Jean Racine

Chapter 9

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Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse fièrement de lui livrer le fils de sa captive. Il espère, par là, toucher le coeur d'Andromaque. Et là-dessus, Hermione furieuse promet à Oreste de le suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise (premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et d'épouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lâche brusquement le triste Oreste.

Et, bien que le ton ait été jusqu'ici, tantôt celui de l'élégie et tantôt celui de la comédie dramatique, nous sentons bien que tous trois, Hermione, Oreste, Pyrrhus, possédés d'un aveugle amour, sont promis au crime ou à la folie; et nous voyons aussi que leur sort est lié aux volontés et aux sentiments de la captive troyenne.

Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus à genoux et met cette fois dans ses prières un je ne sais quoi qui fait perdre la tête à Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hésitant plus à trahir les intérêts de la Grèce confédérée, propose à Andromaque de l'épouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant médité sur la tombe d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de se tuer après la cérémonie du mariage.

Et ce second revirement de Pyrrhus entraîne tout. Hermione, désespérée, se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus à l'autel. Et Oreste obéit; et quand il revient chercher sa récompense, Hermione lui crie: «Qui te l'a dit?» et va se tuer sur le corps de Pyrrhus, laissant Oreste en proie à un accès de folie.

Voilà, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la situation première une fois posée, elle se développe naturellement, par la seule vertu des sentiments, passions et caractères des personnages et sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularité que tout est suspendu à Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'éloignant de Pyrrhus, le rapproche d'Hermione et éloigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonnée aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de ceux-ci sont subordonnés aux sentiments d'un quatrième. On ne saurait donc concevoir un drame plus véritablement ni plus purement psychologique. Et c'est le premier point par où _Andromaque_ diffère profondément et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du théâtre même de Pierre Corneille.

Et voici le second point. On peut presque dire que pour la première fois l'amour entre dans la tragédie.

Je dis «pour la première fois». Car l'amour de Chimène et de Rodrigue est un amour glorieux et lyrique, et subordonné à un devoir, à une idée. Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui, mais sans complication ni jalousie.

Et je dis simplement «l'amour». Non pas l'amour-goût, non pas l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus, l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion, l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. Au fond,--et malgré l'extrême décence (je ne dis pas la timidité) de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degré supérieur de cet amour-là, la pure folie passionnelle. C'est le grand amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre et au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce qu'elle vous donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est presque le tout. Cet amour-là (c'est assez surprenant, mais c'est ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au théâtre avant Racine.

Trois personnages dans _Andromaque_ sont possédés de cet amour-maladie, criminel et meurtrier presque par définition: Hermione et Oreste, malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois déments font d'autant mieux ressortir la beauté morale de la divine Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs, sages et «dans l'ordre»; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse à un souvenir, à une ombre.

Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et comme, tout en restant des types d'une humanité très générale, ils sont sûrement caractérisés!

«Andromaque, ici, ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax.» Ainsi parle Racine dans sa préface. Et il ajoute: «J'ai cru en cela me conformer _à l'idée que nous avons maintenant_ de cette princesse.» («L'idée que nous avons maintenant...» nous verrons que cela se peut appliquer à tous les personnages légendaires ou historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue:

La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils.

Ainsi christianisée par une longue tradition (oh! seulement un peu, puisque, à un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidèle, ne vivant plus que pour pleurer son mari et défendre son petit enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, après lui, Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voilà la trouvaille hardie de Racine.

Vous vous rappelez peut-être qu'il y eut, là-dessus, voilà quinze ans, grande querelle à la Comédie-Française, au _Temps_ et au _Journal des Débats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque fût coquette: «Y songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacré les parents d'Andromaque et incendié sa ville. Il y a un fleuve de sang entre eux deux: et vous voulez qu'elle «flirte» avec le bourreau de sa famille? Racine s'est bien gardé d'une idée aussi indécente.» On répondait: «Nous ne prétendons point qu'Andromaque cherche expressément à troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si le mot de «coquetterie», même «vertueuse» vous choque, nous dirons qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et, sinon le désir de lui plaire, du moins celui de ne pas le désespérer tout à fait, de ne pas le pousser à bout, et même de ne pas lui déplaire. Il n'y a pas à aller là contre; le texte de Racine est plus fort que tout.

Cette plainte:

Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups;

cet argument qui, sous prétexte d'éteindre l'amour du jeune chef, lui présente l'image de ce qu'il y a de plus propre à l'émouvoir:

Captive, toujours triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?

cette façon qu'elle a d'évoquer toujours Hector devant Pyrrhus, de parler du rival mort à l'amoureux vivant; et enfin, quand le péril de l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur air de réserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immédiatement, chez Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne):

... Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez. J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés, J'ai vu trancher les jours de ma famille entière Et mon époux sanglant traîné sur la poussière, Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers. Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers. J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée Qu'_ici plutôt qu'ailleurs_ le sort m'eût exilée; Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille: _J'attendais de son fils encor plus de bonté_. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité!

tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une combinaison exquise, et hardie, et vraie.

Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme. Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque. Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la hait point.

Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle, Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du cinquième acte, qui était dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau captive. Et Andromaque disait à Hermione:

... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colère Pût sans perdre mon fils accroître ma misère Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu'Hector. Vous avez trouvé seule une sanglante voie De suspendre en mon coeur le souvenir de Troie. Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils, Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis; Et, ce que n'avait pu promesse ni menace, Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place Je n'ai que trop, madame, éprouvé son courroux: J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous Pour dernière faveur ton amitié cruelle, Pyrrhus, à mon époux me rendait infidèle. Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est témoin Que je ne poussais pas ma vengeance si loin; Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes, Il ne t'en eût coûté peut-être que des larmes...

Racine a supprimé, dans l'édition de 1676, cette rentrée d'Andromaque. Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre homme que son premier époux, aimant Pyrrhus, même mort à cause d'elle: car ce ne serait plus l'«Andromaque d'Hector» (_Hectoris Andromache_). Mais, qu'il ait d'abord écrit cette scène, il me semble que cela révèle un goût assez audacieux de vérité psychologique; car cela suggère l'idée qu'Andromaque pût être touchée, à son insu, de l'amour de Pyrrhus et fût ainsi préparée à ce phénomène tragique: l'amour naissant subitement du sang versé et de la mort.

En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des «femmes damnées» de Racine, les autres étant Roxane, Ériphile et Phèdre. Elle est dans notre littérature la première jeune fille qui aime jusqu'au crime et au suicide. Et cette possédée d'amour reste, en effet, une jeune fille; _nondum passa virum_.

Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze ans; et elle lui en veut d'avoir peut-être rêvé de lui, de lui avoir peut-être donné quelques droits sur son coeur, avant qu'elle eût connu Pyrrhus, son vrai maître.

Retirée dans sa petite cour où elle attend Pyrrhus et se consume de n'être pas aimée; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle qui a dénoncé aux Grecs les ménagements de Pyrrhus pour Astyanax:

_J'ai déjà sur le fils attiré leur colère_: Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère);

puis, quand Oreste survient, trop sincère et trop peu maîtresse d'elle-même pour n'être pas maladroite avec lui, jusqu'à s'engager beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus paraît revenir vers elle, lâchant ce même Oreste avec la plus cynique insouciance.

(N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?)

et opposant la plus sèche ironie à Andromaque qui l'implore pour son petit enfant;

(S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?)

puis, lorsque Pyrrhus retourne à sa Troyenne et va l'épouser, chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis «voyant rouge» à cause des images précises qu'elle se forme dans ce silence; puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant là-dessus Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer la jalousie, c'est-à-dire la haine inextricablement mêlée à l'amour; voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-même; reprochant à Oreste le meurtre qu'elle a commandé, et se frappant sur le corps de son amant: ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et d'orgueil: qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Et ainsi elle garde, au milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille hautaine et mal élevée,--absoute de son crime par son ingénuité quand même,--et par son atroce souffrance.

De même, Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire, lorsqu'il croit qu'Hermione va être à Pyrrhus:

Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage, Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier? Non, non, à mes tourments je veux l'associer. C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne Et que ses yeux cruels à pleurer condamnés Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.

Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant ténébreux et mélancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans du XVIIe siècle. Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est déjà l'homme fatal, qui se croit victime de la société et du sort, marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même: c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le goût de la mort...

J'ai mendié la mort chez des peuples cruels Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels. Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares De mon sang prodigué sont devenus avares.

Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Goethe:

Surtout je redoutais cette mélancolie Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Oreste dit, comme pourrait dire René:

Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne;

et, comme pourrait dire Antony:

Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.

(La seule différence, c'est qu'Antony dirait: «qui condamnent la société».)

Jusque dans la splendide déclamation par où commence l'accès de folie d'Oreste:

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance. Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance. Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir Ta haine a pris plaisir à former ma misère. J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli. Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli;

jusque dans ces vers enragés, il y a à la fois une absurdité et une satisfaction de soi où les héros romantiques se reconnaîtraient. Une absurdité, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir aimé sans être aimé; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laissé assassiner son rival (car le faible garçon n'a pas eu le courage de frapper lui-même), en quoi rend-il Oreste si intéressant? Mais on sent qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de leur lâcheté comme d'une infortune sublime.

Oui, Oreste déjà porte en lui une tristesse soigneusement cultivée, une désespérance littéraire, une révolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans après lui, éclateront dans la littérature romantique. Seulement, tandis que les romantiques crédules exalteront, sous le nom d'Antony ou de Trenmor, ce type de fou et de dégénéré et le prendront pour un héros supérieur à l'humanité, Racine, quelque faiblesse secrète qu'il ait peut-être pour lui, ne le considère que comme un malade et ne nous le donne en effet que pour un malheureux voué à la folie et qu'on emporte sur une civière après son accès:

Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.

Bref, le romantisme intégral est quelquefois chez Racine: mais il y est donné pour ce qu'il est: pour un cas morbide.

Reste Pyrrhus. Il est formé de contrastes. C'est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. Le fond de ses discours à Andromaque, c'est: «Je vous aime, épousez-moi, ou je livre votre fils pour être égorgé.» C'est un jeune chef de clan dans un temps de légende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles n'avait-il pas été, à la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli, d'élégance raffinée dans ses propos, et parle quelquefois la langue de la galanterie au XVIIe siècle:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

Dans la scène charmante qui termine le deuxième acte, c'est un bon jeune homme, naïvement amoureux, qui trahit presque comiquement son inquiétude, son espoir, son dépit. Parmi les contemporains, les uns le trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux. Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses faiblesses, dans ses générosités et dans ses lâchetés, dans ses mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant cyniquement trahi sa promesse, il tient à revoir Hermione, à s'accuser devant elle et à reconnaître son crime, soit par un obscur besoin de se confesser, ou de se faire dire ses vérités et, par là, d'expier un peu, soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses yeux, la figure de sa victime... oh! que cela paraît humain, et va loin dans l'observation de notre abominable coeur!

Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq siècles entre le langage de Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire d'Andromaque elle-même? Il y a, dans un coin de la pièce où on les remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax):

J'apprends que pour ravir son enfance au supplice, Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse, Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque.

Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des contemporains de Racine et comme nous-mêmes quand nous parlons très bien, tel trait se distingue, qui appartient à des moeurs et à une civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont rares: et même, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie humaine par intérêt dynastique ou raison d'État, est-ce que cela n'est point pratiqué dans des civilisations très avancées? Est-ce que cela ne pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de dureté primitive, qui nous reportent subitement aux temps homériques, ne font, lorsqu'on s'y arrête, que donner du lointain à des figures que, par tous leurs autres traits, le poète a rapprochées de nous?

Mais, que parfois il les éloigne, ou que plus souvent il les rapproche, ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais sciemment et de propos délibéré, afin que ces figures, tout en gardant leur caractère individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une longue série de siècles.

Assurément, l'histoire et l'archéologie ont, depuis deux cents ans, fait quelques découvertes; et je ne dis pas que Racine se représente le costume, les armes et les casques des héros de la guerre de Troie aussi exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann. Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en général, les gens du XVIIe siècle, concevaient très bien les différences des époques, des «milieux», des civilisations. Moins documentés que nous, ils avaient aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et même de ce que nous avons appelé la couleur locale. Les romantiques étaient un peu naïfs de croire qu'ils l'avaient inventée. En réalité, le XVIIe siècle n'a cessé de discuter sur cette matière. La vérité historique, celle des moeurs, du langage, du costume, Saint-Évremond en parle continuellement. Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-Évremond écrivait que «le climat change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulière à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre monde». (On peut même trouver que Saint-Évremond exagère.) Et le vieux Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent régulièrement que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent à des courtisans français; et Racine se défendra là-dessus dans plusieurs de ses préfaces.

Les hommes instruits du XVIIe siècle n'étaient pas plus bêtes que nous, je vous assure. Ils étaient déjà avertis de bien des choses. Un des plus intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues, à qui Boileau a adressé une de ses meilleures épîtres, et à la fois des plus savoureuses et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes:

Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire.

M. de Guilleragues fut ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à 1685. Il avait pu contrôler la vérité de la couleur dans _Bajazet_. Il écrivait à Racine, le 9 juin 1684:

Vos oeuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne admiration. Éloigné de vous, monsieur, et des représentations qui peuvent en imposer... vos tragédies m'en ont paru encore plus belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement observée, avec une profonde connaissance du coeur humain dans les différentes crises des passions.

Or--et c'est où j'en voulais venir--Guilleragues avait visité les pays où se passent la plupart des tragédies de Racine, et voici ce qu'il en disait:

Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme Saint-Amant a traité l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont écrit les poètes et les historiens, ils se sont plutôt abandonnés au charme de leur brillante imagination qu'ils n'ont été exacts observateurs de la vérité...