Jean Sbogar

Part 7

Chapter 73,782 wordsPublic domain

Pendant qu’elle cherchait à se rendre compte de cette pensée, elle s’était, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main s’appuyait sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et tomba à genoux:

« Mon Dieu! mon Dieu! — s’écria- t-elle, — vous à qui l’espace et l’éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant, n’avez-vous rien fait pour Lothario? »

En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut rappelée à elle par l’impression d’une main qui la soutenait, celle de Mme Alberti, qui avait quitté Lothario pour la suivre, dans la crainte qu’elle ne fût malade.....

« Tranquillise-toi, pauvre Antonia, — lui dit Mme Alberti; — tes aïeux ont donné des princes à l’Orient, et ta fortune se compte par millions. Tu seras l’épouse de Lothario, quand il serait fils de roi.

— Qu’importe? — répondit Antonia d’un air égaré, — qu’importe s’il ne ressuscite point? »

Mme Alberti, qui ne pouvait pas saisir le sens de ces paroles, secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme malgré elle dans une conviction désolante qu’elle a longtemps et inutilement repoussée:

« Malheureuse enfant! — dit-elle en la pressant dans ses bras et en l’arrosant de ses larmes, — que tu fais de mal à ta sœur! Ah! si le ciel te réserve à cette infortune, puissé-je du moins mourir avant d’en être témoin! »

X

On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et merveilleuse; l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.

CHATEAUBRIAND.

L’intimité de Lothario était devenue un besoin pour Antonia, que l’espérance de ramener son cœur à la foi enflammait d’un zèle plein de tendresse, et qui l’aimait déjà vivement avant de s’être avoué qu’elle l’aimait. Elle n’était pas moins précieuse à madame Alberti, qui, de plus en plus inquiète sur le sort d’une jeune fille sans appui, qui entrait dans le monde, avec une organisation débile, une santé chancelante, et une disposition extrême à subir douloureusement toutes les impressions fortes, ne concevait la possibilité de lui assurer quelque bonheur qu’en lui faisant trouver, dans une affection puissamment sentie, une protection de plus contre les froissements de la vie. Elle voyait un grand avantage à aider de bonne heure l’attachement presque maternel qu’elle avait pour sa sœur, du secours d’un sentiment plus tendre encore et plus prévoyant, tel qu’Antonia l’avait sans doute inspiré à Lothario, quoique, par une singularité difficile à définir, il évitât de rapporter ce qu’il éprouvait si évidemment à aucun être particulier. On aurait cru qu’il s’était formé dans un monde plus élevé quelque type admirable de perfection dont la figure et le caractère d’Antonia ne faisaient que lui retracer le souvenir, et que s’il arrêtait sur elle ses regards avec une attention si vive et si tendre, c’est que ses traits réveillaient une réminiscence dont l’objet n’était pas sur la terre. Cette circonstance avait entretenu dans leurs rapports une sorte de mystère pénible, qui était à charge à tous, mais que le temps seul pouvait éclaircir. Antonia se trouvait assez heureuse d’ailleurs de l’amitié d’un homme tel que Lothario; et son âme, timide et défiante, qui comprenait bien un autre bonheur, n’eût pas osé le désirer. Sa vie s’embellissait de l’idée qu’elle occupait la vie de Lothario, et qu’elle avait pris dans les pensées de cet homme extraordinaire une place que personne, peut-être, ne partageait avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmentait tous les jours, et s’augmentait surtout de ce qui semblait propre à la dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Alberti, en reposant ses yeux sur le doux sourire d’Antonia, il avait parlé de son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s’étaient mouillées de larmes.

