Jean Racine

Chapter 8

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Encore un individu très particulier, ce Desmarets; encore un bon original. Visionnaire lui-même, il était l'auteur de la baroque et charmante comédie des _Visionnaires_ (1640). Après une vie des moins édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie religieuse. Vers 1664, il se fait prophète. Il affirme que Dieu lui-même lui a dicté les derniers chants de son poème épique de _Clovis_. C'est ce toqué qui, par son _Traité des poètes grecs et latins_, allumera la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en guerre contre la «fausse Église des jansénistes». Dans son _Avis du Saint-Esprit_, il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au roi de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la conduite de Louis XIV, exterminera l'hérésie.

Nicole répondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitulées _Lettres sur l'hérésie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres qu'il appela _Visionnaires_ par allusion à la comédie et au caractère de Desmarets. Dans la première des _Visionnaires_, il reproche en ces termes à Desmarets ses premiers ouvrages:

Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre, et que c'est par là où il a commencé à se faire connaître dans le monde. Ces qualités, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours le même venin dans ceux qui les lisent.

Voilà le passage complet. Racine n'y était pas visé personnellement. Quand il l'eût été, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs les plus impérieux devoirs de reconnaissance. Il avait été l'enfant chéri de Port-Royal, l'élève de Nicole, le «petit Racine» de M. Antoine Lemaître. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de nouveau: il rappelait simplement l'éternelle doctrine de l'Église. La querelle de l'Église et du Théâtre n'a pour ainsi dire jamais cessé au XVIIe siècle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire très exacte). La vie des neuf dixièmes des chrétiens, au XVIIe siècle et dans tous les temps, n'a jamais été ni pu être qu'un compromis--généralement dénoncé et expié à l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs, les commodités ou les exigences de la vie sociale--et la stricte doctrine de l'Église,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de Sainte-Beuve:

Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.)

Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement qu'il ne fait. Même, au fond, je crois, cela lui est assez égal que de saints hommes, qui doivent nécessairement penser et parler ainsi, lui disent qu'il corrompt les âmes simples et qu'il est coupable d'une infinité d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte légèrement. Dans sa réplique à la réponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste quand il lui dira:

Je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent: et je crois qu'on vous fâcherait encore davantage, si l'on vous disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le coeur dans le même état où elle le trouve.

Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcéré?

Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude; ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une petite incise,--une épine secrète--qu'on ne remarque pas tout d'abord, et que je vous rappelle donc:

Ces qualités (d'un poète de théâtre), _qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens_, sont horribles selon les principes de la religion chrétienne.

«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet, sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début:

Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.

Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:

De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au rang des empoisonneurs.

C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que c'était du journalisme d'excellente qualité.

Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître qui l'avait appelé autrefois «son cher fils».

Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:

... Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M. Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions.

Ou encore:

... Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans. «Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement. Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc...

Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,--et celle aussi qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir l'air d'y toucher, et qui passe.

Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre, avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il renonça à ce projet sur le conseil de ce brave coeur de Boileau. Je crois qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette préface, dont il rougissait, il les avait conservées--mettons: oubliées--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là!

Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands hommes,--débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes excommunications de la mère Agnès,--sentant sa force, libre désormais d'écrire exactement ce qu'il veut,--il prémédite cette neuve merveille d'_Andromaque_ où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà, tout son génie.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

«ANDROMAQUE»

_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du théâtre français. _Andromaque_, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un système dramatique nouveau.

Pour bien juger de l'originalité d'_Andromaque_, il faut savoir quelles tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la pièce de Racine.

Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_, _Agésilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_, _Bellérophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_, _Maximian_, _Persée_ et _Démétrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille.

J'ai lu, naturellement, les pièces de Pierre Corneille: j'ai lu ou parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de commun, qu'elles sont romanesques à la façon des romans du temps. Je ne vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas très utile.

Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est de 1656.

_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succès du théâtre au XVIIe siècle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en même temps au Marais et à l'hôtel de Bourgogne. Et _Timocrate_ représente exactement le genre de tragédie qui plut davantage entre le _Cid_ et _Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer.

Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et l'exposé en serait difficile à suivre. (La lecture même de la pièce est assez pénible; mais évidemment cela devait s'éclaircir à la représentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur _Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est tiré du roman de _Cléopâtre_, de La Calprenède; que le héros de la pièce joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crète, il assiège la reine d'Argos; que, sous le nom de Cléomène, officier de fortune, il défend cette reine dont il aime la fille; que la pièce à partir du troisième acte n'est qu'une série de surprises et de coups de théâtre adroitement ménagés; que le dénouement est fort ingénieux; que _Timocrate_ me paraît, aujourd'hui encore, un des chefs-d'oeuvre du drame à énigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M. Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile application du précepte de Boileau:

Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, À son comble arrivé, se débrouille sans peine. L'esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue enveloppé D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue_.

