Chapter 7
Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine. Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant. Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois, Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère (oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond). Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué. Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup d'esprit.
Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi, voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine, que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non? Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur... eh bien, l'auteur s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé.
Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.
Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur Hermolaüs,--et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.
Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant:
Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre empire stable et éternel.
Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les moeurs des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux quelques autres.
Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un sourire, sur sa divinité:
Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'oeuvre où nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que la vérité.
L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire «amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des traits de ce genre:
Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer, par-dessus leur tête, à leur conducteur.
Ou encore:
Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture. L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait, fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette manoeuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, _l'enlevant avec sa trompe, le replaça sur son dos_.
J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du plaidoyer si politique d'Alexandre.
Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez) pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles d'Alexandre.
Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion (et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est écrite):
Et que pourrais-je apprendre Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Sera-ce sans efforts les Perses subjugués Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués? Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, Qui gémissait sous l'or dont il était armé, Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre, N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre? Les autres, éblouis de ses moindres exploits, Sont venus à genoux lui demander des lois; Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles, Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons les conquérants, Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme, Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin; Il nous trouve partout les armes à la main, Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes; Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes, Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps. Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. Ennemis du repos qui perdit ces infâmes, L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes. La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, Et le seul que mon coeur cherche à lui disputer; C'est elle...
--«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le développe en quelques vers. Rien de plus.
De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit:
... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre? Cherchez-vous des sujets au delà de la terre? Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants Des pays inconnus même à leurs habitants? Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes? Ils vous opposeront de vastes solitudes, Des déserts que le ciel refuse d'éclairer, Où la nature semble elle-même expirer... Pensez-vous y traîner les restes d'une armée Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée? Vos soldats, dont la vue excite la pitié, D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié...
Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:
Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître.
Ailleurs (acte IV, scène II):
Je suis venu chercher _la gloire et le danger_.
Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi.
Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils ont la même devise brillante et ingénue: _La gloire, le danger, et l'amour_.
La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane, l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa soeur Cléophile qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre sa soeur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa «maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros.
Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent.
Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime.
La bataille s'engage,--oh! tout à fait à la cantonade,--entre l'armée d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et Axiane,--que Taxile tient prisonnières dans son camp--attendent les nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci:
Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus; Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus.
Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux pieds de la reine Cléophile et lui demande son coeur en échange. Et Cléophile, coquette, feint de se dérober:
Je crains que, satisfait d'avoir conquis un coeur, Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur; Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée, Votre âme ne dédaigne une conquête aisée. On attend peu d'amour d'un héros tel que vous. La gloire fit toujours vos transports les plus doux, Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire, La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.
Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais que la gloire.
Les beautés de la Perse à mes yeux présentées Aussi bien que ses rois ont été surmontées;
C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous, conquérir des peuples inconnus,
Et vous faire dresser des autels dans des lieux Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.»
Et Cléophile:
Oui, vous y traînerez la victoire captive; Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive. Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir M'effaceront bientôt de votre souvenir. Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde Achever quelque jour la conquête du monde; Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux Et la terre en tremblant se taire devant vous, Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse Au fond de ses États vous regrette sans cesse Et rappelle en son coeur les moments bienheureux Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux?
Et Alexandre:
Eh quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare, J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer Au trône de l'Asie où je veux vous placer?
Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre conquière l'Asie pour faire honneur à une dame, ou que Porus, lorsqu'il défend sa patrie, y paraisse autant déterminé par son amour que par le sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour deux beaux yeux ce qu'on fait en réalité par devoir ou par ambition passait, depuis des siècles, pour une chose jolie, chevaleresque, convenable aux honnêtes gens. Ce sont des façons élégantes de parler; ce sont des gestes et comme des rites gracieux et généreux. Pour en être choqué, il faudrait prendre cela plus au sérieux que ne paraît faire Alexandre lui-même dans cette comédie héroïque et galante.
Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, détail bien curieux, Alexandre, dans sa hâte de se venir mettre aux pieds de Cléophile, a quitté la bataille avant la fin.) La reine Axiane se désespère. Elle invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pièce qui puissent faire supposer qu'il s'agit, après tout, de vraies batailles, de batailles où des milliers d'hommes sont tués et où le sang coule à flots:
Et que vous avaient fait tant de villes captives, Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?
Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très convenablement cornélienne, lui dit son fait:
(Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)
et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde; il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile:
Aimez et possédez l'avantage charmant De voir toute la terre adorer votre amant.
Et Porus:
Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes; Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi, De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi: Je me rends, je vous cède une pleine victoire. Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire. Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois; Il me verra moi-même appuyer vos exploits. Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.
Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur.
Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses _Pulchérie_ et ses _Suréna_. Racine offrait à ses contemporains, aux femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre, l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel «surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le début et restera sa poétique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement à celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait, cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est déjà presque entièrement la langue de Racine.
* * * * *
Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la dédicace. On parla beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura l'esprit de profiter,--mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_, écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Voeu assez naïf de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce voeu ne devait guère être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le fait. Nous y reviendrons.
Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans _Alexandre_. Il était alors en train d'écrire son _Dialogue sur les héros de romans_. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa satire du _Repas ridicule_ qu'il écrivit cette année même, il fit dire au sot campagnard:
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre, Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_. Les héros chez Quinault parlent bien autrement.
Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse! L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et cela est admirable.
Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que, grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très mauvaise action.
Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ était fort mal joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations, il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière, porté son _Sertorius_ de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossière: _la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages.
Et voici la mauvaise action.
On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:
Je vous écris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur.
Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.» Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»
Le succès de la comédie parfaitement païenne d'_Alexandre_ dut redoubler la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de plus «contraire au christianisme» que de glorifier--par les bouches impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la «concupiscence des yeux»,--la subordination de toutes choses à la gloire et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la «concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'_Alexandre_?
Or, à ce moment, les trois concupiscences--et particulièrement l'orgueil de l'esprit--étaient si dominantes chez le jeune Racine lui-même, qu'il ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire. Les excommunications de la mère Agnès devaient l'exaspérer. «Mon salut! mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la paix?» Il devait être irrité, non seulement par une contradiction qui peut-être le troublait secrètement malgré lui et réveillait en lui des souvenirs et des sentiments qu'il voulait étouffer,--mais encore par cette idée que de bonnes âmes, de saintes âmes--et qu'il savait telles--s'obstinaient à souffrir réellement, et d'ailleurs inutilement, pour des choses qui lui semblaient, à lui, si naturelles! De sorte qu'il était comme furieux contre des prières et des gémissements dont il était, malgré lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire, à notre corps défendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite et qui nous paraît absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprès de souffrir pour nous ennuyer...
Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin.