Jeanne d'Arc et l'Allemagne

Part 3

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Pour contraindre Jeanne, les forces de l’univers n’auraient pas suffi. L’Angleterre s’y épuisa, s’y écrasa, s’y déshonora, et c’est à peine, aujourd’hui, si la longueur de cinq siècles et le surpassant prodige de l’iniquité allemande peuvent atténuer le souvenir du crime épouvantable de la place du Vieux-Marché. Ce qui faisait, alors, Jeanne si pesante pour les Anglais, c’était, en sa personne, le poids de la conscience de toute une nation élue de Dieu pour les plus hautes manifestations de Sa Gloire, le poids d’un royaume qui paraissait plus grand que la terre et qu’éclairait le soleil du Paradis!

La figure historique de la Pucelle ressemble à un vitrail d’Annonciation infiniment doux et pur, que le temps et les barbares auraient respecté. C’est l’azur de France et la couleur de feu de son supplice tamisés suavement autour de cette figure de martyre. Par l’effet d’une confusion sublime, elle paraît être à la fois l’ange annonciateur et la vierge très obéissante recevant humblement le glaive redoutable qui doit remplacer à l’avenir sa jolie quenouille de filandière. Elle ne comprend pas d’abord ce qui lui est demandé. Elle ne sait pas l’histoire de la France, elle ne sait pas la guerre ni les politiques affreuses. Elle ne sait rien, sinon que Dieu souffre dans son peuple et qu’il y a une grande pitié au Royaume qu’il s’est choisi autrefois, dès le temps de sa Passion douloureuse, dans la nuit pascale, quand le _Coq_ se mit à chanter. Alors elle se lève tranquillement, résolument, comme une bonne fille de Dieu et, guidée par ses Voix, devient aussitôt stratège invincible, conductrice des plus hauts princes et leur conseillère sans erreur. Quand elle a délivré la France, il ne lui manque plus que d’être délivrée elle-même de sa mission et, parce qu’elle est du Saint-Esprit, cette autre délivrance plus glorieuse ne peut s’accomplir que par le feu, après les préliminaires horreurs du procès le plus infâme qui ait épouvanté les hommes depuis le procès ineffable de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

Le train du monde va toujours. Cheminement séculaire, immémorial, des forts et des opprimés, des iniques et des innocents qu’ils écrasent, vers la fosse commune de l’Éternité. L’Histoire n’est qu’un cri de douleur dans tous les siècles. C’est comme s’il n’y avait pas eu de Rédemption. On serait tenté de le croire si, de loin en loin, n’apparaissaient pas des créatures merveilleuses qui semblent dire que la Toute-Puissance est captive pour un temps indéterminé, que la Suprême Justice est provisoirement enchaînée et que les hommes de bonne volonté doivent faire crédit à leur Dieu. Créatures de consolation et d’espérance, préfiguratrices, par leurs actions, d’une magnificence inimaginable que les Écritures ont annoncée.

A l’heure où j’écris ces lignes, le sol de la France est affreusement contaminé par des barbares hérétiques assez semblables aux Vandales ariens de Genséric, auprès de qui les brutes classiques d’Attila ou d’Alaric avaient ressemblé à des moutons. Extermination systématique des populations et des villes, avec accompagnement des pires cruautés.

Le vieil historien Lebeau, racontant l’invasion par ces démons des provinces romaines de l’Afrique, s’exprime ainsi: «Leur fureur aveugle détruisit d’abord ce qu’ils prétendaient posséder ensuite et ils commencèrent l’établissement de leur empire en faisant _un vaste désert_. La plus riante contrée de l’univers et la plus fertile, peuplée de villes florissantes, enrichie d’une ancienne opulence, fut désolée par le fer, par le feu et par la famine. Nul ne trouvait grâce.» Ceux-là, aussi, se disaient les amis de Dieu, déclarant qu’une force intérieure les poussait.

A la distance de quinze cents ans, quelle vision précise de la guerre allemande! Les Anglais du quinzième siècle, non hérétiques encore, étaient beaucoup moins abominables que nos Prussiens de Luther. Mais ils voulaient le royaume de Jésus-Christ qui envoya contre eux une enfant, une jeune fille tout angélique pour qu’ils comprissent que cela était vraiment impossible. Les hérétiques actuellement déchaînés seront expulsés à leur tour, et d’une façon effroyable, non par une vierge visible et faible selon la nature, mais par une autre Vierge invisible et Toute-Puissante dont Jeanne d’Arc, sans doute, préfigura l’intervention miraculeuse.

Il est vrai que la France est, aujourd’hui, presque sans Dieu, et qu’il lui faut subir, en punition de ses infidélités, les affres de l’heure présente, sans préjudice des tribulations d’agonie qui pourront survenir après cette guerre, si on ne s’amende pas--ce qui est, hélas! peu probable.

Jésus-Christ, cependant, ne peut pas être vaincu ni frustré. Il viendra donc Lui-même, s’il n’a plus personne à envoyer à sa place, et ce sera l’Avènement espéré par tous les brûlants de l’Amour, l’Avènement glorieux et irrévélable!

III

Le Miracle.

Ce serait mal connaître l’histoire de la France, dans le premier tiers du quinzième siècle, que de supposer une simple dualité de sentiments ou d’influences, un antagonisme normal plus ou moins violent entre la France et l’Angleterre. Il y avait un mal plus grand que l’invasion même, et le duc de Bedfort qui gouvernait, depuis la mort d’Henri V son frère, le royaume à moitié conquis, le savait trop bien.

Selon l’expression d’Alain Chartier, la France était «comme la mer où chacun a tant de seigneurie comme il a de force». C’était l’anarchie profonde, aux flots sans nombre, toujours agitée, toujours menaçante et peuplée de monstres émergeants, aux fureurs de laquelle ne s’opposait aucune digue puissante.

Les gens de guerre, avant l’arrivée de Jeanne, ignoraient la discipline. C’étaient des bandes disparates, sans cohésion, d’ondoyante humeur, incapables de constance et rebelles à l’impulsion d’un chef unique. Les chefs eux-mêmes ne reconnaissant pas d’autorité supérieure, ne parvenaient pas toujours à se faire obéir. Des princes du sang, des généraux expérimentés avaient essayé vainement de transformer ces corps francs, épars et divisés, en une véritable armée de défense. A Orléans même, Dunois ne réussissait pas à dominer les rivalités et les discordes. On en vit l’effet à la fameuse journée des _Harengs_, bataille facile à gagner et stupidement perdue, après laquelle Orléans fut à la veille du désespoir.

Il n’y avait absolument pas d’armée nationale. Les soldats, pour la plupart, étaient levés à l’étranger. C’étaient des Écossais que la haine de l’Angleterre et l’instinct du pillage attiraient en France. Chaque année, des vaisseaux allaient faire le recrutement de ces aventuriers. C’étaient aussi des archers lombards attachés à la maison de Valentine de Milan, des Aragonais, des Gascons, des Armagnacs, soldats non de la France, mais de Douglas, de Stuart, de Visconti.

Le triste roi avait mis en eux sa confiance et ces mercenaires, mal payés d’ailleurs, grands pillards et violeurs de femmes, qui vivaient cruellement sur le pays, n’étaient vraiment pas ce qu’il aurait fallu pour gagner à sa cause les sympathies de la nation. Incendier les chaumières, les villages, les monastères, les bourgs, les villes même; pour de tels hommes c’était la guerre, comme pour les Prussiens, mieux outillés, de 1914. Écraser les enfants, mutiler les jeunes gens, brutaliser les jeunes filles, les femmes honorables et les couper en morceaux, violer des religieuses, égorger des vieillards; c’était la guerre. Briser les reliquaires et les vases sacrés, convertir en écuries les églises profanées; c’était la guerre. Les témoignages historiques sur ce point sont multiples, unanimes, irréfragables. Il suffit de lire les chroniques du temps... L’imagination la plus sombre est dépassée.

Les rares défenseurs véritables groupés autour de la personne peu excitante du monarque ne valaient guère mieux que ces insupportables étrangers, et Charles VII presque seul et de plus en plus roi de Bourges, voyait fondre chaque jour la mince partie de son royaume demeurée fidèle. Les princes et les gouverneurs de provinces, indifférents à la détresse de cet inerme titulaire de l’autorité suprême, agissaient avec une parfaite indépendance, tirant à eux tout ce qu’ils pouvaient. Le comte de Clermont en Auvergne, le maréchal de Séverac dans le Languedoc, se comportaient en souverains. Le comte de Foix trahissait sans vergogne. René d’Anjou, duc de Bar et frère de la reine, négociait avec les Anglais maîtres de la plus grande partie de la Champagne. Il était passé comme en maxime que, du pays de France, chacun pouvait prendre ce qu’il pouvait conquérir et garder. En conséquence de tels désordres, la misère était épouvantable et rappelait les pires jours du précédent siècle.

On lit dans le _Journal d’un Bourgeois de Paris_, à la date des années 1419-1421: «Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables, de petits enfants qui criaient: «Je meurs de faim!» On voyait sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui rendaient l’âme de faim et de froid. La mort taillait tant et si vite qu’il fallait faire dans les cimetières de grandes fosses où on les mettait par trente ou quarante arrangés comme lard et à peine poudrés de terre. Ceux qui faisaient les fosses affirmaient qu’ils avaient enterré plus de cent mille personnes. Les cordonniers comptèrent, le jour de leur confrérie, les morts de leur métier et trouvèrent qu’ils étaient trépassés bien dix-huit cents, tant maîtres que varlets, en ces deux mois. Des bandes de loups couraient les campagnes et entraient la nuit dans Paris pour enlever les cadavres... Les laboureurs se disaient entre eux: «Fuyons aux bois avec les bêtes fauves... Adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis que nous pourrons... Remettons-nous en la main du diable!» Et il en était de même à peu près partout.

«Nulle nation n’était descendue plus avant dans la mort», a dit Michelet. La France déjà paraissait morte. Les quatre chevaux de l’Apocalypse, le Blanc, le Roux, le Noir et le Pâle avaient galopé sur elle avec leurs effrayants cavaliers. Le premier armé de l’Arc redoutable et tout fulgurant de la couronne des vainqueurs; le second brandissant l’Épée exterminatrice; le troisième, plus terrible, tenant en sa main la Balance du Jugement; le quatrième enfin, sur le cheval pâle, la Mort elle-même suivie de l’Enfer. Dans les pauvres églises, non encore incendiées ou profanées, arrivaient de l’extérieur les rafales de la peur et du désespoir. Que de bras tordus au-dessus des têtes! Que de sanglots et de larmes au pied des autels de tous les vieux saints de France endormis depuis des siècles, et quelle pitié dans tout ce royaume qu’ils avaient cessé de protéger!... _Et clamabant voce magna, dicentes: Usquequo, Domine?_

On dit que la mort est la séparation de l’âme et du corps. Lieu commun que l’habitude fait paraître clair et qui est absolument incompréhensible. _Non est mortua, sed dormit_: «Pourquoi pleurez-vous et vous troublez-vous? Cette jeune fille n’est pas morte, elle dort», dit le Seigneur, et il ressuscite la fille du chef de la Synagogue. Où était-elle, l’âme de cette enfant? Où était l’âme de la France dont le corps gisait à la façon des cadavres et qu’on croyait morte quand elle n’était qu’endormie?

L’âme de la France était à Domremy et se nommait Jeanne d’Arc.

IV

«Dii estis».

Ame joyeuse, adolescente, magnifique! La surprise et l’épouvante anglaises furent indicibles. On avait jugé la France caduque, sinon tout à fait défunte, et voici qu’elle apparaissait, éblouissante de jeunesse.

Aucune nation n’avait été vue ainsi dans aucun temps. L’Angleterre elle-même qui prétendait la dominer, ne se souvenait pas d’avoir été jeune, étant une bâtarde issue de très vieux peuples dont elle avait porté, en naissant, la décrépitude. Mais celle-ci ne semblait presque pas de ce monde et on pouvait la croire «sans père ni mère, sans généalogie, sans commencement ni fin de ses jours», comme le mystérieux roi de Salem que saint Paul «assimilait au Fils de Dieu».

