Jean Sbogar

Part 3

Chapter 33,828 wordsPublic domain

La fête du Bosquet des chênes avait d’ailleurs le charme le plus piquant pour madame Alberti. Élevée comme un homme dont on veut faire un homme instruit, elle connaissait les poètes, et avait rêvé souvent ces danses d’Arcadie et de Sicile, qui ont tant d’agréments dans leurs vers. Elle se les rappelait, au costume près, en voyant le berger istrien dans son habit flottant et léger, chargé de nœuds et de rubans, sous son large chapeau couronné de bouquets de fleurs, soulever en passant et remettre sur le gazon la jeune fille qui lui échappe, la tête voilée, sans avoir été reconnue, et qui se perd, dans un autre groupe, au milieu de ses compagnes, semblables entre elles. Souvent une voix s’élève tout à coup parmi les danseurs, celle d’un aventurier des Apennins, qui chante quelques strophes de l’Arioste ou du Tasse: c’est la mort d’Isabelle ou celle de Sophronie; et chez cette nation qui jouit de toutes ses émotions, et qui est fière de toutes ses erreurs, les illusions d’un poète sont des autorités qui demandent des larmes. Un jour, comme Antonia pénétrait à côté de sa sœur au milieu d’une de ces assemblées, elle fut arrêtée par le son d’un instrument quelle ne connaissait point: elle s’approcha et vit un vieillard qui promenait régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d’une seule corde de crin, un archet grossier, et qui en tirait un son rauque et monotone, mais très bien assorti à sa voix grave et cadencée. Il chantait, en vers esclavons, l’infortune des pauvres Dalmates, que la misère exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l’abandon de la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l’heureuse Macarsca, de l’antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de Cherso et d’Ossero, où Médée dispersa les membres déchirés d’Absyrthe; de la belle Épidaure, toute couverte de lauriers roses; et de Salone, que Dioclétien préférait à l’empire du monde. A sa voix, les spectateurs d’abord émus, puis attendris et transportés, se pressaient en sanglotant; car dans l’organisation tendre et mobile de l’Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions personnelles, et tous les sentiments des passions. Quelques-uns poussaient des cris aigus, d’autres ramenaient contre eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise s’avançait lentement vers le vieillard, et en le regardant de plus près, elle s’aperçut qu’il était aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y déposer une pièce d’argent percée, parce qu’elle savait que ce don était précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de leurs filles. Le vieux poète la saisit par le bras et sourit, parce qu’il s’aperçut que c’était une jeune femme. Alors, changeant sur-le-champ de mode et de sujet, il se mit à célébrer les douceurs de l’Amour et les grâces de la jeunesse. Il ne s’accompagnait plus de la guzla, mais il accentuait ses vers avec bien plus de véhémence, et rassemblait tout ce qu’il avait de forces, comme un homme dont la raison est dérangée par l’ivresse ou par une passion violente; il frappait la terre de ses pieds, en ramenant vivement vers lui Antonia, presque épouvantée:

« Fleuris, fleuris, — s’écriait-il, — dans les bosquets parfumés de Pirano, et parmi les raisins de Trieste qui sentent la rose! Le jasmin lui-même, qui est l’ornement de nos buissons, périt et livre sa petite fleur aux airs, avant qu’elle se soit ouverte,dans les plaines empoisonnées de Narente. C’est ainsi que tu sécherais, si tu croissais, jeune plante, dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar. »

III

Les collines entendent le son de cette voix terrible, leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Avertis par les songes du danger, le peuple court à travers les bruyères et allume les signaux d’alarme.

OSSIAN.

Antonia retourna lentement vers la ville, appuyée sur sa sœur, mais silencieuse et pensive. Le nom du brigand taisait naître pour la première fois dans son cœur un sentiment de crainte pour elle-même et une vague inquiétude de son avenir. Elle avait pensé au sort des malheureux qui tombaient dans ses mains, sans supposer jamais que cette destinée pût devenir la sienne, et le langage comme inspiré du vieil improvisateur morlaque l’avait frappée de terreur, en lui faisant comprendre la possibilité de cette épouvantable infortune, parmi les divers accidents dont la vie est menacée. Cette idée était cependant si dénuée de raison, ce danger si éloigné de toute vraisemblance, qu’Antonia, qui n’avait point de secrets pour madame Alberti, n’osa lui confier le sujet de son trouble. Elle se rapprochait d’elle, se pressait contre elle avec un frisson que le progrès de la nuit, le silence de la solitude, le murmure plus effrayant encore qui sortait de temps en temps du fond des bois, ne faisaient qu’augmenter. Inutilement madame Alberti cherchait à désoccuper sa pensée du sentiment qui paraissait la remplir; comme elle ignorait ce qui pouvait l’exciter, le hasard lui fit choisir le motif de conversation le plus propre à l’entretenir.

