Jean Racine

Chapter 4

Chapter 43,717 wordsPublic domain

On trouve à la Bibliothèque nationale des cahiers qui renferment ses remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odyssée_. En outre, on a conservé à la Bibliothèque de Toulouse un assez grand nombre de livres annotés par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu à fond, la plume à la main (et il lui est arrivé d'annoter plusieurs fois le même ouvrage sur des exemplaires différents) la _Bible_, le _Livre de Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicéron, Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, complètes ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Poétique_ d'Aristote, de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogène_ par Diogène Laërce, de l'historien Josèphe, de la lettre de l'église de Smyrne touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusèbe, de saint Irénée, etc.. Car il mêlait constamment les deux antiquités, païenne et chrétienne.

Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur l'_Odyssée_ que ses notes (écrites en 1662) sont le plus abondantes et significatives. Elles consistent en résumés du texte, citations, rapprochements et réflexions Elles sont pleines de simplicité, même de naïveté, et il les écrivait évidemment pour lui seul.

Ce qui éclate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et _d'Athalie_ adore l'_Odyssée_; et que l'_Odyssée_ l'amuse infiniment.

Voici quelques-unes de ces notes:

Les livres de l'_Odyssée_ vont toujours de plus beau en plus beau, comme il est aisé de le reconnaître, parce que les premiers ne sont que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous admirables et _divertissants_.

La bonhomie des moeurs lui semble délicieuse. À propos d'Hélène, au IVe livre:

On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de façons qu'elles en font à présent. Et elles vivaient assez familièrement, comme Hélène qui fait apporter avec elle son ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus.

La nature, même sauvage, ne lui déplaît point. À propos de l'île de Calypso:

Homère nomme des hiboux, des éperviers à la langue large, ce qui montre que c'était un désert tout à fait retiré et qui avait quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agréable_ sans doute, quand cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des fontaines et des prairies, qu'Homère y met encore.

(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe siècle disaient «affreux» là où nous dirions «mélancoliques». Il y a dans les _Dialogues des morts_ de Fénelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de _Léger et Ebroïn_: «N'admirez-vous pas, dit Ebroïn, ces ruisseaux qui tombent des montagnes, ces rochers escarpés et en partie couverts de mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux qui plaît_ et qui fait rêver agréablement.»)

L'exactitude familière des détails ravit le jeune Racine:

Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est exact à décrire les moindres particularités, _ce qui a bonne grâce dans le grec_, au lieu que le latin est plus réservé et ne s'amuse pas à de si petites choses. Il en va de même de notre langue, car elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que les oreilles sont délicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son genre un caractère tel que celui d'Homère.

Mais pourquoi ce qui a «bonne grâce» dans les vers grecs ou italiens n'en aurait-il pas dans les vers français? N'est-ce pas affaire aux poètes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas à se le demander; il accepte, pour la poésie, les règles de noblesse conventionnelle posées avant lui par un idéalisme intéressant, mais un peu pédant et renchéri. Et pourtant lui-même, un peu plus loin, rapporte avec un plaisir visible les détails les plus «bas» de l'aventure du Cyclope, et, à propos d'Ulysse chez Circé, emploie de préférence et répète à satiété le mot «cochon» quand il pourrait dire «pourceau».

Oui, cette simplicité, ce réalisme d'Homère l'enchantent. À propos de ces mots d'Ulysse: «Permettez-moi de souper à mon aise, tout affligé que je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affamé.»

Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un poème épique, cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque: elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons que, dans nos poèmes et même dans les romans, on ne parle non plus de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas assujettis à la nourriture: au lieu qu'Homère fait fort bien manger les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres lorsqu'ils sont en voyage.

Enfin, à propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître:

Homère décrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare à la joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mère qui vient de paître. Cette comparaison est fort délicatement exprimée, car ces mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on fît des éloges de vachers, comme Théocrite, ni qu'on parlât du porcher d'Ulysse comme, d'un personnage héroïque; mais ces délicatesses sont de véritables faiblesses.

_Ces délicatesses sont de véritables faiblesses_: cet écolier de vingt ans ose enfin le dire dans ces notes sincères; et c'est dans l'amour du grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homère, ravit Racine; nulle familiarité, même nulle crudité ne le choque. Plusieurs fois, il semble préférer Homère à Virgile: «Virgile a imité cette description. Mais celle d'Homère est beaucoup plus achevée, et _entre plus dans le particulier_.» Il est enchanté d'entendre Nausicaa appeler Alcinoüs «son papa» ([Grec: pappa phile]) «quoiqu'elle soit grande fille». Lorsque, chez les Phéaciens, Ulysse demande son chemin à une jeune fille qui porte une cruche d'eau:

Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et l'exactitude d'Homère. Il fait parler tous ses personnages avec une certaine propriété qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par exemple, parle simplement à cette fille, et cette fille lui répond avec naïveté.

Ainsi, voilà Racine, à vingt ans, profondément épris de la bonhomie, de la franchise et du réalisme d'Homère. Vous vous demanderez: «Pourquoi, plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il avait sous les yeux la fréquente familiarité du dialogue d'Euripide, a-t-il prêté au serviteur d'Agamemnon et à la nourrice de Phèdre des discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'élégance si ornée du récit de Théramène?» Sans doute par un souci excessif de garder une certaine unité et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il n'ait rien retenu de la simplicité grecque. Très souvent, et dès la _Thébaïde_,--un certain parti pris de dignité dans la forme une fois admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de très éloigné de l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de l'élégance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de dépouillé, de direct, de parfaitement simple, où il est certes permis de voir un ressouvenir et un effet de sa fréquentation passionnée chez les poètes de l'antiquité grecque.

En résumé, de tous les grands écrivains profanes du XVIIe siècle, Racine est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne.

Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque.

Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt fondues dans son oeuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces deux cultures.

Elles supposent deux conceptions de la vie si différentes en elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences! Ici, la foi dans l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie, la peur et le mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des songes; des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considéré à la fois comme un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de croyances, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité.

La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté. Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment.

Chose bien remarquable, Racine avait eu, dès son séjour à Port-Royal, ce souci de concilier deux traditions qui lui étaient presque également chères. À seize ans, à dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les _Vies des hommes illustres_, et toutes les _OEuvres morales_,--il se demandait: «Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je même faire des tragédies comme eux sans être pour cela un mauvais chrétien?» Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux communs, des préceptes et des maximes, toute une morale admirable, et--quoique purement humaine et non appuyée sur un dogme--assez rapprochée par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec une singulière subtilité, il notait dans Plutarque toutes les phrases qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme chrétien, et particulièrement avec cette doctrine de la grâce dont ses bons maîtres étaient obsédés. Et, dans les marges des livres, en regard de ces précieuses phrases païennes, il écrivait: «Grâce... Libre arbitre... Cela est semi-pélagien... Providence... Humilité... Honorer tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition... Confession... Pour les catéchismes... Dieu auteur des belles actions... Pénitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Péché originel... Martyre... etc.»

Il nous est resté une cinquantaine de ces ingénieux rapprochements. Je vous en citerai quelques-uns.

Dans la _Consolation à Apollonius_, Racine a mis le mot «Grâce» en marge d'une phrase qui veut dire: «Les hommes n'ont point d'autres bons sentiments que ceux que les dieux leur donnent.»

Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis «Grâce» en face de cette phrase: «L'âme est conduite de Dieu partout où il veut.»

Dans le traité: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine d'Épicure_, en face d'une phrase qui signifie: «Ne cache pas ta vie encore que tu aies mal vécu, mais _fais-toi connaître_, amende-toi, _repens-toi_», Racine a mis: «Confession.»

Dans le traité: _Qu'il faut réprimer sa colère_, en marge de cette phrase: «Ceux qui veulent être sauvés doivent vivre en soignant toujours leur âme», Racine a mis: «Pénitence continuelle» et a ajouté cette traduction abrégée et tendancieuse: «L'homme a _toujours besoin_ de remède.»

Dans le traité: _De la tranquillité de l'âme_, en face de ces mots: «Il y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais», Racine a écrit: «Péché originel».