Apparition vraiment surnaturelle que cette bergère de Domremy qui incarnait la France et qui ne devait pas vieillir! «Il n’est pas possible», disaient les Anglais, «que cette fille appartienne à l’humanité! C’est une créature du Diable! c’est une sorcière!» Et ils s’obstinèrent dans cette pensée, refusant de croire qu’on pût être si jeune et si invincible.

Telle est, aujourd’hui, la déception mortelle de l’Allemagne, trop sénile et trop balourde, cependant, pour croire aux démons qui la possèdent manifestement. La renégate meurtrière s’étonne de trouver adolescente et redoutable une France qu’elle présumait cassée de vieillesse. Il y a là quelque chose qu’elle ne parvient pas à démêler, mais la rage barbare qui l’a poussée à détruire la ville de Reims trahit la plus significative inquiétude.

Instinctivement, sans savoir et sans comprendre,--comme les animaux du désert sentent de très loin une source vive qu’ils vont piétiner--les brutes allemandes se sont précipitées vers la Basilique merveilleuse qui fut un jour le cœur de la France, lorsque Jeanne d’Arc y faisait sacrer son roi. Sans doute, il y a cinq cents ans de cela et Jeanne d’Arc a changé de lieu, à l’instar du «passereau qui transmigre dans la montagne». Il n’y a pas de roi non plus. Les rois se sont dissipés eux-mêmes en descendant au niveau des foules. N’importe, il y avait peut-être là, pour les bisons dévastateurs, quelque reste précieux de cet élixir de longue vie et de jeunesse éternelle qui étonna les Anglais. Il fallait que cela n’existât plus et que Jeanne fût tuée de nouveau, tuée par le feu, si c’était possible encore.

Mais la Pucelle, c’est la passiflore immarcessible et elle ne passera pas plus que la Parole de Dieu. Les barbares finiront peut-être par le comprendre, lorsque le feu dont ils auront abusé si cruellement se retournera contre eux, éclairant leurs faces atroces et l’impérissable figure de la vierge qu’ils insultaient.

Ce privilège exclusif de la France est un mystère. Quels que soient ses infidélités ou ses crimes, elle est rédivive sous le couteau du châtiment... Regardez donc et songez donc! Dieu n’a que la France! Si elle périssait, la Foi subsisterait peut-être encore quelque part, fût-ce dans un coin du pôle, avec la frileuse Charité, mais il n’y aurait plus d’Espérance!...

Le temps est une imposture de l’Ennemi du genre humain que désespère la pérennité des âmes. Nous sommes toujours au quinzième siècle, comme au dixième, comme à l’heure centrale de l’Immolation du Calvaire, comme avant la venue du Christ. Nous sommes réellement dans chacun des plis du tablier multicolore de l’antique Histoire. Malgré la mort, nous sommes éternels, en une manière, étant des Dieux, ainsi qu’il est affirmé: _Ego dixi: Dii estis._ Si on ne pense pas à la France, que signifie cette Parole de l’Esprit-Saint? L’Humanité n’est explicable et plausible que par la France. _Arbor de fructu suo cognoscitur._ Elle est le fruit de l’arbre des nations. Tout a été fait pour elle, afin qu’un jour tout soit fait par elle.

La Race juive qui fut autrefois le Peuple de Dieu et qui l’est encore au sens mystique, étant, par nature, sacerdotale et inhérente à la Sainteté, comme l’accident à la substance; la Race juive, devenue pénitente mondiale, étonne la terre depuis vingt siècles par sa persistante et vermineuse paralysie, en attendant l’heure où son Premier-Né lui commandera de se lever et d’emporter son «grabat» dans sa maison. Mais la France est une adoptive secrètement préférée depuis toujours et qui n’aura jamais besoin de grabat, devant ignorer la paralysie.

