Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites
Chapter 4
Comme les émeutes et les violences commençaient, et que plusieurs gentilshommes de l'intérieur, espèce de Burgraves qui faisaient depuis longtemps le métier de bandits pour leur propre compte, se servaient du hussitisme comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner les couvents et détrousser les voyageurs, les grands de Bohème s'assemblèrent pour délibérer sur les conséquences de la déclaration de l'Université. Ils formèrent une députation des plus considérables d'entre eux, pour aller trouver le roi et l'inviter à s'occuper un peu de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous l'avons dit, entre la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l'ivrogne et Charles VI l'insensé. Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient que malgré eux sur la scène, où on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux drapeaux qu'on tire de la poussière.
Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour se donner du coeur, dans sa forteresse de Tocznik au sommet d'une montagne du district de Podwester. Dès qu'il aperçut les députés, il eut peur et se barricada. On parvint cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, et ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma dans la forteresse de Wyssobrad. C'était un pauvre porte-respect, que ce roi fainéant, abruti dans la débauche et naturellement poltron, bien qu'il eût parfois des velléités de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville vinrent lui demander des églises pour y enseigner le peuple à leur manière, et y donner la communion des subutraquistes[16]. Il leur demanda du temps pour y penser, et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz, qui était à leur tête, _qu'il filait là une corde pour se faire pendre_. Les hussites de Prague insistèrent les armes à la main. Les conseillers du roi répondirent en son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa l'affaire et retarda l'explosion, en disant au peuple, sur lequel il exerçait déjà une grande influence, qu'il fallait attendre l'issue du concile, et ses résolutions pour ou contre le hussitisme.
[Note 16: Partisans de la communion sous les deux espèces. C'est ainsi qu'on appelait alors les calixtins ou hussites purs.]
Il est temps de parler du _redoutable aveugle Jean Ziska du calice_. Il y a tant d'obscurité sur ses commencements, qu'on ignore son nom de famille. On sait seulement qu'il s'appelait _Jean_, le nom à la mode dans ces temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'était depuis son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit pauvre, et vécut dans la pauvreté au milieu du pillage, par sobriété naturelle et par austérité de caractère, mais sans qu'il ait paru regarder le communisme pratiqué par ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en lui des aptitudes philosophiques, ni aucune méditation religieuse profonde. C'est un fanatique de patriotisme; mais ce n'est point un fanatique de religion, et si ses instincts de divination stratégique approchent de la faculté extatique, il ne parait point s'être embarrassé beaucoup des questions théologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui était départie dans _les jours du zèle et de la fureur_, et il s'y donna tout entier. Entreprenant, opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et invaincu, cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce n'est pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc; il n'est pas non plus comme elle l'inspiration et le coeur de la guerre patriotique; mais il en est la tête et le bras, et comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il en est la torche et le glaive.
Il naquit à Trocznova, dans le district de Koenigsgratz, on ignore à quelle époque. On sait seulement qu'il fut page de Charles IV, et qu'il servit avec éclat en Pologne dans la guerre contre les chevaliers Teutoniques, en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins de quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. Il était au service de Wenceslas à l'époque du supplice de Jean Huss, et on assure qu'il obtint de son maître la permission de jurer haine et vengeance contre les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardèrent la perfidie du concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond comme une injure faite à la Bohême. Mais quoique le fait dont je vais parler ne soit pas authentique, il a paru, à quelques historiens, motiver encore mieux l'espèce de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept années de sa terrible mission. Selon la tradition à laquelle je me fierais assez dans les pays dont l'histoire a été supprimée en grande partie ou refaite par les oppresseurs, un moine avait débauché ou violé sa soeur qui était religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d'autres motifs. Complètement désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu de vanité ou d'ambition, nullement enthousiaste à la façon des fanatiques dont il était le chef, il semble qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul l'entraîner à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et savourées avec une volupté si profonde.
Cependant, quand on examine attentivement cette existence à la fois violente et calme de Jean Ziska, on est frappé de l'habileté politique qui préside à tous ses actes et on en vient à se demander à quels autres moyens il pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi dire, pas à pas, et nous verrons à travers le sombre fanatisme qui lui a été injustement imputé, une volonté froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus éclairée et beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la Providence suscite aux grandes missions, mais non comme la cause et le but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes d'affaires; il veut résoudre le problème de toute une existence dans un seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est que la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux hussites plusieurs églises, et, grâce à cet accommodement, l'année 1417 s'écoula sans que les premières conquêtes de la réforme fussent menacées ni entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux reproches qu'on lui avait adressés, par une lettre à la fois lâche et insolente. Il se défendait d'avoir livré Jean Huss; prétendait avoir _vu son malheur avec une douleur inexprimable, être sorti plusieurs fois du concile en fureur;_ puis il alléguait, non l'autorité infaillible des décisions de l'Église, mais la puissance politique de ce concile, _composé, non de quelque peu d'ecclésiastiques, mais des ambassadeurs des rois, et des princes de toute la chrétienté._ Enfin il menaçait les hussites d'une croisade _qui serait suivie de grands scandales et de périls extrêmes._ C'est pourquoi il les priait, _très-affectueusement, de ne pas exposer tout un royaume à une totale désolation, et de rejeter toute nouveauté._ Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point s'immiscer dans de telles affaires. _Qu'ils se corrigent entre eux,_ disait il avec une railleuse indifférence, _comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils ont l'Écriture sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible, à nous autres gens simples, de l'approfondir._
L'athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous les Bohémiens dans leur loyauté et dans leur enthousiasme religieux. Bientôt après arriva la décision du concile à leur égard: elle était rédigée en vingt-quatre articles, révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent les plus odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère. C'est une amplification des préceptes les plus honteux de délation et de férocité. Le premier article intime à Wenceslas l'ordre de jurer soumission et fidélité à l'Église romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres de rébellion qui doivent être punis par le fer et par le feu, ou tout au moins par l'exil et la misère. Tous les fauteurs du hussitisme sont condamnés à mort; _qu'on les brûle,_ ainsi que tous les livres, tous les traités qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss, et _toutes les chansons qui ont été faites contre le concile;_ que l'université de Prague soit réformée; qu'on en chasse les wickléfistes et _qu'on les punisse;_ qu'on rétablisse l'ancienne communion, et que les transgresseurs _soient punis;_ qu'on fasse comparaître devant le siège apostolique les principaux coupables, _tels que sont Jean Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, Jean Cardinal, Zdenko de Loben,_ etc., etc.; que tous ceux qui abjureront _approuvent la condamnation_ de ceux qui, ne se rétractant pas, seront _punis;_ que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et les hussites soient _punis,_ et que ceux qui l'ont fait _jurent de ne plus le faire,_ et, au contraire, de les _poursuivre_ afin de les faire _punir_, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.
C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et expatrier le reste, à moins que la Bohème ne se dégradât jusqu'à l'abjuration de sa foi, jusqu'à la ratification du crime, à moins qu'elle ne consentît, à s'effacer elle-même ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.
Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal Jean-Dominique, cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème, vint s'acquitter de sa légation et procéder _par les voies de fait_ à la conversion des hérétiques. Il débuta par entrer dans l'église de Slana, au milieu de la communion hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé, et par faire brûler un ecclésiastique et un séculier de cette communion. C'était briser la dernière digue et déchaîner la mer.
Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. Wenceslas épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer et feignit même de les approuver. Néanmoins les hussites délibérèrent d'élire un autre roi. Mais Coranda, un de leurs prêtres, éloquent et fin, les harangua fort spirituellement: _Mes frères,_ leur dit-il, _quoique nous ayons un roi ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les autres, nous n'en trouverons point qui lui soit préférable: et on peut même le regarder comme le modèle des princes; car c'est son indolence qui fait notre force. Il est donc juste de prier Dieu pour sa conservation.--Nous avons un roi et nous n'en avons point. Il est roi de nom et il ne l'est pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la muraille.--Et que peut faire contre nous un roi qui est mort en vivant?_
Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès égal auprès des révoltés et auprès du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie beaucoup plus que de sa dignité. Il en prit beaucoup d'amitié pour Coranda. Dominique, accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès de Sigismond, afin de l'animer contre les hussites. Mais il y mourut bientôt, après avoir eu la gloire de faire rétracter un docteur qui prêchait, dit-on, le pur déisme. Il est vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant trois jours à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la mort comme une grâce.
Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une patente que, dans ses jours d'abandon, son maitre Wenceslas lui avait remise, scellée de sa main, pour l'autoriser à tenir son serment de venger la mort de Jean Huss, _rassembla beaucoup de monde,_ et se mit à parcourir le district de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, s'empara de la capitale, se rendit maître de toute la province, et en chassa tous les prêtres et tous les moines. Il y établit la communion sous les deux espèces, et institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant de tomber dans quelque embuscade, il songea à se camper dans une position forte avec son armée. Il choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie dans la province de Béchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas de Hussinetz, celui à qui Wenceslas avait promis une corde pour le pendre, vint l'y joindre avec sa bande. Au bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient de tous les pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents tables furent dressées afin de fraterniser dans la nouvelle communion. C'est peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée sous le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours porté depuis, ainsi que la forteresse de Ziska et celle qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette place forte a joué un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et nos armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.
A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska portèrent le nom de taborites, et peu à peu formèrent une secte de plus en plus tranchée, et une armée de plus en plus intrépide et redoutable.
Un historien contemporain et témoin des événements, nous a transmis le récit de cette première grande communion évangélique des hussites. «En 1419, le jour de la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de peuple dans une vaste campagne appelée _les Croix_ (_Cruces_), proche de Tabor. Il en vint beaucoup de Prague, les uns à pied, les autres en chariot. Ce peuple avait été invité par maître Jacobel, maître Jean Cardinal, et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une table sur des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au peuple sans nul appareil. La table n'était pas couverte, et les prêtres n'avaient point d'habits sacerdotaux. Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce même endroit avec une grande troupe de l'un et de l'autre sexe, portant l'eucharistie. Avant que de se séparer, un gentilhomme ayant exhorté le peuple à dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les blés, il se fit une si bonne collecte, que cet homme n'y perdit rien, car il ne se faisait aucune hostilité; les troupes marchaient avec un bâton seulement comme des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit pour Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant Wisherad. Il est surprenant que dans cette occasion ils ne s'emparèrent pas de cette forteresse dont la conquête leur coûta depuis tant de sang.»
C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites accomplirent en grand pour la première fois les rites de leur culte. Ils se donnèrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante, mais bientôt ils furent troublés par les garnisons que Sigismond tenait toujours dans les villes et châteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de Sussicz, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion, furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu'on leur tendait une embûche. De Knim et d'Aust, des avis furent échangés également entre les pèlerins, afin qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et ils s'envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien armés. Mais avant que ces troupes eurent pu opérer leur jonction, elles furent attaquées par les Impériaux, ayant à leur tête Sternberg, seigneur catholique, président de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent taillés en pièces; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, et le forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout le jour sur le lieu du combat, enterrant les morts d'Aust et faisant dire l'office divin par leurs prêtres. De là ils se rendirent à Prague en chantant des hymnes de victoire, et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères. À cette occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre ceux de Tauss[17], dans le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pièces précieuses nous font connaître les caractères historiques mieux que toutes les déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541, dans la maison de ville de Prague.
[Note 17: Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la même ville, ou du moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les historiens anciens un nom, même des plus importants, sur lesquels ils s'accordent. Il paraît qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanisée des noms bohèmes n'offre guère plus de certitude. Je ne me pique d'une d'aucune exactitude pour ces noms sur lesquels rien n'a dû m'éclairer suffisamment. On sait l'indifférence de nos historiens français des derniers siècles, et le sans-gêne des corruptions de la basse-latinité du moyen âge pour les noms étrangers. Je croirais cependant que le véritable nom ancien de Tauss est Tusia, à cause d'une anecdote consignée dans plusieurs livres à ce sujet. La tradition rapporte qu'en 974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohême, à tenir une chaudière sur le feu pour avoir commis un fratricide, et ce prince voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: _Tu sta_. La légende peut être fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule que je me permettrai: on me la pardonnera. J'avais placé le château fantastique de Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.]
«_Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista._--Mes très-chers frères, Dieu veuille par sa grâce, que vous reveniez à votre première charité, et que, faisant de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de Dieu, vous persistiez en sa crainte. S'il vous a châtiés et punis, je vous prie en son nom, de ne vous pas laisser abattre par l'affliction. Ayez donc égard à ceux qui travaillent pour la foi et qui souffrent persécution de la part de nos adversaires, surtout de la part des Allemands, dont vous avez éprouvé l'extrême méchanceté à cause du nom de J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos ancêtres, qui étaient toujours en état de défendre la cause de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes frères, ayant toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la république, nous devons être fort vigilants, et il faut que quiconque est capable de manier un couteau, de jeter une pierre et de porter un levier (_une barre, une massue_), se tienne prêt à marcher. C'est pourquoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons de tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de la vérité et les destructeurs de notre nation; et je vous prie instamment d'avertir votre prédicateur d'exhorter le peuple dans ses sermons à la guerre contre l'Antéchrist. Et que tout le monde, jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que, quand je serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni aliments, ni pâturages, et que vous fassiez provision de bonnes armes. C'est le temps de s'armer non-seulement contre ceux du dehors, mais aussi contre les ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier combat, où vous n'étiez que peu contre beaucoup de monde, et sans armes contre des gens bien armés. La main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie.--_Ziska du Calice, par la divine espérance, chef des taborites. _»
III.
Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du peuple. Il les exerça au métier des armes dans lequel il était consommé, et en fit d'excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement. Protégée par des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés profonds et des murailles si épaisses, qu'elles pouvaient braver toutes les machines de guerre, des tours et des remparts savamment disposés et construits avec une force cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en enlevant par surprise un poste où Sigismond avait envoyé mille chevaux. Il apprit à ses gens à les monter et leur fit faire l'exercice du manège. Puis il se rendit à Prague avec quatre mille hommes qui suffirent pour y porter l'épouvante chez les uns et pour enflammer l'ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond. Ziska pensa que le moment n'était pas venu, et qu'avant tout il fallait se débarrasser du clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre, il songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter, et il savait bien où il trouverait de quoi payer les frais de la guerre. L'impatience des taborites était extrême. Peut-être trouvaient-ils que Ziska n'allait pas assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de déposer Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas Gansz. Pour les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être pas livrer et abandonner le maître, qu'il avait servi et qui lui avait été débonnaire, leur livra le pillage des couvents, tandis que Wenceslas se retirait dans une autre forteresse à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Ambroise et le couvent des Carmes furent dévastés et les moines chassés. Le gage de chaque victoire était l'inauguration de la communion nouvelle dans les églises. On y portait la _monstrance_ c'est-à-dire l'eucharistie, dans un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et les ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les catholiques. Ziska, à leur tête, entra dans la maison du compère prêtre qui avait abusé de sa soeur, le tua, le dépouilla de ses habits sacerdotaux et le pendit aux fenêtres.
De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait de s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prémontré, nommé Jean, nouvellement hussite, et l'un des hommes les plus terribles de cette révolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau où était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec fermeté au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques prisonniers. En ce moment, je ne sais quelle main insensée lança une pierre sur Jean le prémontré et sur sa monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se réveilla, on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs prirent la fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti, furent jetés par les fenêtres et reçus en bas sur des broches et sur des fourches; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse folie de jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.