Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites

Chapter 12

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Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe. Aeneas Sylvius l'a justifiée en qualifiant Ziska de _monstrum detestabile, crudele, horrendum, importunum_, etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui demandent si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit et qu'on connaît par conséquent l'histoire.

Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec ces mots:

«_L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut Jean Ziska du Calice, chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu._»

Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit son distique dans ce temple en l'honneur de Ziska. Évidemment celui qu'on vient de lire ne fut pas tracé par une main calixtine.

«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel où Jean Huss et Ziska sont représentés l'un auprès de l'autre. Sous l'effigie de Jean Ziska, on lisait ces vers latins...», que je donnerai en français, et qui me semblent émanés de la secte picarde qui croyait au retour des morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission de la vie[35]:

«_Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en revient, Rome impie, prends garde à toi!_»

[Note 35: Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la croyance des Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites ont cru au retour immédiat des âmes dans de nouveaux corps.]

Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et Procope fut regardé comme le possesseur de l'âme de Ziska. Dans la Bible, on voit l'esprit des prophètes passer, en partie ou en totalité, dans celui de leurs continuateurs et de leurs adeptes.

Sous la figure de Jean Huss on lisait:

«_Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a plié sous lui; et comme on voit en plusieurs lieux les bustes des héros, ainsi Czaslaw conservera éternellement la mémoire de Ziska._»

Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces seigneurs catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons, Ziska avait cru devoir jusqu'au bout conserver des ménagements et une apparence d'amitié. Le misérable Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler les _vieux Picards_, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique, ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, il fallait bien au moins qu'il rendit justice à la valeur célèbre de Ziska.

Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne, moitié picarde:

«_Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa _patrie, l'honneur de Mars. Il a précipité dans le Styx, avec sa foudre vengeresse, les moines, cette peste criminelle.--Il reviendra encore pour punir les bonnets carrés._»

Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre avec ces mots:

«_Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait le corps et le sang du Seigneur._» Ceci est du pur calixtin.

Enfin sous la massue: «_Jean Ziska repose sous ce «marbre; il fut la terreur des tonsures de Rome. «Huss! il fut le vengeur de ta mort, en poursuivant «à outrance les ennemis du calice et en massacrant «les moines. Cette massue toute teinte de leur sang, «en sera un témoignage éternel._»

Ce distique sanguinaire est franchement taborite.

J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent m'expliquer le respect et l'amour que Ziska le Calixtin inspirait à des esprits travaillés de tant d'idées contradictoires. Un hérétique de la fin du quinzième siècle ajouta son hommage aux précédents:

«_Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le «fléau des moines et du prélat romain, le raillant «défenseur de la Bohême, la terreur de l'empire «d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova «donna naissance, et qui en portait les armes._»

De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse de l'appréciation historique et pour la profondeur du sentiment religieux, celle qui l'appelle tout simplement le _chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu_, et je l'attribuerais volontiers au plus pur, au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, à Procope le Grand.

Puisque nous examinons les jugements du passé sur Ziska, nous citerons celui de Cochlée, l'historien le plus passionné contre lui:

«Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement l'égaler, mais même le préférer aux plus grands capitaines. En est-il aucun qui ait livré plus de combats et remporté plus de victoires que lui, tout aveugle qu'il était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire aux Bohémiens. Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se faisaient avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement et pendant sa vie et après sa mort. Comme les Taborites n'avaient point encore de cavalerie, il trouva moyen de leur en donner en démontant la cavalerie ennemie, pour soutenir l'infanterie retranchée avec des chariots, etc.»

Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous les historiens. Par leur moyen les Taborites, marchant en un seul corps, soldats, munitions, armes et bagages étaient toujours prêts à se former en retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire. Ils avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en faisant eux-mêmes de leurs camps instantanément, et suivant toutes les combinaisons que leur dictait le génie stratégique de Ziska, leurs places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre et pour former leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient des lettres, des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat à reconnaître le chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot à prendre et à retrouver sa place dans le combat.

A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta la lance ou _framée_ des anciens Germains, et le boucher. La lance était longue, légère, et si maniable, qu'on s'en servait également comme d'une pique ou d'un javelot. Le bouclier était également léger et portatif, bien qu'il fût de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pensée dominante de chaque secte. On le fixait en terre avec des crocs destinés à cet usage, et l'on combattait derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans doute le bois de ces légers boucliers était d'une extrême dureté et à l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de combattre étaient devenues si étrangères aux Allemands, qu'ils étaient frappés d'épouvanté et ne savaient aucun moyen d'en triompher.

Le redoutable aveugle était toujours monté sur son char auprès du principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui expliquaient l'ordre de bataille et la situation des lieux; et quoiqu'il ne tirât plus l'épée, il conduisait toutes choses avec la promptitude, la prudence, la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration d'un grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il n'avait qu'à entendre le nom du lieu où il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il l'avait vu en y passant plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre détail, jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus simple exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, les vallons, les montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda jamais une manoeuvre qui ne fût facile et prompte à exécuter. La lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses portraits et de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice humaine de son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis, être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scènes de désespoir. C'était une sorte d'être abstrait dont la main n'agissait plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom gouvernait tout et dont l'inspiration faisait, tout agir[36].

[Note 36: «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de plusieurs batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» _Fu goxe_.]

Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorèrent pour sa douceur, son désintéressement, son calme, son affabilité. Ils ne lui parlèrent jamais qu'en l'appelant frère Jean; et il ne se servit jamais avec eux que du nom de _frères_. «Il était de moyenne taille, avait «le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête «grosse, les cheveux ras et châtains, de longues moustaches, «la bouche grande et le nez aquilin.» _Il portait toujours la moustache et le costume polonais_, ce qui pouvait être une particularité dans un pays où l'on avait dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était probablement qu'un retour ou un attachement marqué à l'antique costume slave. On vit longtemps à Tabor un portrait qui avait été fait d'après lui de son vivant, et qui pouvait être une belle chose, car le temps d'Albert Durer approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange, debout devant lui, lui présentait le calice. Des peintures analogues étaient répandues dans toute la Bohème. Sur les portes des villes, sur les murailles, sur les boucliers, partout on voyait des calices grossiers présentés à la foule avide pur des anges[37]. Je m'imagine que ces ligures, quelque barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient avoir un grand caractère, et qu'Albert Durer les vit et en fut frappé. Quelques-unes des gravures sur bois de ce maître semblent être des symboles hussitiques. On y voit le calice simple et austère dans la main de l'ange, et le calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine. Les cieux pleuvent du sang, les ministres ailes de la colère divine y courent sur les nuages. Dans le fond on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus entraînés au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les piques et les fourches des soldat. Albert Durer avait embrassé le parti de la réforme. Quoique en véritable artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui bien avec tous les partis, peut-être dans le secret de son âme, toutes ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans des événements plus récents. Peut-être ces victimes qu'on chasse et qu'on précipite du haut des montagnes sont-elles des Taborites immolés par les mineurs de Cuttemberg[38]. Un personnage empanaché et d'une grande taille se dessine dans le lointain, assistant aux supplices comme Hérode ou Pilate. C'est peut-être Sigismond ou Rosemberg. Ailleurs, on voit des prélats et des monarques qui font torturer, brûler et aveugler des martyrs, peut-être Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches célèbres des noms tirés de l'histoire de la primitive Église, de l'ancien martyrologe et de l'Apocalypse de saint Jean; mais de saint Jean aux persécutions des hérétiques du quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau d'un de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de Dioclétien. Il est certain que les hérésies du moyen âge et de la renaissance ont expliqué admirablement les mystérieuses prophéties de Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver hors de là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications en furent inspirées, tous les symboles en furent mis au jour et célébrés avec enthousiasme.

[Note 37: C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le sens: «La Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus d'autre dieu que Bacchus.»]

[Note 38: Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas jusqu'à la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces compositions.]

«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son armée. On n'entendait que lamentations et murmures contre la fortune qui avait condamné à la mort un homme immortel. Les Taborites, après avoir mis tout à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme pour sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs funèbres, se partagèrent en trois bandes.» La première retint le nom de _Taborite_, et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institué l'héritier de ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'_Orébite_, et mit à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement pour le distinguer par l'antithèse que présentait sa stature, car ce fut aussi un grand guerrier; la troisième bande prit le nom d'_Orpheline_, pour désigner son deuil, et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en trouvait pas un seul en particulier qui fût digne de succéder à Ziska. Ces Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots, dont ils se faisaient un camp, ou plutôt une ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne jamais demeurer ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour les besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée. «Ce partage n'empêcha pas que les trois corps ne s'unissent étroitement quand il s'agissait de la cause commune. Ils appelaient la Bohème _la terre de promission_, et les Allemands, soit _Philistins_, soit _Iduméens_, soit _Moabites_, soit _Amalécites_, distinguant par ces noms ceux des diverses provinces. Les Orphelins et les Orébites tirèrent du côté de la Lusace et de la Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l'Autriche par la Moravie.» Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohème la terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens furent regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et des fantômes invincibles. «De sorte qu'il ne s'agissait plus d'anathématiser, mais d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Satan.» Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous avons à vous raconter, Mesdames, les aventures de la comtesse de Rudolstadt.

FIN DE JEAN ZISKA.