Jean Sbogar

Part 9

Chapter 93,894 wordsPublic domain

« Telles sont aussi nos lois, — me dit-il en me prenant la main, — et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers, et que vous consentiriez difficilement à partager les douces habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos montagnes, contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes d’une ceinture d’hommes formidables, et protègent ces champs, qui les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous êtes probablement un des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, — poursuivit-il en m’indiquant un recoin isolé de la vallée, délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une riche moisson, — tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver quand votre famille se sera étendue dans nos montagnes; car chez les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des villages à l’étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment vous êtes pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de l’hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement, recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature accorde aux désirs d’un homme simple. »

En achevant ces paroles, il se disposait à me quitter, mais une idée insupportable corrompait mon bonheur et me rendait incapable d’en jouir. Il y allait de ma vie de me faire connaître, mais quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me défendait de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards un bienfait qui ne m’était pas destiné.

« Mon frère, — lui dis-je, — vous êtes abusé par les apparences. Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la liberté. Tout me prouve que j’y aurais trouvé les seuls biens que je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et de mon cœur ; mais ce paradis que vous m’offrez appartient à un homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un étranger que vous avez le droit de punir. »

Le Morlaque me regardait.

« Jeune homme, — dit-il après un « moment de silence, — on ne sait pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes et l’être pour toujours! Rassure-toi d’ailleurs. Jeune comme toi, et alors étranger comme toi au Monténègre, j’y vins chercher un asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs dont je craignais aussi d’être repoussé. Va, — continua-t-il avec une sorte d’autorité, — prends possession des terres que je t’ai montrées. Elle n’appartenait à aucun homme en particulier, mais au premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligés de réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles occupent ici un territoire qui suffirait à un peuple. Les enfants de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voisins et sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, — me dit-il. — Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur. »

« Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître d’un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur facilité et leur succès changeaient toujours en plaisir. Mon domaine sauvage était arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade du sommet de mes rochers, et allait baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des familles innombrables d’oiseaux voyageurs. Je jouissais avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je ravissais l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne! J’en avais dix- huit alors, et l’habitude d’une vie agreste avait développé mes forces de manière à m’étonner moi-même.

« J’étais heureux, je le répète, heureux parce que j’étais libre, parce que j’étais sûr de l’être, et je ne connais rien de plus propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantait, comme tout me mettait hors de moi dans la contemplation de la nature! Souvent cependant j’étais tourmenté par un besoin inconcevable d’être aimé, et la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s’associer à mon sort. J’éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurais portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu’il serait doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une folle jeunesse abandonnée à ses passions.

« Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et j regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras, car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d’ailleurs les autres bergers mérédites, qui ne se fréquentaient presque pas entre eux; mais j’en étais connu par quelque courage et par une grande force physique que le hasard m’avait fait quelquefois essayer sous leurs yeux.

« La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel je vivais, et dont aucune circonstance ne m’avait fait sortir, ce qu’on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avaient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l’extraordinaire comme les hommes civilisés.

« Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du plateau inférieur où j’habitais est à peu près inaccessible. Qu’y viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins? Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étaient morts; nous nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avais tout fait pour mourir, car la vie me lassait; mais je perdis la connaissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela serait fort long et fort inutile à raconter.

« Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois de la terre, a fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurais tout quitté pour en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible ne m’avait pas retenu!

— Depuis longtemps? — dit Antonia.

— Depuis que je vous ai vue, — reprit froidement Lothario; — et si mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’était attaché à quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu comprendre et envier le bonheur de mes bocages! — C’était le rêve de la jeunesse!

— Il me semble, Lothario, — dit madame Alberti, — que vous créez des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses qualités vous donnaient lieu d’espérer dans le monde; mais mon existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit de me désavouer.

— Allons aux montagnes Clémentines, — dit Antonia en se jetant dans les bras de sa sœur.

— Aux montagnes Clémentines! — s’écria Lothario, — Antonia y serait venue! — elle m’y aurait suivi, et la privation d’un tel bonheur ne suffirait pas à mon châtiment éternel! »

La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.

