Part 8
« Que le coupable est malheureux sur la terre, — dit-il en secouant la tête, — puisqu’il est détesté par de telles âmes, sans qu’il lui reste devant elles un prétexte pour se justifier ou pour attendrir la rigueur de leur jugement! Il ne leur paraît qu’un monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizarrerie féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d’humain! Il n’a été jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet infortuné n’a pas eu de parents. Il n’a point compté d’amis. Son cœur n’a jamais battu d’un sentiment profond de tristesse à la vue d’un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s’est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu! qu’une pareille supposition troublerait pour moi l’ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur d’un jugement faux, à l’aigreur d’un cœur blessé, à la réaction d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre tout ce qui la froissait, et qui s’est ouvert une voie de sang parmi les hommes, pour se faire connaître à son passage et pour en laisser une marque.
— J’ai pensé cela, » dit Antonia émue en se rapprochant de Lothario et en appuyant sa main sur son épaule.
« La pensée d’Antonia, —continua-t-il, — est toujours une révélation du ciel. Quant à moi, j’ai bien compris, j’ai senti souvent de quelle amertume les misères de la société pouvaient navrer une âme énergique; je conçois les ravages que la passion du bien même produirait quelquefois dans un cœur ardent et inconsidéré. Il est des hommes turbulents par calcul, orageux par intérêt, dont l’exaltation hypocrite ne surprendra jamais ni mon esprit ni ma pitié; mais, tant que je trouve la loyauté sous une action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me faire le second de l’homme qui l’a commise, la justice l’eût-elle déjà condamné. »
Antonia retira sa main avec une sorte d’effroi. Lothario la saisit.
« L’homme a appartenu à deux états bien différents, mais il a remporté dans le second quelques souvenirs du premier; et chaque fois qu’une grande commotion politique fait pencher vers son état naturel la balance de la société, il s’y précipite avec une incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son organisation, qui le ramène toujours d’une autorité irrésistible à la jouissance la plus complète de liberté qu’il puisse se procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats; il est presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la nature de l’homme, et il est en lui-même noble et touchant. C’est bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour quelques moments entre des institutions également précaires qui n’ont plus que le droit du temps ou qui n’ont encore que celui de l’audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité dans celles de la bassesse, et de devenir le partage des derniers misérables.
« Eh quoi! lorsqu’un peuple est arrivé à ce point; lorsque, arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une force invincible, et incertain de son existence, il endort sa lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le caressent pour hériter de ses dernières dépouilles; lorsque la société, si près de sa ruine, ne repose presque plus parmi les méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur quelques règles de morale qui vont cesser d’exister, il sera interdit à l’homme fort qui trouve en lui, et dans l’impulsion qu’il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule garantie des droits de l’espèce entière,... il lui sera défendu de rassembler toutes ses facultés contre l’ascendant de la destruction, contre le progrès de la mort! Je sais bien que cet homme n’arborera point l’étendard des sociétés ordinaires. Les sociétés ordinaires le repousseraient, car il leur parlerait un langage qu’elles n’entendent point et qu’il leur est défendu d’entendre. Pour les servir, il doit se séparer d’elles, et la guerre qu’il leur déclare est la première caution de l’indépendance qu’elles trouveront un jour sous ses auspices, quand la main qui maintient les États se sera retirée tout à fait. Alors ces méprisables brigands, l’objet du dégoût et de l’horreur des nations, en deviendront les arbitres, et leurs échafauds se changeront en autels.
« Ce n’est point ici un paradoxe, — continua Lothario, — c’est une induction tirée de l’histoire des peuples, et qui s’appuie de l’exemple de tous les siècles. Qui ne verrait un effet très naturel de l’ordre des choses dans cet esprit de renouvellement qui se manifeste à la fin d’une civilisation, et qui la tue pour la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu’ainsi, au moins s’il faut en croire l’expérience. Et vous croyez à la Providence, et vous osez blâmer ses moyens! Quand un volcan épure la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites que Dieu l’a voulu; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d’une mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent, qui brisent les ressorts de l’état social pour le recommencer! Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des sociétés nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme ceux que vous condamnez! Qu’étaient, je vous le demande, ces Thésée, ces Pirithoüs, ces Romulus qui ont marqué le passage des âges barbares à l’âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les faibles, parce que les forts n’eurent jamais d’ennemi plus redoutable, et dont la colère ne s’adressait qu’aux rois et aux dieux? Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l’apothéose, quoiqu’il fut bâtard, voleur, meurtrier et suicide. J’ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat. »
Pendant que Lothario parlait, Antonia s’était assise, et le regardait avec un sentiment indéfinissable. Madame Alberti prenait une part moins vive à ses discours, mais elle en jouissait comme d’une idée singulière et nouvelle; et tel était sur elle l’empire de ces idées, qu’il lui faisait souvent oublier combien elles étaient en opposition avec les sentiments qu’elle avait reçus de son éducation, ou que sa propre raison lui avait inspirés.
Le caractère de Lothario, connu d’ailleurs par une indépendance un peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne portaient pas le sceau du pouvoir et l’approbation plus honteuse encore de la multitude, prêtait à ses expressions un intérêt piquant et singulier; sa position dans le monde était telle, qu’on ne pouvait voir dans ses idées les plus bizarres et les plus hasardées qu’un caprice de son imagination. Cette impression était si générale quand il avait parlé qu’il était rare qu’on essayât de le contredire. On lui savait gré de l’effusion de son cœur, de l’abandon de ses mouvements. On ne lui en demandait pas compte. Cette conversation était finie depuis longtemps, et Lothario, absorbé, ne prenait plus de part à l’entretien indifférent, à l’échange froid des phrases insignifiantes qui y avait succédé. La tête appuyée sur sa main, il attachait un œil sombre sur Antonia, qui avait changé de place sans s’en apercevoir pour se rapprocher de lui, et qui paraissait frappée d’une pensée douloureuse.
« Lothario, — lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, — votre amour pour les faibles et les malheureux vous entraîne quelquefois à dire des choses que vous n’approuveriez plus après avoir réfléchi. Défiez-vous d’un enthousiasme que de certaines circonstances pourraient rendre funestes à votre bonheur, au bonheur de ceux qui vous aiment.
— De ceux qui m’aiment! — s’écria Lothario... — Ah! si j’avais été aimé! si j’avais pu l’être! si le monde m’avait été connu; si le regard d’une femme digne de mon cœur était tombé sur mon cœur avant que le malheur l’eût flétri!... Quelle étrange supposition!... »
Antonia s’était encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour mieux l’entendre. Sa main était croisée dans la sienne.
« Oui, — reprit Lothario, — si une femme qui m’aurait été destinée avait permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de l’amour; si un être qui eût approché d’Antonia, qui en eût approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avait pris alors sous la protection de sa pitié...; si j’avais pu respirer sans profanation l’air agité par les plis de sa robe, ou les ondes de ses cheveux...; si mes lèvres avaient osé te dire: Antonia, je t’aime!... »
La société s’écoulait. Antonia, tremblante, avait cessé de comprendre sa position. Elle restait immobile, et madame Alberti était rentrée; mais Lothario n’avait rien changé à son langage. Il répétait sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et entraînait madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.
« Que faites-vous, — dit-il, — que faites-vous de Lothario? Connaissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cette enfant, savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort? »
Antonia souriait amèrement.
Cette liaison d’idées ne se faisait pas sentir à son esprit; mais elle y voyait un présage pénible.
Madame Alberti ne s’étonnait point. Ces expressions n’étaient pour elle que celle d’un amour exalté, comme Lothario devait le sentir, et comme elle s’en était souvent fait l’image. Elle pressa la main de Lothario, en le regardant d’une manière affectueuse, pour lui témoigner qu’il dépendait de lui d’être heureux, et qu’il ne trouverait point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa sœur. Les sentiments d’Antonia, encouragés par cet aveu, se manifestaient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard, le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.
« Malheur à moi! » dit Lothario d’une voix étouffée, et il disparut.
Le bruit d’une rame qui frappait le canal troubla le morne silence qui avait suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La lune éclairait d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario, qui était ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance peut-être, rappelèrent à Antonia, l’apparition de ce brigand inconnu qu’elle avait vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur ne céda qu’un moment à ce souvenir d’effroi. Quel que fût le motif secret du trouble de Lothario, il lui avait dit qu’il l’aimait, et sa tendresse devait la protéger contre tous les périls.
XII
Ah! contrée délicieuse! s’il se trouvait quelque séjour propre à calmer un peu les peines d’un cœur désolé, à panser les blessures profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les premières illusions de la vie, ce serait toi sans doute qui l’offrirais! Ton aspect enchanteur, tes bois solitaires, ton air pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de tristesse... hors le désespoir.
CHARLOTTE SMITH.
Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario. Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. La résistance même de Lothario s’expliquait alors par des sentiments si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens d’en triompher.
Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne résisteraient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée par des sentiments sombres dont elle avait conservé l’habitude depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui présentait les images, attendait avec une impatience plus inquiète que ce jour fût écoulé. Il lui semblait que Lothario ne reviendrait point, qu’elle l’avait vu pour la dernière fois.
Il revint cependant.
Sa physionomie triste et fatiguée annonçait des méditations pénibles. Son teint était plombé. Son œil avait perdu la douceur ordinaire de son expression; il peignait le vague inquiet et orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d’Antonia et la regarda fixement; madame Alberti était occupée à quelque distance et se dérobait à dessein à leur conversation. Cette situation avait quelque chose de difficile pour l’organisation timide et faible d’Antonia. Elle essayait de sourire, et une larme roulait dans ses yeux. Son cœur battait avec une grande violence. Quelquefois elle se détournait de Lothario, et puis elle s’étonnait, en revenant à lui, de le retrouver dans cette contemplation immobile et sinistre où elle l’avait laissé. Elle voulait articuler quelques paroles, mais elle balbutiait à peine des sons confus, et Lothario ne s’informait point de ce qu’elle avait voulu dire. L’attention avec laquelle il la couvrait de son regard avait quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne. Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant
« Vous êtes donc malheureux, Lothario?... »
Cette question se liait, par un rapport imperceptible, à leur dernier entretien, mais elle était plutôt l’expression d’un sentiment douloureux qui résultait de ce qu’elle éprouvait alors, qu’une transition préparée à ce qu’elle avait promis de dire.
Lothario ne répondit point.
« Cependant, — continua-t-elle, — vous seriez trop cruel envers ceux qui vous aiment...
— Ceux qui m’aiment! — dit Lothario en couvrant sa tête de ses mains. — Toujours ceux qui m’aiment! Mon mauvais ange vous a enseigné là une phrase magique qui me navre l’âme.
— J’y revenais à dessein, — répondit Antonia, — car je ne sais point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez, Lothario, vous êtes aimé. »
Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa physionomie était tout à fait changé. On ne remarquait en lui qu’un mélange de joie inquiète, d’étonnement et de terreur qui n’appartenait pas à ses traits.
« Lothario, — poursuivit-elle, — je ne connais ni votre famille, ni votre rang, ni votre fortune, et il m’importe peu de connaître tout cela; mais on m’a dit que la main de cette Antonia dont vous désirez d’occuper le cœur n’était à dédaigner pour personne, sous aucun de ces rapports; et Antonia, libre de son choix, ne l’arrêterait que sur vous.
— Sur moi! » s’écria Lothario avec une sorte de fureur.
Madame Alberti s’approcha.
« Sur moi! et c’est vous, c’est Antonia qui m’accable d’une dérision si amère!
— Lothario, — reprit Antonia d’un ton de dignité froide, —vous méprisez Antonia, ou vous ne l’avez pas comprise.
— Mépriser Antonia! Que signifie ce langage? De quoi m’a-t-on parlé? D’un mariage, si je ne me trompe, et c’est vous... »
Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleurait.
« Ma fille, — dit madame Alberti, — respecte ses secrets. Il ne te repousserait point si un obstacle invincible, un autre lien peut-être... »
Lothario l’interrompit.
« Ah! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre affection... Et si sa main pouvait être le prix de l’amour — ou du courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendrait; mais de quel droit et à quelles conditions! A quelles conditions, grand Dieu! et quel homme oserait les proposer! Vengeances du ciel, que vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire, — ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l’épouse de Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il la présenterait à ses vassaux! »
Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçait ses membres. Des lueurs horribles apparaissaient à son esprit qui se révoltait contre elles. Elle cherchait à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout ce qu’elle pouvait distinguer, c’est qu’il était profond et affreux. Lothario s’éloignait, se rapprochait d’elle tour à tour. Quelquefois ses traits portaient l’empreinte du délire, quelquefois ils paraissaient se détendre et se décomposer sous une force irrésistible. Depuis quelque temps il était pensif et abattu. Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent, une idée subite qui le réconciliait avec l’espérance éclata sur sa physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de larmes:
« Si cependant, — dit-il, — j’avais été le monde pour elle et pour vous!
— Le monde? — répondit Antonia.
— Elle et vous! — continua madame Alberti. — Toute ma vie était dans cette pensée.
— Il serait vrai! — s’écria Lothario, comme accablé sous le poids d’un bonheur qu’il n’avait jamais prévu; — il serait vrai, et je pourrais commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon nom et ma destinée du milieu des hommes — je le pourrais! Mais faut-il... comment oserais-je soumettre ce que j’aime... Ainsi le veut ma fatale étoile? C’est loin d’ici, loin des villes, dans un pays où vous jouiriez inutilement de l’éclat d’un grand nom et d’une grande fortune; — mais où désormais je consacrerais ma vie entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les sentiments qui m’oppressent! »
Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima ainsi:
« Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochait hier, et que je n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent; car je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où l’empire de la société s’était étendu; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient l’indépendance de mon cœur, je n’aspirais plus qu’à m’y soustraire entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l’esclavage: le Monténègre est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m’avait donné lieu de croire qu’il ne participait ni de l’un ni de l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres peuples n’a point corrompues. Je savais la langue des Monténégrins. Je m’étais entretenu avec quelques-uns d’entre eux, quand des besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l’accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu’ils allaient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. Il était donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l’habitude de leur langage. Ce n’était point d’ailleurs des hommes que j’allais chercher, c’était une terre indépendante où n’avait jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres droits que la paternité. J’avais mesuré mes besoins, ceux d’un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu l’a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition qu’une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisait voir partout un ennemi.
« Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je recevais de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l’usurpation de la terre: Ceci est mon champ ! Un jour enfin, comment exprimerai-je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi! le soleil se couchait dans la plus belle saison de l’année, il se couchait à l’extrémité d’une vallée immense qu’ombrageaient de toutes parts des bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est un tableau qui appartenait, il est vrai, à l’état de la société, mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu, l’habitation du cultivateur n’avait flatté mes regards d’un aspect plus agréable. Jamais mon imagination n’avait rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en était qu’à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtait la douceur. Bientôt, je frémis en pensant, en me rappelant que les lois d’une telle société devaient être terribles, et que l’étranger qui en souillait le territoire ne pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d’indignation contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se serait glacé de terreur. — Ah! malheur au profane, m’écriai-je, qui apporterait ici les vices et les fausses sciences de l’Europe, si j’y avais une mère, une sœur ou une maîtresse! Il paierait cher l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de son souffle. »
« Un Monténégrin m’avait entendu, car je m’étais exprimé dans sa langue. »