Cette disposition mélancolique de l’esprit qui leur était commune les éloignait des lieux publics et des plaisirs bruyants auxquels les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l’année. Leur temps se passait ordinairement en promenades sur les lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta. Cependant, de tous les lieux où ils aimaient à se retrouver, il n’en était aucun qui leur offrit plus de charmes qu’une ile étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le Lido, ou le rivage, parce qu’elle termine en effet les lagunes du côté de la grande mer, et qu’elle est comme leur limite. La nature semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de tristesse, de solennité, qui ne réveille que des sentiments tendres, qui n’excite que des idées graves et rêveuses. Du côté seulement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins, de jolis vergers, de petites maisons simples, mais pittoresques. Aux beaux jours de fête de l’année, c’est le rendez-vous des gens du peuple, qui viennent s’y délasser des fatigues de la semaine, par des jeux et des danses champêtres. De là, Venise se développe aux yeux dans toute sa magnificence; le canal, couvert de gondoles, présente dans sa vaste étendue l’image d’un fleuve immense, qui baigne le pied du palais ducal et les degrés de Saint-Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessous de ses dômes majestueux les murs noircis par le temps de l’inquisition d’état, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes d’une tyrannie inquiète et jalouse que ces cachots ont dévorées.

En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l’aspect d’un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s’étend en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou qui s’y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croirait, au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne renferme d’autres mystères que ceux du plaisir; il est consacré aux mystères de la mort. Un grand nombre de tombes éparses, chargées de caractères singuliers et inintelligibles pour la plupart des promeneurs, semblent annoncer la dernière demeure d’un peuple effacé de la terre, qui n’a point laissé d’autres monuments. Cette idée imposante qui rassemble, qui confond avec le sentiment de la brièveté de la vie, celui de l’antiquité des temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que celle qui naît sur la pierre mortuaire d’un homme que nous avons connu vivant; mais elle n’est qu’une erreur. On n’a pas fait quelques pas que la rencontre d’une pierre plus blanche, ornée d’une manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine fanées qu’est venu y déposer l’amour conjugal, la piété filiale en deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont empruntées à la langue d’une nation à laquelle Dieu a promis de ne point finir, et qui vit séparée des hommes avec lesquels elle n’a pas même le droit de mêler sa poussière. C’est le cimetière des Juifs. En redescendant à l’opposé de Venise, tout à coup les arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux et flétri ne se fait plus remarquer que d’espace en espace; la végétation disparaît tout à fait, et le pied s’enfonce dans un sable léger, mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, ou plutôt l’œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces forêts de clochers superbes, ces dômes éblouissants, ces monuments somptueux, ces bâtiments élégamment pavoisés, ces gondoles agiles, qui, un moment auparavant, l’occupaient de tant de distractions brillantes et flatteuses. Il n’y a pas un récif, pas un banc de sable qui le repose dans cette vague étendue. Ce n’est plus la surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui embellissent, de leur cours égal, des rues où chaque maison est un palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer indépendante, de la mer qui ne reçoit point les lois de l’homme, et qui baigne indifféremment des villes opulentes ou des grèves stériles et désertes.

Ce genre d’idées était d’une nature bien sérieuse pour l’âme timide d’Antonia, mais elle s’était peu à peu familiarisée avec les scènes et les images les plus sombres, parce qu’elle savait que Lothario y prenait plaisir, et qu’il ne goûtait avec douceur, avec plénitude, le charme d’une conversation recueillie, que dans les solitudes les plus agrestes. Ennemi des formes du monde qui contraignaient, qui réprimaient l’expansion de son ardente sensibilité, il n’était véritablement lui que lorsque le cercle de la société était franchi, et que, seul avec la nature et l’amitié, il pouvait donner carrière à l’impétuosité de ses pensées, souvent bizarres, toujours énergiques et franches, quelquefois grandes et sauvages comme le désert qui l’inspirait. C’est alors surtout que Lothario paraissait quelque chose de plus qu’un homme. C’est quand, libre des convenances qui rapetissent l’homme, il semblait prendre possession d’une création à part, et respirer du poids des institutions sociales dans un endroit où elles n’avaient pas pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les pas du voyageur n’ont jamais foulé, il rappelait quelque chose de la beauté d’Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l’avait considéré dans cette situation à cette partie supérieure du Lido où se trouve le cimetière des Israélites. De là, pendant qu’il portait alternativement ses regards sur Venise et sur la mer, sa physionomie si mobile, si animée, si expressive, peignait ce qui se passait en lui avec autant de netteté, autant de précision que la parole. On lisait dans ses regards le rapprochement pénible que faisait son esprit de ces tombeaux intermédiaires entre un monde tumultueux et la monotonie éternelle des mers avec le terme de la vie de l’homme, qui est aussi placé, peut-être, entre une agitation sans but et une inaction sans fin. Sa vue s’arrêtait douloureusement aux dernières limites de l’horizon du côté du golfe, comme si elle eût cherché à les reculer encore, et à trouver au delà quelque preuve contre le néant. Un jour Antonia, pénétrée de cette idée comme s’il la lui avait communiquée, s’élança jusqu’à lui du tertre où elle était assise; et, saisissant sa main de toute la force dont elle était capable:

« Dieu, Dieu! — s’écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêlait au premier nuage... — il est là! »

Lothario, moins surpris que touché d’avoir été compris, la pressa contre son sein.

« Dieu manquerait dans toute la nature, — répondit-il, — qu’on le trouverait dans le cœur d’Antonia. »

Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, prenait moins d’intérêt à ceux qui se tournaient vers ces grands objets de méditation, parce qu’elle croyait sans effort, avec une foi naïve, et qu’elle n’avait jamais supposé qu’on pût mettre en doute les seules idées sur lesquelles reposent le bonheur et les espérances de l’homme. Quelques circonstances lui avaient donné lieu de croire que les opinions religieuses de Lothario n’étaient pas d’accord en tout avec celles d’Antonia; mais elle était loin de penser que cela s’étendit jusqu’aux principes fondamentaux de sa croyance, et ce petit défaut d’harmonie entre deux cœurs qu’elle voulait unir l’inquiétait bien légèrement. Quelque parfait que fût Lothario, elle sentait qu’il pouvait se tromper, mais elle était sûre qu’un homme aussi parfait que Lothario ne pouvait pas se tromper toujours.

XI

Je grince les dents quand je vois les injustices qui se commettent, et comment on persécute de pauvres misérables au nom de la justice et des lois.

GOETHE.

Un jour que leur promenade s’achevait plus tard que de coutume, à une heure où l’obscurité qui commençait à s’étendre sur la mer ne laissait plus distinguer Venise qu’aux lumières éparses de ses bâtiments, dans le silence où reposait toute la nature, et où l’oreille saisissait facilement les moindres bruits, celle d’Antonia fut tout à coup frappée d’un cri extraordinaire qui n’était cependant pas nouveau pour elle et qui la fit tressaillir. Elle se souvenait de l’avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y avait rencontré un vieux poète morlaque, et depuis, aux environs du château de Duino, quand le moine arménien s’était élancé au milieu des brigands et les avait dispersés devant lui. Elle se rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de l’œil Lothario qui était debout à la proue de la gondole. Peu après, ce bruit se renouvela, mais il partait d’un point beaucoup plus voisin, et au même instant la gondole éprouva une secousse violente, comme si elle eût été touchée par une autre. Lothario n’y était plus. Antonia poussa un cri et se leva précipitamment en l’appelant. La gondole restait immobile. Un grand bruit qui se faisait à côté fixa son attention, et changea son épouvante en curiosité. Elle distinguait très bien, dans cette rumeur confuse, la voix de Lothario qui parlait avec autorité au milieu d’une poignée d’hommes assemblés sur un bateau découvert. Il ne lui fallut qu’un moment pour comprendre que ces hommes étaient des sbires déguisés qui emmenaient un prisonnier à Venise, et qui se plaignaient qu’on leur eût fait perdre leur proie. Indigné, en effet, de la violence qu’on faisait à ce misérable, et ne voyant, dans les traitements rigoureux qu’il éprouvait, qu’un odieux abus de la force, Lothario s’était élancé sur le bâtiment, et avait délivré l’inconnu en le précipitant dans la mer d’où il pouvait gagner un bord voisin à la nage. Les sbires éclatèrent d’abord en reproches et en menaces, car ce prisonnier était fort important; on avait même des raisons de penser que c’était un émissaire de Jean Sbogar, et ils attendaient un grand prix de leur capture; mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnaissant Lothario, dont l’influence mystérieuse servait de frein, dans ces temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d’eux une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la gondole où son retour mit un terme aux inquiétudes d’Antonia. A l’instant où ils entraient dans le canal, le cri singulier qui avait averti quelque temps auparavant l’attention de Lothario se fit entendre de nouveau à la pointe de la Judecque. Antonia présuma que l’homme que Lothario venait de tirer des mains des sbires était abordé en cet endroit, et qu’il en donnait connaissance à son libérateur, pour lui apprendre qu’il n’avait pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d’Antonia, qui, à travers la crainte vague qui l’occupait encore, jouissait vivement de la perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avait vu toujours prêt à se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur. Elle concevait que cette impétuosité invincible de sentiments l’exposait à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais elle ne supposait pas qu’on pût blâmer jamais des fautes aussi nobles dans leur motif.

Madame Alberti recevait rarement du monde, parce qu’elle avait remarqué que ce genre de distractions, qui consiste le plus souvent dans un échange de bienséances réciproquement importunes, convenait peu à Antonia dont les goûts la dirigeaient en toutes choses. Cependant, ce jour-là même, contre l’ordinaire, elle attendait une société assez nombreuse, qui arriva presque en même temps qu’elle. Déjà, le bruit du singulier incident qui venait de se passer s’était répandu dans les groupes de la place Saint-Marc, et l’opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avait présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple vénitien, qui est en apparence le plus souple de tous et le plus facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux de sa liberté; et, dans ces moments de tourmente publique où le pouvoir indécis passait de main en main à la merci du hasard, il se rattachait avec enthousiasme à tout ce qui paraissait garantir son indépendance ou la défendre dans l’absence des institutions. La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiétait, révoltait son irritabilité ombrageuse, et il était bien moins porté à voir, dans les actes les plus légitimes de l’autorité, ce qu’elle faisait pour maintenir sa sécurité, que ce qu’elle pouvait faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbogar était parvenu à Venise comme celui d’un homme dangereux et redoutable; mais il n’y avait jamais donné d’alarmes, parce que sa troupe, trop peu nombreuse pour tenter un coup de main sur une grande ville, ne portait guère les ravages que la renommée lui reprochait que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les habitants des lagunes étaient aussi étrangers que s’ils en avaient été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar n’était donc pas un ennemi pour Venise, et l’on ne voyait généralement dans l’action de Lothario qu’un de ces mouvements de générosité énergique qui paraissaient si naturels à son caractère, et qui lui avaient déjà gagné l’affection des classes inférieures et l’estime de tout le monde. La conversation se tourna naturellement sur cet objet dans le cercle de madame Alberti, malgré l’embarras visible de Lothario, dont la modestie ne supportait pas les moindres éloges sans impatience et rien n’annonçait que cette thèse inépuisable dans le style de la politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande satisfaction de l’homme qui en était l’objet, lorsqu’Antonia, tourmentée du malaise que manifestait sa physionomie, s’empressa de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager Lothario du poids d’une admiration importune.

« Si cependant, — dit-elle en souriant, — le seigneur Lothario s’était trompé sur l’objet de son généreux dévouement; si la mauvaise opinion qu’il a des sbires s’était trouvée cette fois en défaut; s’il avait joint au malheur d’entraver l’action des lois, et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible, celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables qu’aucune classe de la société ne réclame, de faire rentrer dans le monde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne marquent leurs jours que par des scélératesses; s’il avait délivré un des compagnons de Jean Sbogar..., et, je frémis d’y penser! Jean Sbogar lui-même!...

— Jean Sbogar! ... — interrompit Lothario avec l’accent de l’inquiétude et de la surprise. — Mais qui pourrait penser, — continua-t-il, — que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce n’est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer ouvertement le brigandage et l’assassinat? Cet artifice des sbires est trop grossier!...

— Il est absurde, — s’écria madame Alberti. — On conçoit qu’un proscrit d’un ordre élevé, que le chef d’un parti généreux s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et attendu par l’échafaud. Quand cette tentative serait inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion déterminerait un misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n’est pas l’amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses desseins, toujours sûr d’inspirer le même mépris, de quelle femme obtiendrait-il les regards, sinon de celles pour qui l’on serait honteux de rien entreprendre? Est-il quelqu’un qui comprenne l’amante de Jean Sbogar?

— En effet, — dit Lothario, — ce serait singulier.

— Au reste, — continua madame Alberti. — qui sait même si cet homme existe; si son nom n’est pas le mot d’ordre d’une bande aussi méprisable que les autres, mais assez adroite pour relever sa bassesse par l’éclat de quelque renommée?

— Sur ce point, madame, — dit un homme d’un âge avancé, qui avait écouté attentivement madame Alberti pendant qu’elle parlait, et qui faisait remarquer depuis quelque temps l’intention de lui répondre, — vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe très réellement, et ne m’est pas tout à fait inconnu. »

Le cercle se resserra, à l’exception de Lothario qui continuait de prêter à la conversation une attention assez froide, selon son usage, celle tout au plus qu’exige la politesse dans un entretien dont l’objet est également indifférent à tout le monde.

« Je suis Dalmate, — continua l’étranger, — et né à Spalato

— A Spalato! — dit Lothario, en se rapprochant. — Je connais beaucoup ce pays.

— C’est dans les environs de cette ville qu’est né Jean Sbogar, — reprit le vieillard, — au moins si j’en crois les témoignages qui me sont parvenus, car ce nom même n’est pas son nom. Il le prit en quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un prince d’Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, où il s’acquit promptement une grande réputation militaire. Les événements n’ayant pas été favorables à son parti, il fut obligé de fuir pour se dérober à la proscription. Il rentra, dit-on, en Dalmatie et s’y trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et tourmenté, à ce qu’il paraît, de passions sombres et violentes, il saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de révolution permanent. S’il s’était trouvé dans une de ses positions heureuses où l’activité et le génie mènent à tout, il se serait acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent que le mépris et l’échafaud. C’est un être bien à plaindre!

— Vous l’avez vu, vous avez vu Jean Sbogar? — dit Antonia.

— Je l’ai souvent pressé dans mes bras quand il était enfant, — répondit le vieillard. — C’était alors une âme douce et tendre, et une figure si noble et si belle!

— Il était beau? — s’écria madame Alberti.

— Pourquoi pas? — murmura Lothario. — Une belle physionomie est l’expression d’une belle âme; et que de belles âmes ont été altérées, aigries, quelquefois dégradées par l’infortune! Que d’enfants étaient l’orgueil de leurs mères, qui sont devenus le rebut ou la terreur du monde! Satan, la veille de sa chute, était le plus beau des anges! Mais — continua-t-il en élevant la voix, — l’avez-vous connu plus âgé?

— Jusqu’à dix ou douze ans, — dit le vieux Dalmate, — et depuis quelque temps il était devenu rêveur et solitaire. J’ai toujours pensé depuis que je le reconnaîtrais si je le rencontrais jamais.

— Dieu vous préserve, — reprit Lothario, — de le reconnaître sur le banc des assassins! Ce moment serait également affreux pour vous et pour lui... pour lui à qui il rappellerait les souvenirs d’une jeunesse dont il a démenti les promesses, et qui fait peut-être maintenant son plus grand supplice!

-— En vérité, Lothario, — dit Antonia, — vous êtes trop disposé à pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne pensez pas que, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement aliénées par le seul effet de ses habitudes, et que son âme basse et flétrie ne les comprendrait plus, quand il serait vrai, comme on le dit, qu’elle eût jamais pu les comprendre! »

Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers les autres personnes qui composaient la société, et s’adressant plus particulièrement au vieillard qui venait de parler: