Part 1
[Cover Illustration]
_Jeanne_
_Par_
_George Sand_
_Nelson_ _Calmann-Lévy_ _Éditeurs_ _Éditeurs_ _25, rue Denfert-Rochereau_ _3, rue Auber_ _Paris_ _Paris_ _1933_
_GEORGE SAND_ (_Madame Dudevant_) _née en 1804, morte en 1876_ ———— _Première édition de « Jeanne » : 1844_
JEANNE
NOTICE
_Jeanne_ est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux _Constitutionnel_ se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble; nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui; Balzac était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour dénigrer les autres; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.
Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme; et, qu’on le prenne dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes les émotions et à toutes les chances de la vie.
_Jeanne_ est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard _la Mare au Diable_, _le Champi_ et _la Petite Fadette_. La vierge d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société moderne? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de description.
Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.
Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure; mais je me sentis dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies modernes.
Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son génie; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même!
GEORGE SAND.
Nohant, mai 1853.
DÉDICACE A FRANÇOISE MEILLANT
« Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. »
TABLE
_Pages_ _Notice_................................ 5
_Dédicace_.............................. 9
_Prologue_.............................. 13
_I._ _La Ville gauloise_............. 27
_II._ _Le Cimetière_.................. 45
_III._ _La Maison de la Morte_......... 61
_IV._ _L’Orage_....................... 82
_V._ _L’Érudition du Curé de campagne_..................... 96
_VI._ _Le Feu du ciel_................ 118
_VII._ _La Pierre d’Ep-Nell_........... 132
_VIII._ _La Lavandière_................. 149
_IX._ _Adieu au village_.............. 163
_X._ _Les Projets de mariage_........ 185
_XI._ _Le Poisson d’avril_............ 203
_XII._ _Un Gentleman excentrique_...... 218
_XIII._ _Le Frère et la Sœur_........... 233
_XIV._ _Sir Arthur_.................... 256
_XV._ _Nuit blanche_.................. 272
_XVI._ _La Velléda du mont Barlot_..... 289
_XVII._ _La Grande Pastoure_............ 306
_XVIII._ _La Fenaison_................... 321
_XIX._ _Amour de Jeune homme_.......... 338
_XX._ _Adieu à la Ville_.............. 359
_XXI._ _Le Mirage_..................... 374
_XXII._ _La Tour de Montbrat_........... 394
_XXIII._ _Le Vagabond_................... 415
_XXIV._ _Malheur_....................... 438
_XXV._ _Conclusion_.................... 459
_JEANNE_
PROLOGUE
DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner. Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort, jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.
Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les Pierres Jomâtres_.
Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_, comme on dit dans le pays.
— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance. Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus curieuses en Écosse et en Irlande.
— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.
— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque chèvre, pour la soulager de son lait.
— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours obscur à force de laconisme.
— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la poule du paysan.
— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre sa revanche au centuple.
Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable persévérance.
Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand ses deux amis vinrent le rejoindre.
— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_!
— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait! au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce qu’elles auraient le goût de l’or?
— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.
— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui dans cette région.
— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de chemin d’ici.
L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque distance.
— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un autre trésor pour l’en retirer.
— Oui, des capitaux! dit Marsillat.
— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.
— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais.
— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.
— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler clair.
— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en haussant les épaules.
— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter.
— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres?
— Je parie que non, répondit M. de Boussac.
— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous?
— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.
— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat après avoir fouillé toutes ses poches.
— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac.
— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous?
— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.
— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter là-dessus!
— C’est plus que cela ne vaut.
— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes!
— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre vous que vous y monterez.
— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat; je tiens vos 5 sous et je monte.
— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des mains son fusil armé dont il voulait s’aider.
Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre, après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu!
— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut la druidesse Velléda, faites-nous-en part.
— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand! répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le charmant Béranger!
— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain. N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce chansonnier de taverne?
— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais.
— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand!
— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer davantage.
— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher _allié_, vous êtes un véritable Anglais.
— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main.
— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse Velléda sur la grande pierre jomâtre.
Quoi! Lisette, est-ce vous...?
chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut interrompu par une exclamation de surprise.
— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume.
— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu.
— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais est-elle morte?
Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure, se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.
— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.
— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être plus!
— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.
— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la même chose que pour les poulains et les taureaux.
— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre parler si légèrement de l’espèce humaine.
— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la réveillerait pas.
— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie cruelle et dangereuse.
— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas laid.
— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours ordinairement graves.
— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois, moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un autre, malgré sa philosophie.
Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un accent qui provoquèrent un éclat de rire :
— Laissez dormir l’innocence.
— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.
— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce pays sont si malpropres!
— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il chatouilla le front de la jeune fille.
Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis, sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune, mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes; mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.
La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.
— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en baissant la voix par un sentiment instinctif.
— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda sir Arthur.
— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette chevrière a tant soit peu d’esprit.
— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.
— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos champs!
— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la beauté.
— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.
— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.
En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.
— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.