Jean Sbogar

Part 5

Chapter 53,775 wordsPublic domain

Le peuple est, dans tous les pays, amoureux de l’extraordinaire, et sujet à se passionner pour les personnes et pour les choses; mais nulle part il ne porte aussi loin qu’à Venise la faculté de se créer des dieux, objets passagers d’un enthousiasme dont les retours sont souvent funestes pour ceux qui l’ont excité. Il n’était question, dans ce temps-là, que d’un jeune étranger qui s’était concilié, sans qu’on sût de quelle manière, car il n’en avait pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de Lothario étaient le sujet de tous les entretiens; son nom était dans toutes les bouches. Pendant le court trajet de Mestre à Venise, il avait été ramené vingt fois dans la conversation des mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure, en soutenant Antonia, à qui l’habitude d’une santé délicate rendait le secours de son bras nécessaire, même quand elle ne souffrait pas, Mme Alberti venait de la conduire dans une des principales pièces de l’appartement, et elles s’y étaient assises l’une à côté de l’autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta debout en attendant leurs ordres.

« Nous sommes contentes, — lui dit Mme Alberti; — tout répond à ce que j’attendais de vos soins, honnête Matteo, et je puis juger à ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise. — Non, pas même le seigneur Lothario, » répondit le vieillard en humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains son goura de soie noire.

Pour cette fois, Antonia éclatant de rire:

« Et quel est donc, grand Dieu! le seigneur Lothario? Depuis que nous sommes arrivées, je n’ai entendu nommer que lui.

— Il est vrai, — dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec sa précipitation ordinaire. — Quel est donc le seigneur Lothario? Apprenez-nous, mon cher Matteo, ce qu’il faut penser de cet homme, dont la réputation est devenue proverbiale à Venise, avant d’avoir passé le golfe?

— Mesdames, — répondit Matteo, —je ne suis pas moi-même beaucoup plus instruit, quoique j’aie cédé à l’usage en me servant de ce nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le respectent. Cela peut paraître exagéré, mais il n’y a rien de plus vrai; et le seigneur Lothario inspire un respect si universel qu’il est arrivé quelquefois qu’on a fait tomber, en le nommant, le stylet des mains d’un assassin; que le bruit, le seul bruit de son approche a calmé une révolte, dissipé un attroupement de furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c’est un jeune homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s’accorde à dire qu’il a dans le monde la douceur et la timidité d’un enfant. Je ne l’ai vu qu’une fois, et d’assez loin, mais j’éprouvai à contempler sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu’on pense de lui. Depuis ce temps, j’ai inutilement cherché à le revoir. Il avait quitté la ville.

— Il n’est plus à Venise! — s’écria Antonia.

— Il en est absent depuis près d’un an contre son usage, — reprit Matteo, — car il passe très rarement plus de deux ou trois mois sans y revenir.

— Il n’y fait donc pas son habitation ordinaire? — dit madame Alberti.

— Non, certainement, — continua Matteo; — mais il y a longtemps, très longtemps qu’il y vient de mois en mois passer quelques jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d’une semaine ou deux. Cette fois-ci son long éloignement aurait fait craindre qu’il eût tout à fait abandonné Venise, s’il n’y en avait pas d’autres exemples; mais on se rappelle qu’il en a disparu déjà pendant plusieurs années.

— Plusieurs années? — dit Antonia; — vous n’y pensez pas, Matteo ; vous nous disiez tout à l’heure, si je vous ai bien entendu, que c’était un très jeune homme.

— Très jeune, en vérité, — répondit Matteo... — au moins à ce qu’il paraît: je n’ai pas dit le contraire, mais je parle d’après les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre attention, mes illustres dames, et que je rougirais moi-même...

— Continuez, continuez, Matteo. — dit madame Alberti avec véhémence: — ceci nous intéresse beaucoup, n’est-il pas vrai, Antonia? Asseyez-vous, Matteo, et n’oubliez rien, absolument rien de ce qui concerne Lothario. »

Madame Alberti était en effet vivement intéressée, et son esprit, rapide à saisir tous les aspects des choses, avait devancé de beaucoup la narration de Matteo en conjectures romanesques et merveilleuses qu’elle brûlait de voir vérifiées. Antonia n’avait pas une sensibilité moins vive; elle était, au contraire, plus irritable et plus avide d’émotions, mais elle les redoutait, parce que sa faiblesse l’exposait toujours à y céder. Quand Matteo eut commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s’était pressée contre sa sœur avec un frisson d’inquiétude et d’effroi dont elle cherchait à couvrir l’impression par un sourire.

« Ce que je sais du seigneur Lothario, — reprit gravement Matteo, qui s’était assis pour obéir à madame Alberti, — ne m’est connu, comme je vous l’ai dit, mes illustres dames, que par le bruit public. C’est un jeune homme de la plus belle figure, qui paraît de temps en temps à Venise avec le train d’un prince, et qui semble pourtant n’avoir cherché l’habitation d’une grande ville que pour trouver l’occasion de répandre des libéralités plus abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et on ne lui a presque point connu d’habitudes et d’amitiés familières ni en hommes ni en femmes. Il visite quelquefois une famille malheureuse pour lui porter un secours; passionné pour les arts, qu’il cultive avec succès, il recherche quelquefois la conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces rapports-là, qu’il borne avec un soin extraordinaire, il vit presque solitaire dans Venise. Il n’est pas entré dix fois dans une maison particulière, il ne correspond avec personne; cela est au point que jamais homme n’a été assez avant dans son intimité pour savoir le nom de sa famille, ou pour connaître le lieu de sa naissance, ou pour former une conjecture fondée sur le mystère de sa vie. Il est vrai qu’il a beaucoup de domestiques, mais tous lui sont étrangers, parce qu’il en change chaque fois qu’il voyage, et qu’il se procure à Venise même ceux qui doivent le servir pendant qu’il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas plus de lumières. Depuis qu’on le connaît, jamais la poste ne lui a apporté une lettre, les banquiers ne lui ont pas fourni un sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose à sa position; dans les temps orageux, il ne s’éloigne pas plus que d’ordinaire; et quand les voyageurs sont soumis à des formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés de l’autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu’une pareille circonstance rendrait suspect, si l’on ne savait que cette foule de bonnes actions qui s’y rattachent l’ont recommandé aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.

« Il serait d’ailleurs difficile de l’inquiéter à Venise, où il est, pour une classe immense, un objet de reconnaissance, d’affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de Lothario, si jamais il avait donné lieu d’y penser, serait peut-être le signal d’une révolution; mais il n’a pas l’air de le croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son esprit sévère et un peu hautain, à ce qu’on assure, le sépare d’elle par un obstacle qu’il est seul maître de lever, et qu’il ne lèverait point sans bouleverser les États vénitiens, s’il l’avait résolu. Cette forte distance qu’il a laissée entre lui et le peuple ne révolte personne, parce qu’on sent que la nature même en a marqué les limites, et qu’elle le sépare d’ailleurs bien plus sensiblement des hommes qui paraissent se rapprocher de sa condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le plus d’éloignement; et si l’on voit le seigneur Lothario descendre en faveur de quelqu’un des hauteurs de son caractère, ce n’est jamais pour un seigneur; c’est pour un infirme qui a besoin de son appui, pour un enfant égaré, pour un épileptique dont la vue repousse les passants. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent paraître et même briller sans communiquer immédiatement avec personne. Il s’y est fait aisément remarquer, puisque Venise n’a point d’artiste et de virtuose qui lui soit, dit-on, comparable; mais loin d’user de ces avantages, on prétend qu’il redoute de les faire valoir, qu’il ne les laisse apercevoir qu’à regret, et que c’est au moment où ils pourraient lui procurer des connaissances agréables, ou de grands établissements, qu’il s’enfuit de Venise, comme pour éviter l’éclat d’une vie publique et répandue, qui le déroberait à lui-même et au secret dont il veut s’envelopper. L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qu’à Venise. Une seule fois, il parut s’occuper beaucoup d’une jeune fille noble, qui, de son côté, avait témoigné une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit fin aux rapports que le public supposait entre eux. C’était au moment du départ de Lothario, qui, cette fois, avait résidé à Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours avant son départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps après, contre ce banc de sable où il s’est établi depuis le couvent des Arméniens.

« Voilà qui est incompréhensible, — dit Antonia d’un air profondément concentré.

— Non, mademoiselle, — répondit Matteo, en suivant sa pensée, qui n’était peut-être pas la même que celle d’Antonia. — Le mouvement des eaux refoulées par la mer porte de ce côté la plupart des débris qui flottent sur nos canaux. Comme cette dame avait la tête vive, et que des particularités que j’ai oubliées annonçaient que sa mort avait été violente, on l’attribua au désespoir plutôt qu’à un accident: je crois même qu’une lettre de sa main, qui fut trouvée ensuite, et dans laquelle elle expliquait son dessein, justifia cette supposition.

— Prenez garde, Matteo, — dit madame Alberti. — Vous avez commencé par nous dire que Lothario était jeune.

— Vingt-cinq ou vingt-six ans tout au plus, — répondit Matteo; — mais il est très blond et délicat à le voir, quoique plus adroit et plus robuste que les hommes les plus fortement constitués, et il serait possible...

— Il ne serait pas possible, — continua-t-elle avec force, — qu’il eût été absent pendant plusieurs années depuis qu’il s’est fait connaître à Venise: c’est ce que vous ne nous avez pas éclairci. Pensez d’ailleurs que l’histoire de la jeune fille trouvée morte à l’ile des Arméniens doit être antérieure, suivant vos termes, à l’époque où les Arméniens sont venus s’y établir, et qu’alors...

— Je n’en sais pas davantage, — reprit Matteo avec une sorte de confusion; — et je n’ai dit à ces dames que ce que j’ai entendu dire aux Vénitiens, d’un âge avancé, qui soutiennent qu’ils ont vu autrefois le seigneur Lothario tel qu’il est aujourd’hui, mais qui supposent qu’il n’a pas été absent moins de cinquante ans; et vous sentez l’extravagance de cette idée. Au reste, il est trop naturel de croire, d’après le genre de vie du seigneur Lothario, qu’il a un grand intérêt à cacher ce qu’il est réellement, pour ne pas comprendre les soins qu’il a mis sans doute à favoriser et même à faire naître les bruits qui devaient redoubler sur son compte l’incertitude de l’opinion. Aussi faut-il avouer qu’il n’y en a point de si étranges et de si ridicules qui n’aient eu au moins le crédit de se faire répéter, pendant quelque temps, par des personnes qui ont la réputation d’être sensées. Vous en jugerez par le plus vraisemblable de tous: c’est que ce mystérieux étranger a le secret de la pierre philosophale; et, à la vérité, on ne voit pas comment expliquer autrement l’existence magnifique et les dépenses de roi d’un inconnu auquel on ne sait pas le moindre genre de commerce ou d’industrie, la plus petite propriété, la plus légère relation d’affaires de quelque espèce que ce soit. Il y a près des trois ans, c’est l’époque de son premier voyage, depuis la longue absence dont parlent ces gens- ci, que des jaloux, irrités de ses prodigieux succès, et d’autant plus peut-être qu’il y attachait lui-même moins d’importance, et que la marque d’attention la plus ordinaire qu’on puisse obtenir de lui ressemble singulièrement au dédain, s’avisèrent de faire courir sur lui la fable la plus outrageante; j’ose à peine la répéter, et je ne le ferais pas sans danger ailleurs qu’ici. On alla jusqu’à dire qu’il était l’agent d’une troupe de faux-monnayeurs cachés dans les grottes du Tyrol, ou dans quelque forêt de la Croatie. Cette erreur ne dura pas longtemps, car le seigneur Lothario répand l’or avec tant de profusion, qu’il est aisé d’en vérifier le titre et la fabrique. On se convainquit bien qu’il n’y en avait point de meilleur dans tous les États de Venise; et, depuis ce moment, si on inventa des fables sur son compte, elles cessèrent du moins d’être injurieuses et atroces. Ce qu’il est réellement, c’est ce que je ne sais point, — dit Matteo en se levant de son siège; — mais je puis répéter qu’il dépend à peu près de lui d’être tout ce qu’il voudra être à Venise, s’il y revient.

— Il y reviendra, » dit madame Alberti en embrassant cette idée avec cette susceptibilité romanesque qu’elle prenait trop souvent pour de la pénétration: c’était son seul défaut.

VII

Tu me reverras encore une fois sous cette forme, et ce jour sera le dernier.

SHAKESPEARE.

Cette conversation n’avait pas laissé de traces bien profondes dans l’esprit d’Antonia. Comme le nom de Lothario revenait souvent dans les cercles où sa sœur l’avait introduite, il ne frappait guère ses oreilles sans lui rappeler vaguement les idées bizarres et singulières dont Matteo les avait entretenues; mais ce n’était qu’une sensation passagère, à laquelle elle aurait rougi de se livrer. En cherchant à se rendre compte au premier moment de l’impression que ce récit lui avait faite, elle s’affligea de ne pouvoir fixer sur Lothario un jugement assuré: mais il n’était pas dans son caractère de s’égarer longtemps dans des conjectures inutiles sur des choses qui la touchaient si légèrement. La faiblesse de sa constitution, l’abattement habituel de ses organes, la forçaient à circonscrire beaucoup ses sentiments; et plus ils étaient puissants autour d’elle, moins elle était capable de les étendre aux objets inconnus. Un jour cependant, le bruit courut dans Venise que Lothario était arrivé, et ce bruit, bientôt confirmé par la folle joie d’une populace enthousiaste, parvint rapidement à Antonia. Ce jour-là même elle devait se trouver, avec madame Alberti, dans une société composée en grande partie de seigneurs étrangers, attirés à Venise par les plaisirs du carnaval, et qui se réunissaient de temps en temps pour faire de la musique. A peine étaient-elles entrées qu’un laquais annonça le seigneur Lothario.

Un frémissement subit d’étonnement et de plaisir parcourut l’assemblée, et saisit surtout madame Alberti, que toutes les idées extraordinaires préoccupaient facilement. Elle prit ce mouvement pour un pressentiment heureux, et comme toutes ses pensées se rapportaient à Antonia, elle lui serra brusquement la main, sans savoir bien au juste ce que cette démonstration pouvait signifier. Antonia fut autrement affectée; son cœur se serra d’une sorte d’effroi, parce qu’elle rassembla autour du nom de Lothario quelques-unes de ces circonstances inquiétantes et terribles qui l’avaient frappée dans le discours du vieil intendant. Elle tarda même quelque temps à lever les yeux sur lui; mais elle le vit alors distinctement, parce qu’il n’était pas loin d’elle, et qu’il paraissait la regarder quand il l’aperçut. Au même instant il avait détourné sa vue, sans la fixer toutefois sur aucun autre objet. Appuyé sur le rebord d’un vase de marbre antique chargé de fleurs, il avait l’air de prendre part à un entretien de peu d’importance, pour se dispenser de porter ailleurs son attention. Antonia fut saisie à son aspect d’une émotion qu’elle n’avait jamais éprouvée, et qui ne ressemblait point à un sentiment connu. Ce n’était plus de l’effroi; ce n’était pas davantage l’idée qu’elle se faisait des premiers troubles de l’amour; c’était quelque chose de vague, d’indécis, d’obscur, qui tenait d’une réminiscence, d’un rêve ou d’un accès de fièvre. Son sein palpitait violemment, ses membres perdaient leur souplesse, ses yeux se troublaient, une langueur indéfinissable enchaînait ses organes fascinés. Elle essayait inutilement de rompre ce prestige; il s’augmentait de ses efforts. Elle avait entendu parler de l’engourdissement invincible du voyageur égaré que le boa glace d’un regard dans les forêts de l’Amérique; du vertige qui surprend un berger parvenu à la poursuite de ses chèvres à l’extrémité d’une des crêtes gigantesques des Alpes, et qui, ébloui tout à coup par le mouvement circulaire que son imagination prête, comme un miroir magique, aux abîmes dont il est entouré, se précipite de lui-même dans leurs profondeurs horribles, incapable de résister à cette puissance qui le révolte et qui l’entraîne. Elle sentait quelque chose de semblable et d’aussi difficile à expliquer, je ne sais quoi de tendre et d’odieux, qui étonnait, qui repoussait, qui appelait, qui accablait son cœur; elle trembla. Ce tremblement qui lui était assez ordinaire n’effraya pas madame Alberti; elle pressa cependant Antonia de sortir, et Antonia le désirait. Elle fit un effort pour se lever, défaillit, se rassit et sourit à madame Alberti, qui regarda ce sourire comme un consentement à rester. Lothario n’avait pas changé de place.

Il était habillé à la française avec une simplicité élégante. Rien n’annonçait la moindre recherche dans son costume et dans sa parure, si ce n’est deux petites émeraudes qui pendaient à ses oreilles, et qui, sous les épaisses boucles de cheveux blonds dont son visage était ombragé lui donnaient un aspect singulier et sauvage. Cet ornement avait cessé depuis longtemps d’être à la mode dans les États vénitiens, comme dans presque toute l’Europe civilisée. Lothario n’était pas régulièrement beau, mais sa figure avait un charme extraordinaire. Sa bouche grande, ses lèvres étroites et pâles, qui laissaient voir des dents d’une blancheur éblouissante, l’habitude dédaigneuse et quelquefois farouche de sa physionomie, repoussaient au premier regard; mais son œil plein de tendresse et de puissance, de force et de bonté, imposait le respect et l’amour, surtout quand on voyait s’en échapper une certaine lumière douce, qui embellissait tous ses traits. Son front très élevé et très pur, avait aussi quelque chose d’étrange, un pli fortement ondé, que l’âge n’avait pas produit, et qui marquait la trace d’une pensée soucieuse et fréquente. Sa physionomie était en général sérieuse et sombre; mais personne n’avait plus de facilité à effacer une prévention désagréable. Il lui suffisait pour cela de soulever sa paupière, et d’en laisser descendre ce feu céleste dont ses yeux étaient animés. Pour les observateurs, ce regard avait quelque chose d’indicible, qui tenait d’une organisation supérieure à celle de l’homme. Pour le vulgaire, il était, selon l’occasion, ou caressant ou impérieux: on sentait qu’il pouvait être terrible.

Antonia était d’une certaine force sur le piano; mais sa timidité l’empêchait presque toujours de développer son savoir devant une société nombreuse. Il y a un genre de modestie, et c’était le sien, qui consiste à dissimuler continuellement ses facultés pour ne pas blesser les personnes médiocres, qu’on trouve en majorité partout, et peut-être aussi pour ne pas déplaire à la minorité qui juge, par une apparence de prétention. Elle n’avait jamais consenti à exécuter un morceau de musique en public que par condescendance pour des invitations qu’elle attribuait à une simple politesse, et auxquelles elle était bien sûre de satisfaire, sans intéresser à ce faible effort de bienséance réciproque toutes les ressources de son talent: elle avait même remarqué que les témoignages de satisfaction obligée que recueillait sa complaisance n’étaient pas moindres quand elle avait rendu un passage simplement et suivant les seules règles de l’exécution mécanique, que lorsqu’elle s’était trouvée dirigée par une inspiration subite et heureuse, qui la satisfaisait intérieurement. Elle s’assit donc au piano avec assez de calme, lorsqu’elle y fut appelée, et elle laissait courir ses doigts sur le clavier avec son indifférence ordinaire, quand ses yeux, distraits par le reflet d’une glace en face de laquelle elle était placée, furent frappés d’une illusion étrange et terrible. Lothario s’était approché de son siège, et comme ce siège était monté sur l’estrade où était placé l’instrument, sa tête pâle et immobile s’élevait seule au-dessus du cachemire rouge d’Antonia. Les cheveux en désordre de ce jeune homme mystérieux, la fixité morne de son œil triste et sévère, la contemplation pénible dans laquelle il paraissait plongé, le mouvement convulsif de ce pli bizarre et tortueux que le malheur sans doute avait gravé sur son front, tout concourait à donner à cet aspect quelque chose d’effrayant. Antonia, surprise, interdite, épouvantée, reportait successivement ses regards du pupitre à la glace et de la glace au pupitre, perdit bientôt de vue les notes confuses et jusqu’à l’auditoire qui l’entourait. Substituant involontairement le sentiment dont elle était saisie à celui qu’elle avait à peindre, elle improvisa par une transition extraordinaire, mais qui devait passer pour un jeu singulier de son imagination plutôt que pour ce qu’elle était réellement, une expression de terreur si vraie que tout le monde frémit: elle se jeta dans les bras de madame Alberti qui la reconduisit à sa place au milieu d’une rumeur d’applaudissements, mêlée de surprise et d’inquiétude. Après l’avoir suivie de l’œil jusqu’à l’endroit où elle s’arrêtait, Lothario s’approcha d’une harpe, et un mouvement universel de curiosité et de plaisir succéda à celui qui venait de troubler un moment l’assemblée. Antonia elle-même, rassurée et distraite par une impression nouvelle, exprima la plus vive impatience d’entendre Lothario, et comme il paraissait craindre que son état ne fût pas devenu assez tranquille pour qu’elle pût prendre part au reste des plaisirs de la soirée, elle se crut obligée de lui témoigner par un regard que son indisposition avait cessé. Cette marque d’intérêt de Lothario l’avait vivement touchée; mais on aurait dit que Lothario, plus sensible encore à la légère démonstration qu’il venait d’en recevoir, avait changé d’existence pendant qu’Antonia le regardait. Son front s’était éclairci, ses yeux brillaient d’une lumière bizarre; un sourire où se faisait remarquer un reste d’attendrissement et un commencement de joie embellissait sa bouche sévère. Passant sa main gauche à travers les larges ondes de ses cheveux pour chercher un motif ou un souvenir, et saisissant de l’autre avec légèreté les cordes de la harpe, de manière à lui imprimer seulement une vibration vague, il entraînait en préludant ces sons fugitifs, mais enchantés, qui tiennent du concert des esprits, et il semblait les jeter sans effort et les abandonner aux airs.

« Malheur à toi, — murmurait-il, — malheur à toi, si jamais tu croissais dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar! »

« C’est, — continua-t-il, — la fameuse romance de l’anémone, si connue à Zara, et la production la plus nouvelle de la poésie morlaque. »