(Précepte qui regarde le genre de pièces qu'on aimait avant Racine, mais très peu le théâtre de Racine lui-même.)

Ce qui caractérise _Timocrate_ et presque toutes les pièces du même temps (car tous les auteurs voulaient écrire leur _Timocrate_), c'est la subordination des personnages à l'intrigue (et, par suite, la facticité ou la nullité des caractères); c'est l'extraordinaire dans les faits et dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au sérieux ces inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale.

Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dût être d'un agrément assez vif, non seulement par l'ingénieuse complication de la fable, mais par l'idéal romanesque qu'elle exprime. Peut-être que, si vous lisiez _Timocrate_, vous vous diriez, après l'avoir lu:

«Que l'idéal de cette société est charmant dans son artifice! La pure théorie platonicienne de l'amour, déjà affinée au moyen âge par les romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement dans les salons «précieux». L'amour n'y est maître que de vertus et professeur que d'héroïsme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le chercheur exquis de midi à quatorze heures! Il a conquis, comme parfait amoureux, le coeur de la princesse Ériphile; il n'aurait qu'à le cueillir. Mais il veut encore le mériter comme héros et grand capitaine; et c'est pourquoi, à peine élevé au trône par la mort de son père, il vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et certes, «la galanterie est rare». Quand, Timocrate et Cléomène à la fois, il s'est empêtré dans son double rôle, c'est bien simple, il se tire d'affaire en étant sublime, «en immolant, comme il le dit, l'amour même à l'amour». Et nous savons bien qu'en réalité il n'a rien sacrifié du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne. Il s'amuse donc. Mais quel artiste! Et quel grand coeur aussi! L'amour est vraiment pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime que pour orner son âme, et nous le voyons tout le temps préférer à la possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possession. Il fauche les rangs ennemis, égorge les deux rois alliés d'Argos, ses rivaux, et, l'instant d'après, épargne Nicandre, son troisième rival, afin d'être beau de diverses façons et, tour à tour, par sa fureur et par sa magnanimité. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, après le mariage, la mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment: car enfin il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle qu'il aime; et qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes. La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de soi-même et, par surcroît, de l'univers entier, et du ciel et de la terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantournés, et qu'on n'aura même pas touchée du doigt: voilà l'idéal, voilà ce qui vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le cèdent guère à Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore mieux, en dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature. Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie qui lui en donnait la plus pure représentation! Et ce que Thomas Corneille trouve là, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherché naïvement pendant toute la seconde moitié de sa vie!»

C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est que, s'il était possible de considérer gravement ces amusettes, on verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce théâtre--c'est l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition à la morale commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent à leur guise des devoirs distingués (comme feront les personnages romantiques). Timocrate déclare la guerre et fauche les hommes afin d'être en posture avantageuse aux yeux de sa maîtresse et parce qu'il veut, après la vie langoureuse, connaître la vie énergique. (Ainsi fait, d'ailleurs, l'Alexandre de Racine lui-même.) Au dénouement, pour marquer sa reconnaissance à Timocrate qui lui a laissé la vie, et pour avoir aussi bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crétois et trahit donc sa patrie par délicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester à la hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait cadeau de son peuple à Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si désireux d'être beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus d'humanité.

Or, _Andromaque_, c'est précisément le contraire et de _Timocrate_ et des très nombreuses tragédies dont _Timocrate_ est le type absolu, et, enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille.

Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses _Fables_, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le romanesque et le faux,--Racine, pour la première fois dans _Andromaque_, choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre--par opposition à la morale fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV, homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune roi.

Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas pressé. Il a de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement autour de lui.--Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans sourire, _Sophonisbe_ et _Agésilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui, autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son imagination.

Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est frappé par un passage du IIIe livre de l'_Énéide_, où il retrouve cette pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'_Iliade_ (car déjà, écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit commentaire très intelligent et très ému).

Voici le passage de Virgile:

Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville, dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon, entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait Hector au funèbre banquet... Elle baissa la tête et, parlant à voix basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur. Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence du fils d'Achille... Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda, et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des autels paternels...»

Cette triste élégie... puis ce coup de couteau... Racine rêve là-dessus; et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il n'a à peu près rien emprunté ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'_Andromaque_ du même poète, où la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus, ni enfin aux _Troyennes_ de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie.»

Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la composition si simple et si _liée_.

C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite escorte de ses nationaux.

Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione. Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.