Jeanne d'Arc et l'Allemagne

Part 5

Chapter 53,787 wordsPublic domain

Les mêmes éclairs prophétiques illuminent les champs de bataille; ils dirigent particulièrement la première opération militaire de l’héroïne. Le 4 mai 1429, Falstaff amenait aux Anglais des vivres et des hommes. On avait promis à Jeanne de l’avertir de l’heure où commencerait l’attaque de ce convoi. Mais l’action fut engagée à son insu. Entre temps, d’Aulon, son écuyer, lequel «était las et travaillé», s’était étendu sur une couchette dans la chambre de la jeune fille, «pour ung pou soy reposer». Jeanne et son hôtesse dormaient pareillement sur un autre lit. Soudain un appel mystérieux la réveille. «En Nom Dé!» crie-t-elle à d’Aulon, «mon conseil m’a dit que j’aille contre les Angloys, mais je ne scay si je doy aler à leurs bastilles ou contre Falstaff qui les doibt ravitailler. Sur quoy se leva ledit écuyer incontinent et le plus tost qu’il peust arma ladicte pucelle.» Puis, malgré la distance, celle-ci connaît que les soldats sont repoussés de la bastille Saint-Loup et s’adressant à d’Aulon: «Ha! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu! Allez quérir mon cheval.» Elle court vers la porte de Bourgogne, «allant aussy droit comme si elle eust sçu le chemin auparavant», si vite que les étincelles jaillissaient du pavé, et la victoire est le résultat de cette illumination soudaine.

Cette faculté servit toujours ainsi les intérêts de Charles VII jusqu’au jour où son inertie fut invincible. Circonvenu par ses ministres, il tenait avec eux force délibérations secrètes. Jeanne arrivait infailliblement au milieu de la discussion. «Ne tenez pas davantage de si interminables conseils», disait-elle, «mais venez au plus vite pour prendre votre digne sacre.» Ou encore: «Vous avez été à votre conseil, j’ai été au mien. Or croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et que le vôtre périra.» On reprenait la marche en avant, mais c’était toujours à recommencer. L’esprit de prophétie de Jeanne était à la fois lumière et force motrice.

On ne finirait pas s’il fallait dire toutes les rencontres où sa claire vue de l’avenir se manifesta. Dès 1424, n’ayant alors que douze ans, elle connut le secret de sa vocation. Mais elle ne le révéla qu’en 1428. Ce fut l’aurore. Au mois de mai, on l’a vu, elle déclarait au sire de Baudricourt, qu’il fallait mander au dauphin que le Seigneur lui donnerait secours avant le milieu du carême; qu’il deviendrait roi en dépit de ses ennemis, qu’elle-même le mènerait au sacre. Rebutée d’abord comme une folle, elle insiste, elle précise, disant qu’on tarde trop à l’envoyer, que déjà le prince a eu grand dommage de ce retard et qu’il est en péril de l’avoir plus grand. Intimidé, Baudricourt finit par céder.

Au départ, on lui représente les dangers du voyage. «J’ai mon chemin ouvert», répond-elle. «En Nom Dieu menez-moy devers le roy et ne faictes doubte que vous ne moy n’aurons aucun empeschement.» Onze jours durant, Jeanne et ses compagnons traversèrent impunément les lignes anglaises, les régions où «régnaient toutes pilleries ou roberies».

A Chinon, dès son arrivée, se produisit un incident qui frappa tout le monde. Un soudard à cheval, la voyant passer, se met à crier sur elle, ricanant et blasphémant. «Ho!» dit-elle, «en Nom Dieu, tu le renyes et tu es si près de ta mort!...» Le soir même, cet homme tombait dans la Vienne et s’y noyait.

Devenue général d’armée, elle voulait entrer dans Orléans assiégée avec une poignée de soldats par la rive droite de la Loire, à travers les plus fortes bastilles anglaises. Par ce point, Orléans était inaccessible; mais elle savait, en dehors de tout raisonnement, et elle affirmait que les troupes passeraient sans être inquiétées. Les capitaines élaborent un autre plan; peu importe, elle a vu juste et l’armée de Blois, pour pénétrer dans la ville, est obligée de suivre la route indiquée par elle. Après avoir changé en victoire un commencement de défaite devant la forteresse de Saint-Loup, elle ranime par sa prescience les vaillants qui luttent depuis sept mois et annonce solennellement pour le dimanche suivant, 8 mai, fête de l’Apparition de saint Michel, la délivrance d’Orléans et la fuite de tous les Anglais.

Le 7, avait lieu l’attaque décisive et c’était encore sa lucidité de voyante et son autorité d’inspirée qui en faisaient un triomphe éclatant. Au moment où les chefs, croyant tout perdu, ordonnaient de suspendre le combat, Jeanne affirmait le succès «par moult belles et hardies paroles». «En Nom Dieu», disait-elle, «vous entrerez bientost dedans. N’ayez doubte, les Anglais n’auront plus de force. Retournez, de par Dieu.» Il fallut cette promesse pour ramener les soldats, mais alors, dit un contemporain, «oncques on ne vit grouée d’oisillons eux parquer sur un buisson comme chacun monta sur le dit boulevard.»

Plusieurs circonstances de cette mémorable journée avaient été également prophétisées: la mort de Glasdale qui l’avait insultée et qui fut noyé, «il mourra sans saigner», avait-elle dit; la rentrée victorieuse des Orléanais par le pont depuis si longtemps au pouvoir de Suffolk; enfin la blessure qu’elle reçut entre l’épaule et la gorge pendant la lutte. La veille, en effet, 6 mai, elle avait dit que «son sang jaillirait de son corps au-dessus du sein». Déjà, depuis un mois, elle avait annoncé cette blessure au dauphin.

Elle va maintenant réaliser la promesse du sacre. Mais il faut déblayer la route et voici l’éblouissante campagne de la Loire. L’héroïne la conduit avec une science militaire impeccable et sa continuelle prescience des contingents. Elle voit d’avance les événements, elle connaît le succès des opérations et en marque «en Nom Dieu» le moment précis. Sa vertu intuitive rayonne sur tous. A Jargeau, à Patay, elle décrète la victoire avec une autorité surnaturelle. A Troyes, on parlait de se replier sur la Loire, tant les troupes étaient découragées de la résistance de cette ville toute bourguignonne. «Gentil roi de France», dit-elle, «se voulez cy demourer devant vostre ville de Troyes, elle sera en vostre obéissance dedans deux jours, soit par force ou par amour et n’en faittes nul doubte.» Le lendemain la ville ouvrait ses portes et la sublime guerrière entraînait le roi à son «digne sacre», assurant que les bourgeois de Reims, hostiles jusque-là, viendraient au-devant de lui, ce qui arriva.

Après ce triomphe, Jeanne sentit que l’heure de l’abandon allait sonner. Le 15 avril 1430, elle révélait avec une précision remarquable le mystère douloureux de sa destinée. Elle serait faite prisonnière avant la Saint-Jean. En effet, jusqu’au terme fatal, 23 mai, les saintes lui parlèrent de cette dure épreuve. L’un des scélérats qui la torturèrent à Rouen de leurs interrogations lui demanda, le 1er mars 1431: «Vos voix vous ont-elles dit que vous seriez délivrée avant trois mois?» Cette question amena sur les lèvres de l’inspirée une prophétie remarquable entre toutes par sa forme mystérieuse. Elle répondit que, dans trois mois, elle serait délivrée par une grande victoire. «Ne te chaille pas de ton martyre», lui avaient dit les saintes, «prends tout en gré, tu t’en viendras finalement au royaume du Paradis.» La malheureuse prisonnière interpréta peut-être la promesse des saintes au sens d’une délivrance humaine. Mais, sur le bûcher, au milieu des flammes, elle l’entendit certainement au sens de la délivrance finale, car elle s’écria sur son lit de feu: «Mes Voix ne m’ont pas trompée!» Les trois mois étaient écoulés. On était au 30 mai 1431.

Jeanne d’Arc était trop la fille de l’Esprit-Saint pour n’avoir pas été prophétesse au moins autant par ses actes que par ses paroles. Il suffit d’avoir lu son histoire pour sentir avec une force extraordinaire qu’on est en présence d’une préfiguratrice. Elle est femme, elle est vierge, elle n’a pas vingt ans et son nom est synonyme de délivrance.

Délivrance du royaume de Dieu, délivrance de Dieu lui-même. Délivrance des hommes par le Sang du Christ, délivrance du Christ par le Feu. Lorsque Jésus, dans sa seconde Agonie, appelait Élie pour qu’il le délivrât, c’était le Sang de la Victime du monde invoquant le Feu libérateur. _Elias quasi ignis._ Par-dessus la tête des siècles, Jésus appelait Jeanne d’Arc du haut de sa Croix, et Jeanne d’Arc, sur son bûcher, répondit de sa voix mourante en prononçant le nom de _Jésus_ et en demandant de l’_Eau_ qui est le symbole du Père dont il faut bien que le «Règne arrive» à la fin des fins. Tels furent les deux derniers mots qu’on entendit...

Il n’appartient à aucun homme ni probablement à aucun ange, de décider, avant l’heure, quel mystère de souffrance, d’immolation propitiatoire et de Consolation pour tous les hommes, a préfiguré la Pucelle. Mais certainement, il y a là un gouffre indicible que nous devons nous contenter d’apercevoir d’infiniment loin, au centre du monde, comme un ombilic de lumière!

VIII

La Thaumaturge.

Jeanne d’Arc sera-t-elle jamais canonisée? La jurisprudence ecclésiastique exige des miracles pendant la vie et après la mort des saints. Par la volonté des Anglais aucune relique de la Pucelle n’ayant subsisté et l’héroïne ayant été monstrueusement privée de sépulture, aucun miracle ne put être constaté sur son _invisible_ tombeau. Pour ce qui est des prodiges certains accomplis avant son martyre et la dispersion de ses cendres, il paraît qu’une estampille leur manque pour être valables, en tant que miracles, aux yeux des canonistes ou docteurs de la Sacrée Congrégation des Rites. Ils ne leur semblent pas assez surnaturels. Ils ont bien voulu concéder la Béatification qui implique pourtant la Sainteté, mais ils n’osent aller plus loin et le culte public est ajourné.

On pourrait croire cependant que l’accomplissement d’une prophétie _par le prophète lui-même_ est un miracle très incontestable. La simple raison le veut ainsi. Or c’est ce que Jeanne d’Arc a fait constamment, aux yeux de tous, avec une insurpassable évidence, pour l’effroi des ennemis de la France et l’admiration du monde entier. Assurément il n’appartient à personne de juger l’Église, mais il est permis, quelquefois, à ses enfants les plus respectueux de s’étonner de ses lenteurs ou de ses prudences.

Sans parler de l’enfant mort sans baptême à Lagny-sur-Marne que Jeanne ressuscita, le 16 mai 1430, cinq jours avant la catastrophe de Compiègne, pour qu’on eût le temps de le baptiser; sans insister sur ce fait que les historiens modernes ont estimé sans doute insuffisamment patriotique ou trop naïvement légendaire, on a peine à comprendre que, d’autre part, la multitude irrécusable des témoignages de clairvoyance et de prescience extra-humaines, dont l’ensemble constitue l’histoire de la Bienheureuse, ne soit pas assez pour déterminer une débordante affirmation du Surnaturel.

Jeanne d’Arc ne voulut jamais qu’on la crût capable d’un miracle et certainement elle ne le croyait pas elle-même. Les plus grands saints ont eu le privilège de cette incrédulité sublime. On peut même dire que leur ignorance à cet égard est la condition essentielle de leur pouvoir de thaumaturges. Absents de leurs actes visibles et transportés dans la Réalité supérieure, ils trouvent tout simple que les lois de la nature correspondent à leur translation, surpris seulement de l’étonnement des autres hommes qui devraient avoir, comme eux, la plénitude de l’Esprit-Saint.

A Poitiers, les bonnes femmes apportaient à Jeanne leurs chapelets et des objets _à toucher_. «Touchez-les vous-mêmes, ils en vaudront tout autant», leur disait-elle. Lorsque les habitants de Troyes lui ouvrirent leur porte, certains soupçons restaient dans l’esprit de quelques-uns: Jeanne venait-elle de par Dieu ou de par le Diable? On ne pouvait pas croire qu’elle fût une créature comme les autres. Le cordelier négociateur de la reddition, le frère Richard, se chargea de calmer cette agitation. Lorsque la Pucelle franchit l’entrée de la ville, Richard l’accueillit publiquement par des signes de croix et des aspersions d’eau bénite. Jeanne, par ce moyen, devait être exorcisée _en tant que de besoin_. La Pucelle dit alors dans son _lorrain_ natal: «Approchez hardiment, je ne me envouleray point.» Cet enjouement de bonne Française n’était pas seulement une marque de sa race généreuse, elle était surtout une preuve de sa parfaite candeur de vierge inspirée et aurait pu aussi bien cacher des larmes profondes qui eussent risqué de la trahir, en rappelant les divines Larmes de Jésus au tombeau de Lazare, quand il allait le ressusciter.

Elle savait et ne savait pas, étant, comme elle disait, «une pauvre fille», se croyant capable, tout au plus, d’obéir et de souffrir. Elle voulait ce que Dieu voulait, rien d’autre, mais avec quelle puissance et quels pressentiments de douleur! Que durent être ses larmes cachées! Elle avait près d’elle un aimable enfant de quatorze ans, Louis de Contes, qui fut attaché à sa personne et qui la suivit quelque temps partout. Pauvre page! Il vit souvent pleurer sa gente dame, quand elle était agenouillée sur les dalles, souffrant de ne pas être crue, quand, à côté de la bienveillance molle du roi, elle constatait qu’elle avait des ennemis à la cour, alors qu’il était si nécessaire qu’elle eût des amis! Plus tard, quand on fut forcé de la croire, elle souffrit encore plus d’être redoutée, et ce furent les mêmes ennemis, plus implacables.

Il est vrai qu’alors elle avait l’amour du peuple et la confiance des soldats. «Elle était le plus populaire des généraux», dit son historien militaire. «De sa part, aucune injustice, aucune parole de rancune ou de colère. Un bon mot, une boutade pleine de gaîté, c’était, pour Jeanne d’Arc, la manière de rompre un incident où son interlocuteur avait des torts. On ne doit pas se lasser de le répéter: aux qualités du stratégiste et du tacticien, elle joignait les mérites du plus infatigable des chevaliers et du plus gai des hommes d’esprit. Il n’est rien dans les fictions des poètes qui donne l’idée d’un ensemble de qualités aussi contradictoires en apparence, aussi hautes, aussi brillantes, aussi capables de séduire les plus illustres esprits que d’entraîner les masses populaires qui jugent sur la mine, sur l’entrain, sur la vigueur.»

«C’est la grâce de Dieu et de la Pucelle», disaient les soldats, «que l’on ne gagne auprès d’elle que légères blessures.» Oui, elle était sûre que ces braves gens qu’elle commandait et dont elle avait fait des soldats de France la suivraient partout, mais elle savait aussi qu’ils étaient son escorte pour l’accompagner jusqu’au seuil de la prison d’ignominie qui devait précéder le supplice.

Que ne voyait-elle pas, ayant la permission de lire dans le Livre mystérieux de son Seigneur et dans les consciences des hommes? On peut tout supposer de ces êtres merveilleux. Jusqu’où pouvait aller sa prescience et quels miracles Dieu lui eût-il refusés, si elle avait voulu en opérer? Mais c’en était un assez grand pour elle d’accomplir strictement sa mission de libératrice du royaume, en donnant au roi de France une _patrie_! Et encore eut-elle cette générosité sublime d’accepter que son œuvre fût achevée par des mains qui ne valaient pas les siennes. Car elle aurait pu elle-même «bouter les Anglais hors de toute France», comme elle avait dit, le Messire des batailles étant à ses ordres. Il dut y avoir au fond de son cœur un acte de renoncement héroïque dont les Anges furent spectateurs et qui, seul, expliquerait le brisement soudain de sa carrière miraculeuse, événement inattendu que l’histoire la plus attentive n’élucide pas.

Ne tolérant pas plus le blasphème que la débauche, elle avait cependant adopté pour elle-même avec une apparente malice, le plus innocent de tous les jurons. _Par mon martin!_ disait-elle, quand il lui fallait appuyer vigoureusement une affirmation. Il est certain qu’un juron ne peut pas être l’objet d’une glose ou d’une exégèse. Mais rien n’est à dédaigner d’un personnage aussi extraordinaire.

L’expression si usitée dans le peuple de _Martin-bâton_ doit avoir voulu rappeler, à l’origine, le bâton de saint Martin, patron de la France. Le bâton était un signe de commandement et un auxiliaire de discipline. Le _Bourgeois de Paris_ dit que «quand aucunes gens de la Pucelle mesprenoit, elle frappait dessus de son baston grans coups». Plus tard ce bâton est devenu l’insigne du commandement suprême, du maréchalat.

Il est donc permis de supposer que le juron apparent de Jeanne d’Arc avait pour elle un sens de mystère, quelque chose comme la signification d’un pouvoir miraculeux qui lui aurait été transmis par saint Martin, protecteur des Gaules.

«Par mon martin! je leur feray mener des vivres», dit-elle, affirmant qu’elle ira à Orléans; «Par mon martin! ilz seront bien menez, n’en faites doubte». «Par mon martin! je la prendray demain et retourneray en la ville par sus les ponts», dit-elle à ceux qui croient qu’elle ne prendra pas la bastille des Augustins. Même langage quand elle veut affirmer qu’elle conduira le roi à Reims; quand elle exprime son désir de voir Paris de près; même langage quand elle traduit son regret: «Par mon martin! la place eust été prinse!» Et encore avant la fatale Journée de Compiègne: «Par mon martin! nous sommes assez; je iray voir mes bons amis de Compiengne.» Ce cri revient continuellement sous la plume du chroniqueur Perceval de Cagny, témoin oculaire et auriculaire.

Très persuadé que la grandeur réelle de Jeanne d’Arc est inconnue, je crois fermement qu’elle eut un pouvoir de thaumaturge aussi exceptionnel que sa Mission et qu’elle n’en fit que le moindre usage, économisant ainsi--pour le temps des Ténèbres et des Famines--la Gloire de Dieu et sa propre gloire!

IX

Les Amis.

_Altior fuit universo populo ab humero et sursum._ «Il parut plus haut que tout le peuple de toute la tête.» C’est de Saül qu’il est ainsi parlé dans la Bible, au premier livre des _Rois_. Ce malheureux élu de la tribu de Benjamin était désigné pour la perdition. Une tête qui dépasse les autres est infailliblement condamnée d’avance. Les êtres supérieurs n’ont guère d’amis. C’est une loi de la nature. Comment Jeanne d’Arc aurait-elle pu y échapper, elle qui dépassait tellement ses contemporains, qu’à la distance de plusieurs siècles, il est impossible de ne pas la voir? Elle eut donc peu d’amis et pour peu de temps, presque tous lui ayant été infidèles.

Il serait monstrueux de donner le nom d’ami au prince chétif dont elle avait fait un roi et qui la sacrifia aussitôt après. On a essayé de disculper d’ingratitude cet avorton fleurdelysé. On a parlé de prétendues larmes qu’il aurait versées en apprenant l’odieux supplice de l’héroïne qu’il n’avait rien fait pour sauver. Mais qui eût été assez audacieux pour parler de son _amitié_?

«Ce roi», dit Jules Quicherat, «n’était-il pas tenu, même à l’impossible, envers celle qui avait fait pour lui l’incroyable? Qu’on prenne la question de plus loin, qu’on se demande de quels sentiments Charles VII fut animé à l’égard de la Pucelle; j’étonnerai bien des personnes en disant que cela ne peut pas se voir distinctement par les cinq volumes de textes que j’ai publiés. Tandis que toutes les pièces nous montrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l’aimant avec cette ardeur dont on n’aime que les choses de la religion, il ressort d’un témoignage unique que Charles VII la voyant pleurer un jour, lui fit beaucoup de compliments et l’invita à se reposer, ne pouvant souffrir la peine qu’elle se donnait pour lui. Mais, comme cette scène eut lieu à la veille du voyage de Reims, dans un moment où Jeanne usait de toute sa vertu pour le lui faire entreprendre et où, au contraire, il cherchait mille prétextes pour s’y dérober, il s’ensuit qu’il ne pouvait pas causer de plus grand chagrin à la Pucelle que de lui parler comme il faisait. A part cet accès d’une commisération équivoque, nous n’avons, pour lire dans le cœur du roi, que les inductions auxquelles donne lieu sa conduite... Son cœur! il le dérobait aux impressions, comme sa personne aux regards, ayant toujours manqué du don si précieux de la magnanimité. Jamais, tant que vécut la Pucelle, il ne fut complètement subjugué par elle. Il garda toujours une oreille couverte pour recueillir les mauvais bruits, les paroles défavorables. Il écouta, se tut, laissa faire.»

Tout ce qu’on peut, c’est de ne pas mettre Charles VII au nombre des pires ennemis de Jeanne d’Arc, et c’est déjà un très grand effort.

Parmi ceux qu’on peut appeler ses amis, il faut d’abord citer le plus illustre, Dunois, le grand Bâtard d’Orléans. La première entrevue de Jeanne d’Arc et de ce guerrier déjà si célèbre fut assez rude, et il dut s’apercevoir qu’il ne faut pas de nombreux jours à certaines femmes pour prendre de l’autorité. Elle venait d’arriver à Orléans et commençait seulement sa paradoxale existence de chef militaire.

--Êtes-vous, dit-elle, le Bâtard d’Orléans?--Oui, Jeanne, répondit-il.--Qui vous a conseillé de nous faire venir par la Sologne? Pourquoi n’avons-nous pas été par la Beauce, tout au milieu de la grande puissance des Anglais? Les vivres fussent entrés sans les faire passer par le fleuve.--Excusez-moi, reprit Dunois, mais cela a été décidé par le conseil de tous les capitaines, vu la puissance des Anglais par la Beauce.--Le conseil de Messire, répartit-elle vivement, est meilleur que le vôtre et celui des hommes; il est plus sûr et plus sage. Vous avez pensé me décevoir, vous vous êtes déçu vous-même.

Peu de temps après, elle le menace de lui faire «ôter la tête». Mais rien n’altère les dispositions chevaleresques de Dunois et Jeanne sait bien qu’elle peut compter sur son dévouement. «Aussitôt j’eus en elle bon espoir», disait-il, vingt-six ans plus tard, apportant son témoignage à l’enquête pour la Réhabilitation de la suppliciée. Qu’on juge de la puissance de cet être extraordinaire pour avoir pu, du premier coup, subjuguer un cœur aussi ferme et aussi vaillant! Ce grand homme de guerre a eu le mérite rare de s’effacer devant cette enfant et de reporter sur elle seule le salut d’Orléans et de la France. Il qualifia son fait de divin: _Credit ipsam Johannam fuisse missam a Deo et actus ejus in bello fuisse potius divino adspiramine quam spiritu humano._

Il eut aussi la vertu de dire ceci: «Avant elle, huit cents ou mille de mes soldats ne tenaient pas contre deux cents Anglais: après son arrivée, au contraire, quatre ou cinq cents des miens eussent eu raison de quasi toute la puissance anglaise.» Il avait vu ses patriotiques transports, son enthousiasme inspiré, et au bout de vingt-six ans, tout refroidi par l’âge, tout chargé de la gloire de cent combats, reprenant ses souvenirs de jeunesse, il parlait d’elle dans ce magnifique langage, bien digne de celui qui, au dire de Jean Chartier, fut «un des plus beaux parleurs qu’il y eût eu oncques en la langue de France».

«Devant moi, elle disait, un jour, au roi: «Quand je suis affligée de ce qu’on n’écoute pas mieux ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à part et je prie Dieu, je me plains à lui... et, ma prière achevée, j’entends une voix qui me crie: «Fille Dé, va! va! je serai à ton ayde, va!» Et quand j’entends cette voix, je suis bien heureuse et je voudrais toujours l’entendre.» Et Dunois ajoute: «Ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est qu’en répétant ces paroles de ses Voix, elle tenait les yeux levés au ciel, dans un merveilleux transport.»