un Anglais en fit une avec deux morceaux de bois et la lui présenta.
Cet Anglais, moins méchant que les autres, qui représentait alors toute l’Angleterre catholique encore, malgré tout, aurait pu dire à la martyre, comme le prêtre s’adressant au peuple, le Vendredi Saint, à l’Adoration de la Croix: _Ecce Lignum Crucis_: «Voici le Bois de la Croix où est pendu le salut du monde.»
A ce moment la Pucelle comprit ce que les Saintes lui avaient annoncé de sa délivrance et de sa suprême victoire, et elle cria du milieu des flammes que ses Voix ne l’avaient pas trompée. Cette illuminative croix de bois fabriquée par un goujat compatissant était la récompense terrestre de ses exploits et de ses vertus. Elle lui suffisait pour mourir.
Le Goujat haineux et cruel qui est empereur de l’hérétique Allemagne offre aujourd’hui la Croix de fer aux assassins et aux incendiaires pour les récompenser de leurs crimes et il la leur donne devant le brasier des villes en feu, les pieds dans le sang des populations égorgées. Ce symbole des Hohenzollern, cette apostate croix de fer est un prestige sûr pour exalter jusqu’à la démence la férocité naturelle de ses soldats. Au lieu du salut du monde, c’est la ruine et le désespoir qui sont attachés à ce signe d’où tombent les ténèbres. Et quelles ténèbres!
C’est le chef-d’œuvre de Luther, cent ans après que la Fleur du Moyen Age avait été suffoquée dans les flammes horribles d’un bûcher, d’avoir substitué à la douce Croix de bois qui avait consolé les peuples et fortifié les Martyrs, cette croix de fer implacable dont le monde est épouvanté. Ce que les démons du Nord ont voulu nommer la culture allemande est, à quatre siècles de distance, la maturité complète, obtenue enfin, du fruit de l’arbre maudit où se pendit le mauvais apôtre. C’est l’épanouissement définitif et suprême du luthéranisme.
Luther enseigne, par exemple, que les clercs concubinaires se _réformeront_ en faisant de leur désordre même la règle générale. Méthode de réforme particulièrement adaptée au génie germanique, ainsi que l’a fait remarquer avec profondeur, dans ses conférences sur la philosophie allemande, Jacques Maritain, l’adversaire victorieux et déjà célèbre de Bergson.
«Le mal existe? Nous le déclarons légitime et nécessaire par lui-même. Nous placerons même son premier fondement en Dieu, comme faisait Jacob Bœhme. Voici le moi allemand avec ses instincts de nature? Nous le proclamons, avec Fichte, le type humain par excellence, auquel tout doit céder. Voici la guerre qui réveille toujours, en fait, des impulsions barbares? Nous ferons de la barbarie la règle même de la guerre qui sera d’autant meilleure qu’elle sera plus barbare.»
Au résumé: «Révolte de l’Allemagne contre la chrétienté, voilà tout le fond de la Réforme... Ce qui était rebut et déchéance pour le catholicisme est devenu norme et fondement dans le protestantisme et, par lui, dans le monde et la pensée moderne... L’exercice de la haine et de la cruauté regardé en lui-même comme un office de religion, accompli au nom du Christ et de l’Évangile. Dieu avec nous, _Gott mit uns!_... Telle est l’Allemagne de Luther, l’Allemagne que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui, pour laquelle suivre les instincts de convoitise, de mensonge, de haine et de luxure, c’est être avec Dieu.»
Telle fut l’œuvre de Luther qui trouva une Allemagne si bien préparée à recevoir sa doctrine qu’aussitôt après le début de son _apostolat_, entre 1525 et 1530, il put en constater lui-même les effets. Voici les propres paroles de ce patriarche de la culture allemande: «Aujourd’hui, les nôtres sont sept fois plus mauvais qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant. Nous volons, nous mentons, nous trompons, nous mangeons et buvons avec excès et nous nous adonnons à tous les vices... Nous autres Allemands, nous sommes devenus la risée et la honte de tous les peuples; ils nous tiennent pour des pourceaux ignominieux et obscènes... Si l’on voulait maintenant peindre l’Allemagne, il faudrait la représenter sous les traits d’une truie.» Et le même Luther qu’on croit entendre parler en 1915, du fond de son gouffre, déplore, sans aucune sincérité d’ailleurs, «d’être né Allemand, d’avoir parlé et écrit en allemand, et il désire mourir pour ne pas assister au châtiment divin prêt à tomber sur l’Allemagne».