« Quelle funeste renommée que celle de Jean Sbogar! — dit-elle; — combien il est douloureux de fixer l’attention des hommes à ce prix!

— Et qui sait cependant, — reprit Antonia, — si ce n’est pas le désir insensé de fixer leur attention, qui a produit tant d’égarements et tant de crimes? Au reste, — ajouta-t-elle, dans la secrète intention peut-être de se rassurer elle-même, — il y a sans doute beaucoup d’exagération dans ce que l’on en raconte. Je suis portée à croire que nous calomnions un peu ces gens qu’on appelle des scélérats, et l’idée que j’ai de la bonté de Dieu ne se concilie pas bien avec la possibilité d’une dépravation si horrible.

— La bienveillance de ton cœur t’abuse, — répondit madame Alberti. — Il est vrai que le mal absolu répugne à la juste idée que nous nous faisons de l’extrême bonté du Créateur et de la perfection de ses ouvrages; mais il l’a cru certainement nécessaire à leur harmonie, puisqu’il l’a placé dans tout ce qui est sorti de ses mains à côté du bon et du beau. Pourquoi n’aurait-il pas jeté dans la société des âmes dévorantes et terribles, qui ne conçoivent que des pensées de mort, comme il a déchaîné dans les déserts ces tigres et ces panthères effroyables, qui boivent le sang des animaux sans jamais s’en désaltérer? Quoiqu’il fut le principe de tout bien, il a voulu permettre le mal dans l’ordre moral; mais n’a-t-il pas donné des formes hideuses à certaines espèces dans l’ordre physique, quoiqu’il soit le principe de toute beauté, et qu’il ait revêtu ses ouvrages de tant d’attraits quand il l’a voulu? N’as-tu pas remarqué qu’il se plaisait à attacher le sceau repoussant de la laideur la plus rebutante aux êtres malveillants et dangereux? Tu te souviens de cette espèce de vautour blanc comme la neige, qu’un des correspondants de mon père avait apporté de Malte? Sa forme n’a rien de désagréable; il n’y a rien de plus pur et de plus élégant que son plumage; quand on le voit par le dos sur une des pierres éparses des cimetières où il fait sa demeure, on désire de s’en approcher et de l’examiner en détail? s’il se retourne en sautillant sur ses jambes grêles, et qu’il arrête sur vous son œil plein d’un feu sanglant entouré d’une large pellicule cadavéreuse, comme d’un masque de spectre, vous tressaillez d’horreur et de dégoût. Sous les apparences les plus flatteuses, je me persuade qu’il en est de même de tous les méchants, et qu’on trouve en eux, au premier regard, le signe distinct de réprobation que Dieu leur a attaché en les créant pour le crime.

— D’après cela, — dit Antonia en affectant de sourire, — ton imagination ne prête pas des charmes bien séduisants au chef des Frères du bien commun; tu dois te faire une étrange idée de la beauté de Jean Sbogar. »

Madame Alberti, qui se présentait avec une facilité extrême les objets dont sa pensée était frappée, et qui s’était composé sur-le-champ l’idéal du plus féroce des bandits, allait répondre à sa sœur, quand le bruit d’un pas précipité se fit entendre derrière elles, au détour du chemin.

La nuit était tout à fait tombée, et tous les promeneurs étaient rentrés dans les bastides, dont l’amphithéâtre est semé d’espace en espace. Les deux sœurs s’arrêtèrent en tremblant, péniblement prévenues par les sombres images qui venaient de passer devant leurs yeux. Elles écoutaient, immobiles et la respiration suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le privilège d’enchanter les soucis, de transporter l’âme dans une région plus calme, dans une vie plus parfaite, fit succéder à leur trouble une agréable émotion.

C’était un jeune homme; on pouvait en juger à la délicatesse et à la fraîcheur de son organe. Il était enveloppé d’un man- tenu court à la vénitienne, coiffé d’un chapeau retroussé à panache flottant, et il passait au-dessus du sentier, ou plutôt il volait de rocher en rocher, comme un fantôme de nuit, en répétant le refrain du vieil aveugle:

« Si jamais tu croissais, jeune plante, dans les forêts soumises à la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »

Parvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur détachait du contour obscur de la montagne, il resta debout et interrompit brusquement son refrain; puis, après un moment de silence, il partit de l’endroit où il s’était arrêté un cri si sauvage, si douloureux, si formidable et si plaintif tout à la fois, qu’il ne semblait pas procéder d’une voix humaine; et au même instant, ce gémissement farouche, semblable à celui d’une hyène qui a perdu ses petits, se répéta sur vingt points différents de la forêt: ensuite l’inconnu disparut en reprenant sa romance.

Antonia ne fut entièrement rassurée qu’à l’entrée de la ville, et elle s’était souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si tard le Farnedo. Cependant, en y réfléchissant depuis, elle condamnait ses terreurs, et trouvait, à tout ce qui l’avait émue, des explications naturelles; mais sa faiblesse et sa timidité ne tardaient pas à l’emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa sensibilité, à défaut d’exercice extérieur, s’attachait de plus en plus à des chimères effrayantes : elle se perdait dans un vague sans bornes, et il se composait en elle un sentiment inquiet du monde, que son isolement, sa défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses rendaient de jour en jour plus irritable; quelquefois ce désordre d’idées, que produit la peur, allait jusqu’à une sorte d’égarement qui lui causait de la honte et de l’effroi. Madame Alberti l’avait remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de distraction, elle se promettait toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et légitime vint en donner à son cœur. C’était la dernière, c’était aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé: leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste de la vie.

IV

Lors apparoissent figures étranges, improuvues et portenteuses; et ne sçauriez dire que ce fust hommes ou démons, ny que telle phrénésie fust effet de veille dormante ou de sommeil esveillé.

DE LANCRY.

Les promenades du Farnedo n’avaient pas discontinué; seulement madame Alberti avait soin de les commencer de bonne heure, et de rentrer dans Trieste avant le déclin du jour. La saison était ardente, et l’ombrage des chênes entretenait à peine assez de fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent d’Afrique soufflait sur le golfe. Des nuages énormes d’un jaune terne, et cependant éblouissant, s’amassent dans une partie du ciel, roulent et tombent de leurs sommets gigantesques, comme des avalanches de feu, s’étendent, s’aplanissent et se fixent. Un bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un rouge de brique. Nul mouvement d’ailleurs qui se fasse apercevoir, si ce n’est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie accablée sous le poids de cette atmosphère redoutable. Nulle voix qui se fasse entendre, si ce n’est le cri aigu et plaintif des animaux carnassiers, qui, remplis d’un instinct féroce, et se croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des êtres créés qui leur ont été promis. L’homme lui-même, malgré sa puissance morale, cède à cette puissance contre laquelle il n’a jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.

Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les organes délicats ne résistaient pas à l’impression du sirocco, s’était endormie, et sa sœur se promenait à quelques pas, en lui faisant une guirlande de petites véroniques bleues, à la manière des filles d’Istrie, qui les tressent avec beaucoup d’art. Comme il lui en manquait quelques-unes pour la compléter, elle avait marché en divers sens hors de l’enceinte où Antonia reposait, et quand elle s’était aperçue qu’elle en était sortie, les efforts qu’elle avait faits pour la retrouver l’en avaient éloignée davantage. D’abord elle s’était amusée de son erreur, comme d’un accident sans conséquence, puis elle s’était un peu inquiétée; et son inquiétude, qui rendait sa démarche plus précipitée, la rendait aussi plus incertaine. Enfin, l’inquiétude avait fait place à un sentiment plus pénible, mais qui devait céder à la réflexion. Il y avait un moyen sûr de retrouver Antonia: c’était de l’appeler avec force; mais un cri aurait troublé son repos, et non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que la moindre émotion inattendue offensait toujours. Quoi de plus naturel que de penser, au contraire, qu’Antonia, réveillée, appellerait sa sœur, avant de s’être effrayée de son absence! A cette idée, Mme Alberti, rassurée, s’assit et continua sa guirlande.

Pendant ce temps-là, Antonia s’était réveillée en effet. Un bruit léger qui se faisait entendre en face d’elle, dans le feuillage, avait interrompu son sommeil, et sa paupière s’était à demi soulevée sous celui de ses bras qui enveloppait sa tête. A travers les boucles de ses cheveux, qui couvraient une partie de son visage, elle avait aperçu, mais d’une manière que la faiblesse de sa vue rendait plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la regardaient attentivement. L’un d’eux, comme voilé d’un large panache qui retombait sur sa figure, s’appuyait sur l’autre, qui était agenouillé à ses pieds, les jambes croisées sous lui, dans l’attitude des Ragusains en repos. Antonia, saisie de crainte, referma les yeux et retint sa respiration, pour ne pas laisser reconnaître l’agitation qu’elle éprouvait, au mouvement de son sein.

« La voilà, — dit un de ces inconnus, — voilà la fille de la casa Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.

— Maître, — lui répondit l’autre, — vous en disiez autant de la fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et de l’esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer si cher la forteresse de Czetim. Par saint Nicolas, si nous avions voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez maintenant hospodar, et nous n’aurions pas besoin...

— Tais-toi, Ziska, — reprit celui qui avait parlé le premier, — tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus. Prends garde d’agiter l’air qui circule autour d’elle, car je te punirais jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrement de t’avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon Antonia est belle...

— Pas mal, — dit Ziska, — mais pas assez pour efféminer un cœur d’homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de plaisance, où il n’y a pas de l’eau à boire. Maître, — continua-t-il en se relevant, — où voulez-vous que je porte cet enfant? »

Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.

« Misérable! — reprit d’une voix sourde le maître de Ziska, — qui t’a demandé tes exécrables services? Sais-tu que cette fille est mon épouse devant Dieu, et que j’ai juré que jamais une main mortelle ne détacherait un seul fleuron de sa couronne de vierge, pas même la mienne, Ziska? Non, je n’aurai jamais un lit commun avec elle sur la terre... Que dis-je? ah! si je savais que mes lèvres profanassent un jour ces lèvres innocentes, qui ne se sont entr’ouvertes qu’aux chastes baisers d’un père, je les brûlerais avec un fer ardent. Notre jeunesse a été bercée dans des idées violentes et farouches; mais cette jeune fille est sacrée pour mon amour, et je veille à la conservation du moindre de ses cheveux... Mon âme s’attache à elle, plane sur elle, vois-tu, et la suit à travers cette courte vie, au milieu de toutes les embûches des hommes et de la destinée, sans qu’elle m’aperçoive un moment. C’est ma conquête de l’éternité; et puisque j’ai perdu mon existence, puisqu’il m’est défendu de la faire partager à une créature douce et noble comme celle-ci, je m’en empare pour tout l’avenir. Je jure, par le sommeil qu’elle goûte maintenant, que son dernier sommeil nous réunira, et qu’elle dormira près de moi jusqu’à ce que la terre se renouvelle. » Le trouble d’Antonia n’avait cessé de s’augmenter, mais il commençait à se mêler de curiosité et d’intérêt. Elle voulut regarder, sa vue trop faible la servit mal; elle souleva doucement sa tête, les inconnus s’éloignèrent. Elle se leva tout à fait, et fixa ses yeux sur l’endroit où elle les avait entendus; il n’en restait qu’un seul qui se glissait courbé sous les buissons: il était hideux.

Les inconnus avaient à peine disparu, que madame Alberti, avertie par quelque bruit, arriva au pied du chêne sous lequel Antonia s’était endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui avait donné trop de preuves de la faiblesse de sa raison, pour qu’elle soupçonnât autre chose qu’une vision ou l’illusion d’un songe dans ce qu’elle racontait; mais comme cette idée même lui inspirait un attendrissement remarquable, sa sœur se trompa sur la nature de son émotion; elle attribua à la compassion qu’excite un grand péril la pitié que fait naître un grand égarement d’esprit. Elle se livra avec abandon aux idées qu’elle avait conçues, et cette préoccupation habituelle prit, autant qu’elle pouvait le prendre, le caractère d’une manie. « Eh quoi! pauvre infortunée, — s’écria enfin madame Alberti. — de qui te persuades-tu que tu sois aimée? D’un des lieutenants de Jean Sbogar, Dieu me pardonne !

— De Jean Sbogar, — reprit Antonia en reculant, comme si elle avait marché sur une vipère... — Cela est probable! »

Il était impossible, d’après cela, de retourner au Farnedo. Antonia ne sortait presque point de la maison; seulement quand son esprit plus calme n’avait pas été troublé par quelques-unes de ces terreurs dont l’objet passait pour imaginaire, elle allait, seule, respirer sur le port la brise fraîche du soir. Quelquefois elle s’arrêtait sous les murs du palais Saint-Charles, et elle cherchait à découvrir, de là, ce château de Duino, dont son père et sa sœur lui avaient parlé si souvent. Arrivé au môle qui s’en rapproche, elle s’avançait machinalement le long de la chaussée, jusqu’à l’endroit où elle se termine par un petit ouvrage élevé, revêtu, du côté de la mer, d’un banc étroit, qui ne peut recevoir commodément qu’une seule personne. Cette solitude, placée entre une ville habitée et la mer déserte, plaisait à son imagination et ne l’effrayait pas. Elle aimait à voir, après une journée nébuleuse, le flux sensible du golfe, quand sa face ardoisée se rompt tout à coup d’espace en espace, que les bancs écumeux se précipitent l’un sur l’autre vers le rivage, que la vague monte, blanchit et retombe sous la vague qui la suit, qui l’enveloppe et l’entraîne dans une vague plus éloignée; tandis que les goélands s’élèvent à perte de vue, redescendent en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d’une bergère échappé à sa main, effleurent l’eau, la soulèvent de l’aile, ou semblent courir à sa surface. Un soir qu’elle y avait demeuré plus longtemps que de coutume, retenue par le charme de la nuit, qui n’avait jamais été d’une sérénité plus pure et qu’éclairait une lune resplendissante, elle prenait plaisir à voir la lumière de cet astre paisible s’étendre du haut des montagnes en nappes argentées, lavées d’une légère teinte bleuâtre, et marier la terre, la mer et le ciel, inondés de sa clarté immobile. Le silence de la côte, interrompu seulement d’heure en heure par les signaux des gardes-marine, laissait entendre le frémissement de l’eau qui venait mourir devant Antonia, et le battement d’une petite barque attachée à l’extrémité du môle, que le flot repoussait à intervalles égaux contre le pied de la chaussée. Sa pensée, plongée dans un vague infini, comme l’élément qui s’offrait à ses yeux, avait perdu de vue le monde, quand une subite impression d’effroi la rendit à toutes ses alarmes. Cette sensation, rapide comme l’éclair, déterminée par une liaison inexplicable d’idées, c’était le souvenir de ce qui lui était arrivé dans sa dernière promenade au Farnedo, de l’incompréhensible apparition de cet homme qui s’était arrogé un pouvoir absolu sur sa vie. Tel est l’empire de l’imagination, qu’elle se représenta sur-le-champ cette scène, et qu’au bout d’un montent, tous ses sens, également trompés, se livrèrent à l’illusion la plus complète. Elle crut encore voir et entendre. Une vive lumière, partie de Duino, et suivie d’une explosion sourde, détruisit le prestige, mais l’impression subsistait. Le cœur d’Antonia battait avec violence; une sueur froide coulait sur son front; son regard inquiet cherchait à droite et à gauche un objet qu’elle craignait de voir; son oreille écoutait dans le silence, et s’impatientait de sa continuité désolante. Elle aurait voulu être distraite de cette terreur sans objet par une cause raisonnable de crainte. A force d’attention, elle crut remarquer qu’on parlait à demi-voix auprès d’elle: elle se leva et se rassit; ses jambes tremblaient. Les voix prirent un peu plus de force; mais elles s’approchaient davantage. Elle crut reconnaître l’accent de ce Ragusain qui avait proposé de l’enlever de la forêt: Où voulez-vous que je porte cet enfant? et au même instant il lui sembla qu’on prononçait à peu près les mêmes paroles. Elle avait peine à se persuader elle-même que ses sens ne fussent pas trompés par un songe: elle se pencha pour entendre mieux; ces mots n’étaient pas achevés, ou bien on les répétait. Ils frappèrent distinctement son oreille.