Un poids de glace tomba sur le cœur d’Antonia. Lothario s’approcha d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence froide et polie:

« Aux montagnes Clémentines! — répétat-il à voix basse. — Antonia y serait venue? »

Antonia chercha les yeux de sa sœur.

« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et avec Lothario.

— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »

Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient seules. Ce billet était conçu en ces termes:

« Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia, jamais! »

LOTHARIO.

Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible venait d’être porté à ce faible cœur, et madame Alberti conçut que ce coup était irréparable.

Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et, suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsqu’Antonia fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse, dont elle ne pouvait chercher le mot sans sentir son cœur défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario avait dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avait évité de la laisser rentrer dans cet appartement, qui ne lui rappelait que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme elle était parvenue à s’y introduire sans témoins, et qu’elle regardait, pensive, la place où il l’avait quittée, elle aperçut, au pied du siège sur lequel elle était assise, de petites tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le ressort était brisé. Elle s’en saisit; et pensant qu’elles pouvaient contenir l’explication dont elle avait besoin, que peut-être même Lothario ne les avait pas abandonnées sans dessein dans cet endroit, elles les ouvrit avec empressement, et y promena rapidement ses regards. Elles ne renfermaient qu’une douzaine de pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, suivant les circonstances où les idées s’étaient présentées à l’imagination de Lothario.

Deux ou trois de ces lignes étaient écrites avec du sang.

Elles offraient peu de liaison entre elles; mais presque toutes étaient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette misanthropie sauvage et exaltée qui dominait dans ses discours.

Trop préoccupée par les sentiments qui remplissaient son cœur pour s’attacher à leur sens, et pour y voir autre chose que ce qu’elles offraient en effet de plus remarquable, des images singulières, des pensées rêveuses, des traits d’une énergie sombre, mais rien qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Antonia referma les tablettes de Lothario, et les cacha dans son sein, sans les communiquer à madame Alberti.

XIII

Ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l’innocent gémit, tandis que le crime est revêtu de la robe d’honneur. Le jour des vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous dévoiler le secret du juge et de la victime.

HERVEY.

TABLETTES DE LOTHARIO

« Le mont Taurus élevait son front par-dessus toutes les collines ; une d’elles lui dit: Je ne suis qu’une colline, mais je renferme un volcan. »

« LA SOCIÉTÉ, c’est-à-dire une poignée de patriciens, de publicains et d’augures, et de l’autre côté, le genre humain tout entier dans ses langes et dans ses lisières..... »

« Les législateurs du XVIIIe siècle ressemblent aux architectes de Lycérus, qui emportaient dans les airs les matériaux d’un palais, et qui ne s’occupaient pas des fondements. »

« Les peuples usés demandent à être gouvernés. Les peuples dépravés ont besoin d’être soumis. La liberté est un aliment généreux qui ne convient qu’à une saine et robuste adolescence. »

« Quand la politique est devenue une science de mots, tout est perdu. Il y a quelque chose de plus vil au monde que l’esclave d’un tyran: c’est la dupe d’un sophiste. »

« Il est inconcevable que les hommes s’égorgent pour leurs droits, et que ces prétendus droits de l’homme ne soient que des mots mystiques interprétés par des avocats. Pourquoi ne parle-t-on jamais à l’homme du premier des droits de l’homme, de son droit à une part de terre déterminée dans la proportion de l’individu au territoire? »

« Quelle est cette loi qui porte les emblèmes et le nom de l’égalité à son frontispice? Est-ce la loi agraire? — Non, c’est le contrat de vente d’une nation livrée aux riches par des intrigants et des factieux qui veulent devenir riches. »

« Un homme flatte le peuple. Il lui promet de le servir. Il est arrivé au pouvoir. On croit qu’il va demander le partage des biens. Ce n’est pas cela. Il acquiert des biens, et il s’associe avec les tyrans pour le partage du peuple. »

« Le mot sacré des Hébreux, c’est I’or. Il y a une manière de le prononcer à l’oreille des juges de la terre qui fait tomber votre ennemi raide mort. »

« Lycurgue pensa une chose étrange: c’est que le vol était la seule institution qui pût maintenir l’équilibre social. »

« N’est-tu pas las, jeune homme, de moissonner les jardins de Tantale? Ouvre les yeux sur les maux de l’humanité; regarde. Le gouffre de Curtius est encore ouvert et il faut que beaucoup s’y précipitent pour le salut du monde. »

« L’aumône est une restitution partielle, faite à l’amiable. Le mendiant transige; plaidons. »

« Tirez un homme du fond des bois, et montrez-lui la société; il sera bientôt corrompu et méprisable comme vous, mais il ne comprendra jamais l’aréopage impassible qui envoie froidement un mendiant à la potence pour avoir décimé le banquet d’un millionnaire. »

« C’est une question difficile à décider que de savoir ce qu’il y a de plus hideux dans la vie sociale du délit ou de la loi, ce qu’il y a de plus cruel du coupable ou du juge, du crime ou du châtiment. Les opinions sont fort partagées. »

« Tuer un homme dans le paroxysme d’une passion, cela se comprend. « Le faire tuer par un autre en place publique, dans le calme d’une méditation sérieuse et sous le prétexte d’un ministère honorable, cela ne se comprend pas. »

« Une chose effrayante à penser, c’est que l’égalité, qui est l’objet de tous nos vœux et de toutes nos révélations, ne se trouve réellement que dans deux états de l’homme, l’esclavage et la mort. »

« De voir les peuples se débattre autour d’une idée comme des fourmis pour un brin de paille, il y a de quoi mourir de confusion. Un brin de paille, au moins c’est quelque chose, et une idée, ce n’est rien. »

« Le vol du pauvre sur le riche, si on remontait à l’origine des choses, ne serait, en dernière analyse, qu’une réparation, c’est-à-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur dans les mains du volé. »

« La plus haute portée de liberté à laquelle puisse parvenir une nation qui s’avise de sa souveraineté, c’est le droit de choisir un esclavage à son goût. »

« Il y a un grand obstacle à l’affranchissement des villes: ce sont les villes.

« Montrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous montrerai l’esclavage; le lion et l’aigle seuls sont rois, parce qu’ils sont solitaires. »

« La méchanceté est une maladie sociale. L’homme naturel n’est pas plus malfaisant qu’une autre brute. L’homme civilisé fait horreur ou pitié. Comptez les étages d’une maison, et rappelez-vous la parabole de Babel. »

« Si j’avais le pacte social à ma disposition, je n’y changerais rien; je le déchirerais. »

« Le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est la société. La première fois que l’homme s’est enveloppé d’une ceinture de feuillages, il a revêtu l’esclavage et la mort. »

Il y a deux instincts très opposés dans l’homme simple: l’instinct de conservation pour lui et pour ce qui procède de lui ; l’instinct de destruction pour tout ce qui lui est appris et commandé. La société est donc fausse. »

« Toutes les œuvres de Dieu sont accomplies dans leur destination et dans leur fin. Si la société était entrée dans le but de la création, l’alouette ne conduirait jamais ses petits dans un champ de blé mûr et prêt pour la moisson. »

« Il y a peu d’hommes dont le cœur ne tressaille d’indignation et de douleur à l’aspect d’un fier lion garrotté dans une cage de fer, et léchant avec humilité la main sanglante du boucher qui le nourrit. Que doit penser l’homme qui regarde l’homme? »

« Pour rendre l’inégalité politique moins outrageante, presque tous les peuples qui ne l’ont pas fait reposer sur des avantages moraux en ont du moins rattaché l’origine à des souvenirs généreux ou à des traditions sacrées. Il ne s’est pas trouvé encore de législation assez dépravée pour avouer dans ses institutions l’aristocratie de l’argent. Quand nous en serons là, il fera beau vivre, car tout finira. »

« Il est bien humiliant pour l’espèce que les esclaves ne soient en minorité nulle part dans une société humaine. Que faut-il donc pour changer une mauvaise place contre une bonne, quand on a la force et le nombre? »

« Rien de plus facile que de persuader à l’homme qu’il dépend de l’homme, en vertu d’un droit mystérieux, fondé sur un titre inconnu. Mais comment lui faire comprendre, ce qui est vrai, que sa dépendance résulte purement et simplement de l’inégalité d’un ancien partage du sol, qui n’a changé ni de forme ni d’étendue, et qui peut tous les jours être remis en litige? »

« La ruche de l’abeille n’appartient pas au frelon, mais les fleurs des champs appartiennent à tous les insectes de l’air. La seule propriété inviolable de l’individu, c’est son industrie. »

« Est-il vrai que la plupart des souverains de l’Europe s’occupent de faire cadastrer la terre? Soit. »

« Instituer des monarchies aujourd’hui, c’est une grande pitié. « Je n’ai pas été surpris de trouver la cellule d’un ermite à demi cachée dans la cendre du cratère; mais qu’un roi pense à bâtir son trône au fond, je ne le lui conseille pas! »

« Tendre pour la dernière fois l’arc de Nemrod, ce n’est pas une rare merveille, Napoléon! dix autres l’ont fait avant vous. — Passe encore pour le briser. »

« Nos feux d’artifice de Venise finissent par une gerbe de feu qui éclipserait le soleil dans son midi.

« La nuit n’en est que plus profonde après cela, la nuit qui appartient aux voleurs.

« Le lendemain d’une GRANDE NATION, c’est la nuit d’un feu d’artifice. »

« Si vous réussissiez dans vos projets, — disent-ils, — ce serait à recommencer demain. »

« Le grand mal que de recommencer demain! nous sommes si bien aujourd’hui! »

« Quand on a cessé de vivre en premier dans le cœur d’un autre, on est très réellement mort. Il n’y manque plus que la façon. »

« Une société qui tue un homme est bien convaincue qu’elle fait justice. — Immense et sublime justice rétributive que celle d’un homme qui tuerait la société! »

« Deux crimes pour lesquels je suis sans pitié: faire du mal à qui ne peut se défendre, et voler qui a besoin.

« Supplices et malédictions sur l’infâme qui a dérobé le chien d’un aveugle! »

« Le sauvage de la mer du Sud qui donne une femme pour une hache ne fait pas un mauvais marché. Quel est le pays où l’on n’aurait pas une femme avec une hache? »

« Il y a au fond de l’homme trois erreurs ou trois mystères qui le décident à vivre: Dieu, l’amour et la liberté. — Et il y a bientôt deux mille ans que la société n’existerait plus, si quelques mendiants de Galilée ne s’étaient avisés de faire une religion avec cela.

« Combien connaissez-vous de spéculateurs qui placeraient sur la durée probable de cette dernière institution du monde politique un sequin en viager? »

« Je voudrais bien qu’on me montrât dans l’histoire une monarchie qui n’ait pas été fondée par un voleur. »

« Quand les nations arrivent à leur dernier période, il n’y a plus entre elles qu’un cri de ralliement: TOUT EST A TOUS. »

« Et le jour où l’étendard qui portera cette devise sera mouillé des pleurs d’un enfant, je l’arracherai pour m’en faire un linceul. »

« L’histoire des peuples anciens n’est pas difficile à raconter; l’histoire des peuples à venir n’est pas difficile à prévoir. — Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats, les rois. — Et puis après... les peuples peut-être?... »

« Il n’y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple de Delphes. Il faut le bâtir, le consacrer, ou y mettre le feu. »

« Donnez-moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous montrerai un vol qui prendra le nom de propriété. »

« La liberté n’est pas un trésor si rare: elle est dans la main de tous les forts, et dans la bourse de tous les riches. »

« Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse. »

« Mille fortunes pour une pensée! mille pensées pour un sentiment ! mille sentiments pour une action! mille actions sublimes pour un cheveu ! — et le monde, et l’avenir, et l’éternité avec tout cela! »

« Le fondateur d’une secte nouvelle, pauvre homme! l’enlumineur d’une vieille morale, pauvre homme! un législateur, pauvre homme ! — Un conquérant! quelle misère! »

« S’il y a une bonne société au monde, c’est celle où l’on partage tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la trahison s’en mêlent, il arrive une législation. »

« Je ne sais plus qu’un métier à décréditer, celui de Dieu. »