Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites
Chapter 9
Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver, avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner l'élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan, et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin; et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque, il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices _selon les missels_ et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sacerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef invincible, ils n'avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils trop divisés en fait de principe pour former une sédition de quelque importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et le progrès de leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré Jean en était un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu'il essaya d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.
Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit parmi les siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites de Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les bâtiments d'un superbe monastère, et défendit à ses gens de l'endommager en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance, avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver l'incendie et de vouloir récompenser l'une bonne somme d'argent celui qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre. On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrepassées, et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux Calixtins de Prague, et non à lui.
Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères: à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la Vierge détourna la tête, et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son giron, lui mit le doigt dans la bouche.
Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre Boleslaw.
X.
Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique sur l'importance et la force de la révolution. Un moment vint où, n'espérant plus la conjurer, il résolut de l'accepter, afin de n'être point brisé par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection à personne: il avait mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des premiers à l'abandonner, et une diète générale fut assemblée à Czaslaw, où presque toute la noblesse déclara qu'elle se détachait du parti de l'empereur. Quant à la religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent bon marché de ces consciences si orthodoxes, et leur firent accepter leur quatre articles calixtins sans difficulté. Mais à ces quatre articles ils en ajoutaient un cinquième, qui portait l'engagement de ne reconnaître pour roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de la Moravie, à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou de s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette diète pour faire savoir qu'elles se rangeraient aisément aux quatre premiers, mais que le cinquième était grave et demandait le temps de la réflexion. Ces actes officiels fout assez voir que la foi catholique était peu brillante à cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance temporelle, représentée par l'empereur plus que par le pape, et que si l'on n'eût craint une lutte politique avec ces potentats, on se fût volontiers raillé des décisions des conciles.
On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, mais il est certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne rejeta pas l'alliance des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se laissait guider par lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été exaltés par eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou Taborites réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites picards étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs ils eussent été sous la main terrible de Ziska. A Prague, ils pouvaient se glisser encore inaperçus entre les divers partis. Jean le Prémontré les échauffait de sa parole ardente et de son zèle fougueux. Il déclamait contre l'alliance avec les catholiques, signalait les Wartemberg et les Rosemberg surtout, comme capables de toutes les lâchetés et de toutes les trahisons, prédisait qu'ils perdraient la révolution et vendraient la Bohème au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs armes: la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas trompé.
Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés, et, à leur tour, ils protestèrent contre Sigismond et contre l'Église. Conrad, archevêque de Prague, celui qui avait récemment couronné l'empereur, embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions, qui avait déjà abjuré deux fois, la première pour Jean Huss et la seconde pour Martin V, ce traître qui avait servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond, présida la diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom et au nom de tous les membres du clergé et de la noblesse, les quatre articles calixtins et la déchéance de l'empereur au trône de Bohème. Il y a cependant des réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit textuellement qu'on défendra les quatre articles «envers et contre tous,» _à moins que peut-être on ne nous enseigne mieux par l'Écriture sainte, ce que les docteurs de l'académie de Prague n'ont encore pu faire_. A propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore: «Que de notre vie, _à moins que Dieu par quelque fatalité secrète ne semble le vouloir ainsi_, nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a trompés, etc.»
Cette convention fut faite au nom de Prague, des _citoyens de Tabor_, de toute la noblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour l'avenir, le parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour avoir un roi étranger, élurent vingt personnes _intègres et graves_ pour administrer le royaume _pendant la vacance_; quatre consuls des villes de Prague représentant la bourgeoisie, cinq _seigneurs_ représentant la grandesse de Bohème, sept _gentilshommes_ représentant la petite noblesse, etc. A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et le nombre des représentants de cette classe montre qu'elle était la plus nombreuse et la plus influente. Il était dit que ces _régents_ auraient plein pouvoir; mais la foule de réticences et de cas réservés qui suit cet article montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant de portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la fortune fera flotter les étendards de ces nobles vers un autre point de l'horizon. En cas de division dans le conseil des régents, la diète constituait deux prêtres comme conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de la peste en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il fut de retour à Prague, eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outrepassé son mandat de député, et le fit condamner et chasser de la ville. Le Prémontré avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps après, il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui avait livré les Bohémiens aux Allemands dans un combat, et l'ayant appelé à comparaître sous de bonnes promesses, il le fit saisir de nuit et décapiter dans la maison de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce de Montagnard à la tête d'un club de Jacobins, firent de grandes lamentations sur le meurtre de Jean Sadlo, et le revendiquèrent dans les deux camps comme un membre fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup en faveur de la loyauté de ce Jean Sadlo.
Pendant que ces événements se passaient à Prague, Sigismond députait des ambassadeurs à la diète de Czaslaw. Ils eurent beaucoup de peine à s'y faire admettre, et ayant commencé leur discours par de longues louanges de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés contre son maître: «Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de créance.» La lettre de l'empereur était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix, son amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des injures et des dommages commis par son armée: tout cela aux catholiques et au juste-milieu. Mais il donnait à entendre qu'il sévirait avec rigueur contre les Taborites, et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère, d'amener en Bohème _ses voisins et ses amis: quand même_, ajoutait il, _nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en souffrissiez des pertes irréparables pour vous et votre postérité, et sans un déshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste du monde_. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On eût peut-être sacrifié les Taborites, si on eût pu prendre confiance à la parole de Sigismond; mais on le connaissait trop: il avait eu le tort de se montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.
«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majesté nous promet d'écouter nos griefs et nous invite à les lui faire connaître, les voici:--Vous avez permis, au grand déshonneur de notre patrie, qu'on brûlât maître Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté de parler au concile; il n'y a eu que nos excellents hommes à qui on l'ait refusée. Vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, homme de bien et de science, qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez fait proscrire, frapper d'anathème et excommunier la Bohème, et vous avez fait publier cette bulle d'excommunication à Breslaw, à la honte et à la ruine de la Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous les pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. Les princes étrangers que vous avez déchaînés contre nous ont mis la Bohême à feu et à sang, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler à Breslaw Jean de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il approuvait la communion sous les deux espèces. Vous avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw pour une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas, mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le duché de Brabant, que Charles IV votre père avait acquis par de rudes travaux (_Herculeis laboribus_). Vous avez engagé la Marche de Brandebourg sans le consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la couronne impériale, comme pour nous exposer aux railleries et aux mépris de l'univers. Vous avez emporté les saintes reliques qui nous faisaient honneur, les divers joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux monastères. Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, la _mense royale_[28] et tout l'argent qui y était destiné à l'entretien des veuves et des orphelins. En un mot, vous avez violé et enlevé tous nos titres, droits et privilèges, tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette raison, vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est pourquoi nous prions Votre Majesté de nous restituer toutes ces choses et d'ôter de dessus nous tous ces opprobres; de rendre à la nation, les trois provinces qui en ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume; de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées de l'empire, les joyaux, la mense, les lettres publiques, les diplômes et tout ce qui a été soustrait; d'empêcher les nations voisines, et surtout celles qui sont comprises dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre notre sang. Nous prions aussi Votre Majesté de nous faire savoir sa résolution _claire et nette_, à l'endroit des quatre articles dont nous sommes absolument résolus de ne pas nous départir, non plus que de nos droits, constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»
[Note 28: C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer qu'en faveur des pauvres.]
Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur ou, pour mieux dire, de _grandesse_ imposante qui montre ce que la haute seigneurie de Bohème avait été jadis, plutôt que ce qu'elle était désormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient sérieusement menacés; et en disputant à l'empereur les franchises de la nation, ils ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n'était plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait ces franchises pour lui-même, et non plus seulement pour ces grands et pour ces monastères qu'il écrasait et dévastait pour son propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable qu'on appelait le royaume; et la haute noblesse, en ne donnant pas sincèrement les mains à son admission, ne faisait, en bravant l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter. Elle crut pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi du dehors et contre celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestèrent tout bas; et au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.
Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent de la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que son intercession en faveur de la Bohème lui avait valu au concile des _choses fort dures à digérer;_ que ce n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie et condamnée, mais de _mauvaises gens_ qui avaient pillé, brûlé, etc.; en d'autres termes, que la noblesse n'avait pas été compromise dans la proscription et pouvait se réhabiliter, grâce à lui; mais que ces mauvaises gens, c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être châtiés et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait n'avoir emporté la couronne, les titres, les joyaux et les reliques que pour les soustraire aux outrages; que d'ailleurs ces mêmes grands qui lui reprochaient cette action comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes, de leurs conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage des princes _ses voisins et ses amis_ les désordres et les dommages dont on l'accusait en Bohème. Il concluait en promettant à la grandesse une augmentation de privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la destruction de Wisrhad, des temples augustes et des belles églises de Prague, et en le menaçant de la colère de ses amis, c'est-à-dire de l'invasion étrangère, s'il ne respectait l'église de Saint-Weit et la forteresse de Saint-Wenceslas.
Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant toujours sur ses armées, fit entrer en Bohème vingt mille Silésiens qui massacraient hommes et femmes, coupaient les pieds, les mains et le nez aux enfants. Aussi lâches que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle que Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes taborites des villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte, voulurent les poursuivre jusqu'en Silésie. Mais le seigneur Czinko de Wartemberg, celui que le moine Jean avait déjà désigné comme un traître, entra en composition avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder leur retraite. Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva le peuple contre Czinko; et les paysans l'auraient assommé avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se fût retiré au plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de prêcher contre lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir la Silésie sans la défection de ce Wartemberg. Mais les grands justifièrent leur collègue, et le juste-milieu passa condamnation.
XI
La plupart des historiens placent à l'année 1421, au milieu de laquelle nous voici arrivés, la persécution principale de la secte des Picards par Jean Ziska. Voici ce qu'ils racontent:
Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent qu'elle était composée de quarante personnes, les autres d'une grande multitude) s'était emparée d'une île dans la rivière de _Lusinitz_ (je ne pense pas qu'aucune rivière ait d'île assez grande pour être occupée par une grande multitude). Cette secte était venue de France (de _la Gaule Belgique_) avec un prêtre nommé _Picard_, qui se disait fils de Dieu, et se faisait appeler Adam. Il faisait des mariages, ce qui n'empêchait pas que les femmes fussent communes entre eux; assertion fort contradictoire. Ils allaient nus, satisfaisaient leurs passions au milieu de leurs offices religieux, se livraient à mille dérèglements qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de leur croyance, avec un fanatisme sérieux, se disant les seuls hommes libres, les seuls enfants de Dieu, les êtres purs par excellence, qui ne pouvaient pécher, parce qu'ils étaient arrivés à l'état de perfection et de sainteté qui n'admet plus la notion du mal. «Il en sortit un jour quarante de l'île, qui forcèrent les villages voisins et tuèrent plus de deux cents paysans, les appelant enfants du diable. Ziska les assiégea dans leur île, s'en rendit maître, et les passa tous au fil de l'épée, à la réserve de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur superstition,» et des femmes dont plusieurs accouchèrent en prison sans qu'on pût les convertir. Ulric de Rosemberg se donna le plaisir de les faire brûler. _Elles souffrirent le feu en riant et en chantant_. Les historiens appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites et de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle se montra aussi en Moravie, dans une île de rivière; qu'elle y pratiquait les mêmes délires, et y professait la même croyance. Elle y fut immolée par les catholiques, et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.
On raconte que d'autres fois, à différentes époques, Ziska persécuta les Picards, et enfin qu'il les poursuivit à outrance en 1421. Deux de leurs prêtres, dont l'un était surnommé _Loquis_, à cause de son éloquence, furent arrêtés d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à la prière des Taborites; puis arrêtés de nouveau à Chrudim, ils furent attachés à un poteau par le capitaine de la ville, qui demanda à _Loquis_, en lui assénant un grand coup de poing sur la tête, ce qu'il pensait de l'Eucharistie. Martin Loquis répondit tranquillement que le dogme de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie. Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le curé calixtin de Graditz, ce même Ambroise qui avait montré tant d'énergie dans l'affaire des Silésiens, intercéda pour les prisonniers, qui furent remis entre ses mains. Il les emmena à Graditz, les garda quinze jours, et tâcha vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque calixtin Conrad les fit conduire à Raudnitz, et les garda huit mois dans un cachot, défendant au peuple de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les réclama afin de les envoyer _brûler pour l'exemple_ à Prague; mais les consuls de Prague s'y opposèrent, _craignant une sédition dans la ville, parce que Martin Loquis y avait beaucoup de partisans_. Ils préférèrent envoyer un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad punît les prisonniers _à son gré_. L'archevêque calixtin les fit torturer, «et ils nommèrent dans les tourments quelques-uns de ceux qui étaient dans leurs sentiments sur l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau à revenir de leurs erreurs: _Ce n'est pas nous qui sommes séduits, répondirent-ils en souriant, c'est vous qui, trompés par le clergé, vous mettez à genoux devant la créature_.» Enfin ils furent conduits au supplice; «et comme on les exhortait à se recommander aux prières du peuple: _Ce n'est pas nous_, dirent-ils encore, _qui avons besoin de prières; que ceux qui en ont besoin en demandent_. Ils furent tous deux jetés dans un tonneau plein de poix ardente.»
Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins avaient tellement pris le dessus en Bohème, qu'on ne professait plus ouvertement la négation de la présence réelle, et que ceux qui le faisaient subissaient le martyre. Il en résulte clairement aussi que le nombre de ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un terme de mépris que les sectes ennemies se renvoyaient depuis longtemps l'une à l'autre, sans qu'aucune voulût l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de la rivière) était considérable, puisqu'on craignait la fureur du peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre de Loquis le prouveront de reste.