Elle a partout ses profondes racines: dans l’ancienne Asie, dans les hypogées de l’Égypte, dans les antres de la Thessalie, dans les Catacombes de Rome, probablement même au cœur de l’Atlantide engloutie et sous les massifs impénétrables de l’Éden perdu. Elle se souvient d’avoir adoré et brisé toutes ses idoles, y compris sa propre image, étant à la fois indocile et spirituelle, mutinée et repentante, comme ces enfants de l’amour qu’il est difficile de punir.

Elle a été punie, cependant, durement punie quelquefois. Elle l’est aujourd’hui, elle le sera demain, très probablement, et le _Bras_ qui tombera sur elle sera plus lourd que le bras atrophié de l’empereur allemand. N’importe, il lui sera tout pardonné à la fin, parce qu’elle a beaucoup plus aimé qu’aucune autre et que sa radieuse jeunesse est irrésistible autant que son courage.

Que voulez-vous que puisse contre une nation qui a enfanté Jeanne d’Arc la horde crapuleuse éclose avant-hier sur le fumier luthérien et qui, dans quelques jours, ne sera plus qu’une chaîne de montagnes de charognes? Un pire danger la menace et le plus grand miracle ne sera pas trop pour l’en préserver. Il le faut absolument, vous le savez bien, ô Christ glorieux! l’amnistie plénière de cette Madeleine du Jardin de la Résurrection étant aussi nécessaire à votre magnificence que l’équilibre du firmament!

V

L’Épopée.

Ce livre ne veut pas et ne peut pas être l’histoire de Jeanne d’Arc, histoire cachée ou dénaturée honteusement durant quatre siècles, à peu près connue seulement depuis une soixantaine d’années par de sérieuses recherches dont Jules Quicherat fut l’initiateur. Les personnes curieuses de s’en instruire complètement peuvent consulter la bibliographie placée à la fin du présent volume. Il me suffira d’indiquer rapidement quelques-unes des grandes lignes.

«Aux quatorzième et quinzième siècles», dit Siméon Luce, «la châtellenie de Vaucouleurs, enclavée entre la seigneurie de Commercy au nord, le Barrois à l’ouest et au sud, la Lorraine à l’est dont elle était séparée par le cours de la Meuse, comprenait un certain nombre de villages échelonnés sur la rive gauche de ce fleuve, le long de l’antique voie romaine de Langres à Verdun qui serpentait au pied d’une petite chaîne de coteaux ou mamelons alors couverts de forêts sur la crête, déjà plantés de vignobles sur les pentes, et contournait les verdoyantes prairies de la vallée meusienne. Le village de Domremy, patrie de Jeanne d’Arc, formait l’extrémité méridionale de cette châtellenie enfoncée comme un coin entre la Lorraine et le Barrois. Au commencement du quatorzième siècle, elle avait appartenu à une branche cadette de l’illustre famille champenoise des Joinville. Mais, en 1335, intervint un arrangement avec Philippe VI, en vertu duquel cette châtellenie fut cédée au roi de France... Trente ans après, en 1369, Charles V rendit une ordonnance portant que le château et les villages échus aux Valois feraient désormais partie intégrante du domaine royal et seraient rattachés inséparablement, irrévocablement et directement à la couronne de France.»

Jeanne d’Arc, née en 1412, était donc Française et d’extraction vraiment française.

La foi catholique était vive et forte en ce pays et la petite Jeannette, ainsi qu’on l’appelait, commença son étonnante vie par l’assiduité dans la prière des humbles et des tout petits. La maison de ses parents était contiguë au cimetière, circonstance peu connue qui expliquerait peut-être la profondeur singulière de sa piété et cette teinte de mélancolie, spéciale aux grands prédestinés, dont sa joyeuse humeur d’innocente parut souvent altérée. Cette âme souveraine dut avoir ses racines les plus puissantes parmi les morts.

