Jean Sbogar

Part 11

Chapter 113,889 wordsPublic domain

Antonia resta longtemps ensevelie dans un état qui ressemblait au sommeil. Elle ne paraissait éprouver aucune agitation, et ce calme était si profond, il devait faire place selon toute apparence à de si mortelles angoisses, qu’on tremblait de le voir cesser. Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au plus, elle semblait occupée d’une idée fâcheuse, d’un souvenir importun, qu’elle essayait de chasser. Elle promenait ses regards autour d’elle avec incertitude, et passait sa main sur son front pour chercher à se rendre compte d’un doute inquiétant.

« Je sais bien, — dit-elle enfin, — je sais où elle est. Je la retrouverai ce soir. »

Fitzer, le plus jeune des brigands, s’approcha d’elle pour s’informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne connue, parce que c’était lui qui lui avait parlé la veille de la part de Jean Sbogar.

« Je vous attendais depuis longtemps, — reprit-elle. — Je voudrais savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénètrent dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connais une jeune fille... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n’en parler jamais à personne. »

Le jeune homme la regardait, les yeux mouillés de larmes, parce qu’il s’apercevait que sa raison était égarée.

« Attends, — lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, — ce sont des larmes! je croyais qu’on ne pleurait plus. Ne me cache pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me souviens d’avoir vu un autre homme, c’était dans un endroit où je n’étais pas attendue, un homme qui pleurait aussi. Je pense que ce pouvait être toi, car son visage était couvert d’un voile qui m’empêchait de le connaître.

— Ses traits me sont inconnus comme à vous, — répondit Fitzer. — Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à découvert dans les combats; mais il vient très rarement à Duino, et n’y paraît que masqué depuis que nous parcourons sans danger les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.

— Où est-il? — reprit froidement Antonia. — Il ne sait donc pas que je suis ici?

— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui imputiez l’erreur qui vous a rendue captive.

— Captive? dis-tu. Antonia est plus libre que l’air! Cette nuit encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets délicieux, où je respirais un air si pur! Je n’ai jamais vu tant de fleurs! Ma sœur y était avec moi; elle a voulu y rester. J’y allais plus souvent quand j’étais plus jeune; mais je n’y suis jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce temps-là. »

Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières s’abaissèrent. Son teint était animé de couleurs foncées, ses lèvres paraissaient desséchées par une fièvre brûlante. Elle riait et sanglotait.

Le destin d’Antonia était accompli. Il ne lui restait plus sur la terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui avait si mystérieusement apparu au Farnedo, et qui était Jean Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une sollicitude et avec une pureté qui l’aurait étonnée sans doute, si le trouble de sa raison lui avait permis de réfléchir sur son état. On fit venir, des chaumières de Sestiana, des jeunes femmes pour la servir et pour la garder; des médecins célèbres furent appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins que sa maladie exigeait. Un ecclésiastique, depuis longtemps prisonnier des brigands, celui qui venait de célébrer le service funèbre de madame Alberti, dans un souterrain qu’ils avaient converti en chapelle pour cette cérémonie, épiait auprès de son lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissait, pour lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces enfin, dont l’âme n’avait conçu jusque-là que des pensées de sang, purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant d’infortune, lui prodiguaient les marques de soumission les plus délicates et les plus tendres. Antonia s’accoutumait à les voir et à les entretenir des illusions bizarres qui se succédaient dans son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osait se présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui dérobait ses traits, que lorsqu’elle était livrée au sommeil, ou que le délire lui ôtait la connaissance de tous les objets, et qu’il pouvait nourrir ses regards de la douloureuse contemplation de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte ou de l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable de contenir les sentiments qui l’oppressaient:

« Antonia! — s’écria-t-il d’une voix étouffée par les sanglots, — Antonia! chère Antonia! »

Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il s’empressa de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura, la tête penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance et de l’attention.

« Antonia! — dit-elle après un moment de silence, — je crois que c’est en effet mon nom, je le portais dans la maison où je suis née, et l’on me promettait alors d’être heureuse. Écoute, — continua-t-elle en prenant la main du voleur, — je veux te faire une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyais qu’il était si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûlait pas mes veines, quand mes pleurs ne brûlaient pas mes joues, quand je ne voyais pas des esprits qui courent dans les halliers, qui ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des sources de feu; quand les âmes des assassins qui n’ont point d’asile dans le tombeau ne venaient pas encore autour de moi bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je n’étais pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux, la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur mon cou... dans ce temps-là il y avait un ange qui voyageait sur la terre avec des traits qui auraient ému le cœur d’un parricide; mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelais « Lothario, mon Lothario... » Je me rappelle que nous avions un palais dans des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le chemin. »

Quoique le brigand n’eût pas quitté son voile, Antonia s’aperçut que ses pleurs avaient redoublé à ces derniers mots. Elle lui sourit alors avec une pitié tendre; et reprenant sa main qu’elle avait laissé échapper et qui n’avait osé retenir la sienne:

« Je sais, — lui dit-elle, — que je te fais de la peine, et je t’en demande pardon. Je n’ignore pas que tu m’aimes et que je suis ta fiancée, la fiancée de Jean Sbogar. Tu vois que je te connais et que je parle raison aujourd’hui. Il y a longtemps que notre mariage est arrangé, mais je n’ai pas voulu avoir de secret pour toi. D’ailleurs, ce Lothario pourrait bien ne pas exister. J’ai vu depuis quelques jours tant de personnes qui n’existent que dans mon imagination et qui m’échappent quand je reviens à moi!... Je suis sûre, par exemple, que tu ne m’as pas connu de sœur? Non, — reprit-elle après avoir réfléchi un instant. — Si j’avais une sœur, elle me tiendrait lieu de mère, et nous ne pourrions nous passer d’elle à la célébration de nos noces. Dis-moi si tu fais, pour ce jour-là, de brillants préparatifs? Il le faut, car la mariée est une riche héritière. J’ai des agrafes d’or et des anneaux de diamants pour me parer; mais je ne veux dans mes cheveux qu’une simple guirlande d’églantier. »

Elle s’interrompit de nouveau. Son égarement redoublait. Un sourire affreux à voir s’arrêta sur sa bouche.

« Ce sera une belle fête! — continua-t-elle; — tout l’enfer y sera. Le flambeau des noces de Jean Sbogar doit faire pâlir le soleil dans son midi. Vois-tu d’ici les conviés? Tu les connais tous. Je n’ai invité personne. En voilà qui ont les membres à demi calcinés par le feu; des vieillards, des enfants dont les lambeaux se réveillent vivants des incendies que tu as allumés, pour prendre part à tes plaisirs... En voilà d’autres qui se lèvent dans leur linceul, et qui se glissent à la table du festin en cachant des plaies sanglantes. O mon Dieu, quels monstres ont tué cette jeune femme? Pauvre Lucile! Et de quel nom ils me saluent..... Les as-tu bien entendus?... SALUT, SALUT... Je n’oserai jamais le répéter! SALUT, disent-ils; et ils murmurent tous ensemble le mot de ralliement des maudits, le cri de joie que Satan aurait poussé s’il avait vaincu son créateur, la parole secrète que prononce une exécrable mère qui va égorger son enfant, pour se rendre sourde à ses gémissements. — SALUT A LA FIANCÉE de JEAN SBOGAR.....»

En achevant ces mots, Antonia perdit connaissance. Cette crise fut longue et terrible: longtemps même on désespéra de sa vie. Pendant huit jours, le chef des voleurs, immobile au pied du lit sur lequel elle était couchée, attentif à tous ses mouvements, ne s’était occupé d’aucun autre soin que de la servir. Il veillait et pleurait.

Quand l’état d’Antonia fut amélioré, certain qu’elle s’était familiarisée avec son aspect, et qu’elle le voyait sans effroi, il veillait encore.

Cette assiduité la frappa.

Les réminiscences qu’elle avait du passé étaient trop confuses pour que le nom de cet homme et les souvenirs qui y étaient attachés lui inspirassent un sentiment continu d’horreur. De temps en temps seulement, son âme se révoltait contre l’idée de dépendre de lui, et sa seule approche la glaçait d’épouvante; mais, plus ordinairement, abandonnée comme un enfant, par l’absence de sa raison, au seul instinct de ses besoins, elle ne voyait plus, dans le capitaine des bandits de Duino, qu’une créature sensible et compatissante qui s’efforçait d’adoucir l’amertume de ses souffrances, et qui prévenait avec empressement ses moindres besoins. Alors elle lui adressait des paroles douces et flatteuses, qui paraissaient redoubler la douleur secrète dont il était dévoré.

Un jour, entre autres, il était assis auprès d’elle, voilé suivant son usage, et attentif à protéger son sommeil contre tous les accidents qui pourraient le troubler. Elle se réveilla cependant tout à coup avec un mouvement brusque, en prononçant le nom de Lothario.

« Je le voyais, — dit-elle en soupirant profondément, — il était assis à ta place. Je l’y vois souvent dans mon sommeil, et je me trouve bien heureuse; mais comment se fait-il que je croie l’y voir aussi quelquefois quand je suis éveillée, et quand il me semble que je ne rêve point? C’est là, sous ce rideau, qu’il a coutume de venir. — Dans ces jours de douleur..... et d’espérance, où je me sentais appelée à l’éternelle liberté, un ruisseau de flammes parcourait tous mes membres, ma bouche était ardente, mes ongles bleus et meurtris. — Tout, ici, était plein de fantômes. — On y voyait des aspics d’un vert éclatant, comme ceux qui se cachent dans le tronc des saules; d’autres reptiles bien plus hideux, qui ont un visage humain; des géants démesurés et sans formes; des têtes nouvellement tombées, dont les yeux pleins de vie me pénétraient d’un affreux regard; et toi, tu étais aussi debout au milieu d’eux, comme le magicien qui présidait à tous ces enchantements de la mort... Je criais de terreur, et j’appelais Lothario pour me protéger... Tout à coup, — ne ris point de ma chimère! — je vis ce voile tomber, et, à l’endroit où tu étais placé, j’aperçus Lothario tout en larmes, qui étendait vers moi ses bras tremblants, et qui me nommait d’une voix gémissante..... Il est vrai que ce n’était point lui tel que je l’ai connu, triste, soucieux et sévère, mais beau d’une céleste bonté! Défait, livide, effaré, il tournait des yeux sanglants; sa barbe était épaisse et hideuse; un rire désespéré, comme celui des démons, errait sur ses lèvres pâles... Oh! tu ne concevrais jamais ce qu’est devenu Lothario!... »

Le voleur paraissait n’avoir pas entendu Antonia. Il était plongé dans un silence profond. Il se leva et marcha dans la chambre à pas précipités, puis il revint vers Antonia et la contempla longtemps. Ses dents se heurtaient violemment. Une méditation horrible semblait l’occuper tout entier au point même de ne pas lui laisser discerner l’effroi toujours croissant qu’il inspirait à son infortunée prisonnière.

Enfin elle se souleva sur son lit, parvint à se soutenir sur ses genoux, et lui cria, les mains croisées en signe de prière:

« Grâce, grâce, pardonne-moi! ne crains rien de Lothario; il ne veut point d’Antonia. Je me donnais à lui, et il m’a refusée. — Grâce encore pour cette fois, et je ne t’en parlerai jamais! »

Ensuite elle retomba, car ses forces étaient épuisées. Jean Sbogar vola à ses pieds, saisit l’extrémité de la couverture qui l’enveloppait et qui flottait jusqu’à terre, y imprima sa bouche avec fureur, et s’enfuit.

XVI

Force du guerrier, qu’es-tu donc? Tu roules aujourd’hui la bataille devant toi en nuages de poussière. Tes pas sont Jonchés de morts, comme les feuilles desséchées marquent pendant la nuit la route d’un spectre. Demain le rêve momentané de la bravoure est fini; ce qui épouvantait des milliers d’hommes a disparu. Le moucheron, porté sur ses ailes couleur de fumée, chante sur les buissons son hymne de triomphe, et insulte à ta gloire qui n’est plus qu’un vain mot.

OSSIAN.

Il y avait deux mois qu’Antonia vivait de cette manière parmi les brigands de Duino, sans que son état eût changé, sans qu’il eût donné d’espérance. Elle avait seulement repris quelques forces, et elle aimait à venir respirer l’air du soir à sa fenêtre sur la mer.

Un jour, aucune des personnes qui la servaient n’avait paru auprès d’elle. C’était la première fois que cela arrivait; mais elle s’en aperçut à peine. Le bruit du canon qui grondait aux environs de Duino l’occupa davantage, parce que l’émotion qu’il lui causait se répétait souvent. Désirant de voir ses compagnes, elle descendit le grand escalier, parcourut les salles et les vestibules, et trouva le château désert. Le canon se rapprochait, et chaque coup était suivi d’une rumeur semblable à celle de la tempête. Antonia remonta, ouvrit sa fenêtre et regarda la mer. Elle y remarqua un grand nombre de petits bâtiments ou de nacelles pareilles à celles des pêcheurs, qui semblaient cerner le pied de la forteresse.

Toutes ces impressions furent assez vives d’abord, mais elles s’effacèrent promptement. La nuit était tombée, l’air était serein, les flots tranquilles, le ciel peuplé de myriades d’étoiles resplendissantes, comme dans la nuit où le bateau d’Antonia avait été arrêté sur les côtes d’Istrie en sortant des lagunes. Elle prit quelque temps plaisir à le contempler.

Cependant le bruit qu’elle avait entendu s’augmentait derrière elle d’une manière menaçante. Elle crut distinguer un cliquetis d’épées, des imprécations, des gémissements, qui faisaient place, de moment en moment, à un silence de mort. Elle était trop malheureuse pour craindre, si elle avait eu l’usage de sa raison, car son sort ne paraissait pas susceptible de changer en mal; mais elle ne vit pas dans la catastrophe qui s’annonçait que le danger de souffrir, et les plaintes qui frappaient son oreille lui donnaient une idée affreuse des douleurs auxquelles elle allait être exposée.

Les galeries du château n’avaient pas été éclairées, et l’obscurité était devenue profonde. Elle s’y engagea cependant, et se glissa le long des murailles ténébreuses, en les suivant de la main. Quand elle fut au haut de l’escalier, elle écouta. Les cours étaient remplies d’hommes d’armes qui parlaient confusément.

On ne se battait plus.

La crosse des fusils résonnait seule en tombant sur les dalles du pavé.

Tout à coup elle entendit un tumulte horrible, au milieu duquel s’élevait le nom de Jean Sbogar. Un homme poursuivi s’élança dans l’escalier, et passa auprès d’elle comme l’éclair. Quelques flambeaux commençaient à luire sur les premiers degrés. Les baïonnettes se choquaient. Les marches de pierre retentissaient sous les pas des soldats. Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla qu’on la nommait d’une voix sourde.

« Qui m’appelle? — dit-elle en tremblant.

— C’est moi, — répondit Jean Sbogar, — ne t’effraie point. Adieu pour toujours. »

Il s’était approché de la fenêtre, et déjà la troupe qui était à sa recherche remplissait l’extrémité opposée de la galerie.

Le voleur revint vers Antonia, et la saisit.

« C’est moi, c’est moi, — dit-il; — adieu pour toujours! »

Antonia éprouvait un sentiment vague d’horreur et de tendresse qu’elle ne comprenait point.

Sbogar frémissait.

Il la pressa d’un de ses bras contre son cœur.

« Antonia, chère Antonia! — s’écria-t-il; — adieu pour toujours! Oh! pour la dernière fois, plus que cette minute dans tous les siècles! Antonia, chère Antonia! »

Son voile était tombé, mais Antonia ne voyait point son visage. Elle le touchait, elle avait senti le feu de son haleine. Au même instant les lèvres du brigand s’attachèrent aux siennes, et leur imprimèrent un baiser qui répandit dans les sens d’Antonia une ivresse inconnue, une volupté dévorante qui participait du ciel et de l’enfer.

« Profanation ou sacrilège! — dit Sbogar. — Tu es ma maîtresse et ma femme, et que le monde périsse maintenant! »

En prononçant ces mots, il la déposa sur le degré élevé qui montait à la fenêtre, et s’élança dans la mer.

Les soldats étaient arrivés avec leurs torches. Ils s’étonnèrent de ne pas voir le voleur, et demandèrent à Antonia si elle l’avait aperçu.

« Paix, — leur dit-elle, en appliquant son doigt sur sa bouche, — il est allé le premier au lit nuptial; — et voilà, — continua-t-elle en montrant le crêpe qu’il avait laissé à ses pieds, — voilà son présent de noces. »

XVII

Celui que l’ange me fit voir alors était monté sur un cheval pâle, et traînait tous les vivants à sa suite. Il s’appelait LA MORT.

APOCALYPSE.

Les troupes françaises venaient d’entrer dans les provinces vénitiennes. Le premier soin des généraux fut de purger ce pays des brigands qui l’infestaient, et qui pouvaient devenir pour une armée opposée le plus redoutable auxiliaire. C’est ce motif qui avait déterminé l’attaque du château de Duino. Presque tous les bandits périrent les armes à la main. On ne put avoir vivants qu’un petit nombre d’entre eux, que des blessures graves venaient de mettre hors de combat ou qui s’étaient précipités dans la mer, et qui devaient avoir été recueillis par ces nacelles qu’Antonia avait observées. On présumait que Jean Sbogar se trouverait parmi eux; mais comme ses traits n’étaient pas connus des brigands eux-mêmes, rien ne pouvait fixer sur ce point les doutes de leurs vainqueurs. Fitzer, Ziska et la plupart des principaux affidés du capitaine, étaient morts à ses côtés avant qu’il rentrât dans le château.

Les prisonniers furent envoyés à Mantoue pour y être jugés. On préféra cette ville assez éloignée à toute autre, parce qu’elle les mettait hors de la portée et des tentatives de leurs complices, et que son heureuse position militaire la défendait d’un coup de main. Antonia y fut conduite dans une voiture séparée. Son état de démence étant bien manifeste, on la confia dans un hôpital aux soins d’un médecin célèbre par les progrès qu’il avait fait faire à la connaissance et au traitement de cette triste maladie.

Ses efforts furent couronnés d’un funeste succès. Antonia guérit, et comprit toute l’étendue de son malheur.

Pendant le temps qu’elle avait passé dans cette maison, elle ne cessa d’être l’objet de ces pieuses sollicitudes dont la religion seule peut enseigner le secret à la charité. A mesure qu’elle s’y était fait connaître, et que son esprit dégagé des ténèbres qui l’obscurcissaient avait repris ce charme liant qui enchaîne le cœur, elle avait excité autour d’elle, et surtout parmi les saintes filles qui desservaient cet hospice, un sentiment plus doux que la pitié.

Elle était aimée.

Comme aucune affection ne la rappelait dans le monde, et que cet asile paisible était désormais tout pour elle, il lui fut aisé de s’accoutumer à l’idée d’y finir sa vie. Un peu plus tard elle aurait été forcée de s’y résoudre.

Quelques démarches pour rentrer dans ses grands biens restèrent inutiles. Des collatéraux avides, arrivés à la suite de l’armée, avaient fait constater la mort de Mme Alberti, avaient supposé la sienne et s’étaient emparés de son héritage. Ils étaient puissants. Cette spoliation les rendait riches. Les réclamations d’Antonia ne pouvaient être entendues. Elle n’était plus aux yeux des hommes qu’une orpheline sans nom et sans aveu. Ce fut la moindre de ses infortunes, et son cœur ne la ressentit qu’en pensant au bien qu’elle aurait pu en faire dans son nouveau genre de vie si elle y avait apporté les ressources de l’opulence. Ses bijoux suffirent du moins à sa dot et à la distribution des aumônes qui devaient faire connaître aux pauvres qu’il leur était venu à l’hôpital de Sainte-Marie une bienfaitrice de plus.

Le jour de sa profession, longtemps retardé à cause de son extrême faiblesse, était enfin arrivé, quand deux sbires vinrent la mander au nom de la justice.

L’instruction du procès des brigands était achevée. Ils avaient été condamnés à la peine capitale au nombre de quarante, mais rien ne prouvait que Jean Sbogar fût parmi eux, et la terreur de ce nom formidable planait encore sur les provinces vénitiennes, où il pouvait seul rallier de nouvelles bandes aussi dangereuses que la première.

Dans cette incertitude, on se rappela la jeune fille folle qui avait été trouvée au château de Duino, et que tous les témoignages s’accordaient à présenter comme le seul objet qui eût jamais attendri l’implacable férocité de Jean Sbogar. On pensa qu’elle le reconnaîtrait sans doute parmi ses complices s’il se trouvait avec eux, et que son premier mouvement l’indiquerait d’une manière certaine; c’est pour cela qu’on avait jugé à propos de la faire placer dans la grande cour des prisons, au moment où les condamnés y passeraient pour la dernière fois.

Antonia était revêtue de son habit de noviciat; ses cheveux étaient déjà attachés sous le bandeau des vierges, dont son teint pâle effaçait la blancheur: deux sœurs hospitalières l’accompagnaient. Presque incapable de se soutenir, elle s’appuyait sur le bras de l’une d’elles; sa main était fixée sur l’épaule de l’autre, et sa tête retombait sur sa poitrine.

Bientôt un bruit étrange se fit entendre; c’était l’exclamation d’une horrible impatience qui se voyait enfin satisfaite: elle leva les yeux et crut distinguer quelque chose d’extraordinaire; mais sa vue la servait mal. Un officier de justice qui s’en aperçut la fit avancer de quelques pas: elle vit plus distinctement, sans comprendre ce qu’elle voyait; c’étaient des hommes dont le costume hideux la navrait de terreur, et qui s’avançaient sur une seule ligne devant une haie de soldats. Leurs pas étaient mesurés, leurs stations fréquentes. A chacun d’eux elle sentait s’accroître son affreuse inquiétude; enfin elle fut frappée d’une illusion effroyable, et crut retomber en proie au délire dont elle venait d’être sauvée.

C’était lui.

C’était ce tableau qui lui avait inspiré une terreur si profonde à Venise, quand la tête de Lothario apparut dans une glace au-dessus de son schall rouge.

Elle s’avança d’elle-même pour convaincre ou pour détromper ses yeux; sa physionomie avait le même caractère. Il était enveloppé d’une robe ou d’un manteau de la même couleur.

C’était lui. « Lothario! » s’écria-t-elle d’une voix déchirante, en se précipitant vers lui.

Lothario se détourna et la reconnut.

« Lothario! » dit-elle en s’ouvrant un passage au travers des sabres et des baïonnettes, car elle concevait qu’il allait mourir.

« Non, non, — répondit-il, — je suis Jean Sbogar!

— Lothario! Lothario!

— Jean Sbogar! — répéta-t-il avec force.

— Jean Sbogar! — cria Antonia. — O mon Dieu!..... » et son cœur se brisa.