On remplirait un volume de ces témoignages de Luther qui ne connut jamais le repentir, mais qui espérait peut-être sauvegarder ainsi sa mémoire, en même temps qu’il se réjouissait comme un démon de l’avilissement épouvantable dont il avait été l’artisan. Pour une nation de brutes cultivées en tant que brutes, il s’agissait donc uniquement de devenir la plus forte matériellement et de mériter la Croix de fer qui est le signe de la force matérielle. C’est l’Allemagne contemporaine contre laquelle doivent s’armer aujourd’hui toutes les puissances de la terre.
Les horreurs actuelles ont un aspect d’apocalypse qui se précisera davantage encore, on peut le prévoir. Mais la Croix de fer sera vaincue à la fin par la Croix de bois, parce que celle-ci est le choix de Dieu et le signe de sa dilection. Il se peut, au cours des événements inimaginables dont la présente guerre paraît être seulement le prélude, que la France monte à son tour sur le bûcher de l’Héroïne, condamnée comme elle par ses prêtres apostats qui ont renié la Mère de Dieu lorsqu’elle pleurait sur la Montagne de la Salette, en les accusant. Oui, la France, responsable toujours de ses chefs spirituels, pourrait bien être condamnée, par leur infidélité criminelle, à périr dans d’horribles flammes. Il lui resterait alors la pauvre Croix de bois de Jeanne d’Arc dont elle ne veut pas en ce moment, mais qui la sauverait miraculeusement à la dernière heure pour que le genre humain ne fût pas perdu.
La Croix des indigents et des vagabonds, la douce Croix des vieux chemins dans les campagnes, l’accueillante Croix des miséreux, des courbatus, des pieds en sang, des cœurs en larmes, de ceux qui ont été mordus par les serpents du désert et qui guérissent de leurs blessures en la regardant, la Croix de misère et de gloire!
Bourg-la-Reine, 6 février 1915.
TABLE
Pages Dédicace 5 Introduction 9 Méditation préliminaire 37 I.--Le Lieutenant de Jésus-Christ 47 II.--L’Angélique 65 III.--Le Miracle 81 IV.--«Dii estis» 91 V.--L’Épopée 101 VI.--La Guerrière 119 VII.--La Prophétesse 139 VIII.--La Thaumaturge 155 IX.--Les Amis 169 X.--Les Ennemis 181 XI.--Les Larmes 203 XII.--«Évêque, je meurs par vous!» 211 XIII.--L’Holocauste 239 Conclusion.--La Croix de bois et la Croix de fer 257
Principaux ouvrages à consulter.
SIMÉON LUCE. Jeanne d’Arc à Domremy. (Recherches critiques sur les origines de la Mission de la Pucelle, accompagnées de pièces justificatives.) Paris, Champion, 1886.
La première partie de ce travail avait paru en 3 articles dans la _Revue des Deux Mondes_: Jeanne d’Arc et les Ordres mendiants (mai 1881); Jeanne d’Arc et le culte du Mont Saint-Michel (décembre 1882); Jeanne d’Arc à Domremy (mai 1885).
QUICHERAT JULES, Directeur de l’École des Chartes. Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, publiés pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque, suivis de tous les documents historiques. Société de l’histoire de France. Paris, Jules Renouard, 1841 à 1849. 5 vol. in-8.
Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc. Paris, Renouard, 1850.
VALLET DE VIRIVILLE. Histoire de Charles VII, roi de France, et de son époque (1403-1461). 3 vol. in-8. Paris, Renouard, 1863-1865.
O’REILLY. Les deux procès de condamnation, les enquêtes et la sentence de réhabilitation de Jeanne d’Arc, 2 vol. in-8. Paris, Plon, 1868.
HENRI CHAPOY. Les Compagnons de Jeanne d’Arc. Domremy-Reims (1412-1429). Paris, Bloud et Barral, 1897.
STEENACKERS. Agnès Sorel et Charles VII. Paris, Didier, 1868.
H. WALLON. Jeanne d’Arc. Paris, Didot, 1876.
PAUL MARIN. Jeanne Darc, tacticien et stratégiste, 2 vol. Paris, Baudoin, 1889-1890.
GÉNÉRAL FRÉDÉRIC CANONGE. Jeanne d’Arc guerrière. Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1907.
ANDREW LANG. La Pucelle de France. Paris, Nelson.
ABBÉ CHASSAGNON. Les Voix de Jeanne d’Arc. Lyon, 1896.
ALBERT SARRAZIN. Le bourreau de Jeanne d’Arc. Rouen, 1910.
BOUCHER DE MOLANDON. Mémoires de la Société archéologique et historique de l’Orléanais. Orléans, Herluison, 1876.
3981.--Tours, imp. E. ARRAULT et Cie.
NOTES DU TRANSCRIPTEUR
On a représenté entre _caractères soulignés_ les passages mis en exergue par une typographie en italiques, et entre =signes égal= ceux en caractères gras.