On lit, dans une déposition de Dunois au procès de réhabilitation, que Jeanne eut, un jour, une vision où elle aperçut saint Louis et «saint» Charlemagne qui priaient Dieu pour le salut du roi Charles VII et pour la délivrance d’Orléans. Elle ne disait pas tout et, sans doute, elle ne pouvait pas tout dire, mais on peut supposer que le cœur de cette vierge insigne était comme une cathédrale où les plus humbles aussi bien que les plus grands défunts venaient chanter les premières vêpres du bienheureux jour de la Délivrance.

Lorsque la guerre qui était alors partout apporta dans la vallée de la haute Meuse le meurtre et l’incendie et que Jeanne vit de ses yeux la fuite éperdue de ses pauvres concitoyens se réfugiant avec leurs bestiaux dans une citadelle du voisinage, elle sentit la grande misère du royaume, une surhumaine clarté se fit en elle et autour d’elle, et elle entendit les Voix du ciel. L’archange saint Michel, protecteur attitré de la France et des Valois en particulier, puis les grandes saintes Auxiliatrices, Marguerite et Catherine, lui apparurent, disant qu’il lui fallait quitter ses parents et son village et s’en aller de la part du roi du ciel vers le roi de France qui lui donnerait des hommes de guerre pour qu’elle délivrât Orléans.--Va! fille Dieu, va! Le gentil dauphin est le vrai sang de France!

A cette époque antérieure au sacre, Charles était encore assez communément désigné par le titre de Dauphin. Il y avait même çà et là, et jusque dans le cœur de ce prince, un doute angoissant sur la légitimité de sa naissance.

Étonnée d’abord et naturellement effrayée d’une telle mission, la pauvre petite bergère comprend qu’elle doit obéir. Rebutée deux ou trois fois par Baudricourt, le rude capitaine de Vaucouleurs, elle finit, après des semaines d’humiliations et de rongement, par obtenir une escorte. «Je suis venue ici», avait-elle dit à Jean de Metz qui fut un de ses compagnons de voyage, «parce que c’est ici _Chambre du Roy_, parce que Vaucouleurs est ville royale, pour que Robert de Baudricourt me veuille conduire ou faire conduire au roi, mais il n’a cure de moi ni de mes paroles. Et pourtant il faut que je sois devers le roi, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux, car nul au monde, ni roi, ni duc, ni fille de roi d’Écosse, ne peut recouvrer le royaume de France et il n’y a de secours à attendre que de moi. Certes, j’aimerais bien mieux filer avec ma pauvre mère, parce que ce n’est pas mon état; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que Dieu veut que je le fasse.»

Elle part avec six compagnons respectueux et dévoués qui croyaient en elle. Mais quel voyage! Environ 150 lieues, y compris les détours, sur un territoire en guerre, coupé de cours d’eau, hérissé de garnisons et la moitié en pays ennemi. Seule, la Pucelle se montre inaccessible à tout sentiment de crainte et quand on lui parle des dangers qu’elle va courir, elle répond avec assurance qu’elle a son chemin ouvert et que si l’ennemi se rencontre et veut l’arrêter, Dieu son Seigneur saura bien lui frayer sa voie jusqu’au Dauphin qu’elle doit faire sacrer. «C’est pour cela que je suis née», disait-elle en toute occasion. On arrive en effet, à Chinon sans accident, le onzième jour. Les tribulations magnifiques allaient commencer.

Il fallait d’abord obtenir audience et ce n’était pas facile. Charles VII, pendant toute sa vie, eut pour trait dominant de son caractère, écrit sur sa figure et dans ses yeux, la défiance. Quoique jeune encore, cette affection de l’âme était déjà, chez lui, très prononcée. Après enquête méticuleuse et délibération de trois jours, il consentit à la recevoir, mais non seul à seule. Tout le monde sait la première épreuve: le roi se dissimulant parmi des seigneurs vêtus avec faste, et Jeanne, qui ne l’avait jamais vu, allant droit à lui sans hésiter.

«Gentil _daulphin_», dit-elle, «j’ay nom Jehanne la Pucelle et vous mande le roy des cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims.» Et bientôt elle confirme l’autorité surprenante de cette parole en donnant confidentiellement au roi, de la part de Dieu, la réponse la plus précise à une prière que nul ne pouvait connaître.