Notez, quoi que j'aie pu dire tout à l'heure des différences essentielles de la conception chrétienne et de la païenne, que ces rapprochements ne paraissent point si forcés, tant le dogme chrétien correspond à des états ou besoins permanents de l'âme humaine! Mais quelle lumière cela jette sur le futur théâtre de Racine! Il est bien vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Génie du Christianisme_ (2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et d'Iphigénie sont d'une épouse et d'une fille chrétiennes et expriment «la nature corrigée». Il est bien vrai aussi que Phèdre, qui craint l'enfer, mais «qui se consolerait d'une éternité de souffrances si elle avait joui d'un instant de bonheur», ressemble souvent à une «chrétienne réprouvée». Oui, les Phèdre et les Hermione peuvent être regardées, un peu, comme des chrétiennes à qui manque la «grâce», du moins la «grâce efficace», sinon le «pouvoir prochain». Et, d'autre part, les pures, les vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une sensibilité qui paraît déjà chrétienne; oui, mais une sensibilité dont Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans péché, a su trouver le germe dans l'antiquité hellénique.

Assurément, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphigénie, n'ont fréquenté le catéchisme de ces «messieurs», et Racine a trop le souci du vrai pour les y avoir envoyées; mais elles sont telles qu'on sent qu'on pourrait appliquer à leur vie intérieure les mots du sage de Chéronée: «Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent»; «leur âme est conduite de Dieu»; quand elles ont mal fait, elles s'examinent et se confessent, et, comme elles veulent «être sauvées», elles «soignent toujours leur âme» parce qu'elles savent qu'«il y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais». Tout cela, Racine peut le croire et nous le suggérer sans déformer ses héroïnes païennes, puisque tout cela est dans Plutarque.

En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyère dit fort bien: «Oserai-je dire que le coeur seul concilie les choses extrêmes et admet les incompatibles?» C'est une remarque dont nous pourrons souvent constater la vérité soit dans la vie, soit dans l'oeuvre de Racine. À l'opposé des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de traditions, et cela, mieux peut-être que tout le reste, témoigne de l'étendue de sa sensibilité, de sa puissance d'aimer, de la richesse de son âme.

Retenons aujourd'hui ceci:--Dès seize ans, à Port-Royal-des-Champs, Racine, écrivant ses notes d'écolier, était déjà, à l'égard de l'hellénisme et du christianisme et quant à l'interprétation de la nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt ans plus tard, d'écrire la merveille de _Phèdre_.

TROISIÈME CONFÉRENCE

SES AMIS.--«LA THÉBAÏDE»

Donc, Jean Racine, lassé d'attendre en vain le bénéfice que lui avait promis son bon oncle, rentre à Paris dans les derniers mois de 1662. Mais il n'avait pas perdu son temps à Uzès. Il avait fait, à tout hasard, de la théologie, lu beaucoup de grec, projeté une tragédie sur _Théagène et Chariclée_, commencé _la Thébaïde_ et écrit quantité de vers galants et amoureux.

C'est très probablement à Uzès qu'il a écrit les stances à _Parthénice_. Parthénice était le nom poétique que le jeune abbé Le Vasseur donnait à mademoiselle Lucrèce. Ces vers sont dans le goût du temps; ils se ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice, ils ne sont pas sans tendresse ni sans grâce:

Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes. Ton empire est égal à l'empire des dieux, Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.

(Cela, c'est tout à fait du Corneille).

....................... La douceur de ta voix enchanta mes oreilles: Les noeuds de tes cheveux devinrent mes liens.

....................... Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable, Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.

Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage; Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur; J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image; J'ai toujours Parthénice au milieu de mon coeur.

Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme, Je respire bien moins en moi-même qu'en toi; L'amour semble avoir pris la place de mon âme, Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.

Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice, Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse, Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.

Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là,--avec un peu moins de symétries.

À son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes. Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais, en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt à Port-Royal. Son grand-père Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon, où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour le gêner si ce n'est, là-bas, à Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mère Agnès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu.

En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait des poésies «officielles», de peu d'éclat, mais d'une forme pure (_Sur la convalescence du roi; la Renommée aux Muses_), qui lui valent des gratifications royales. _La Renommée aux Muses_, insignifiante de fond, mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce), puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663:

Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au lever du roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent.

Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il connaît des comédiens et des comédiennes; et c'est, je pense, vers ce temps-là, que l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle.

Il ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis parce qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il est de nos jours.

D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et les divers tréteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne, Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens à l'audition. Même celles de Quinault, d'un style plus aisé, mais diffus et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure à celle de notre public. À cause de cela, il était assez restreint. Le peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants. Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces se jouaient, en moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un gros succès. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus faciles aux jeunes gens.

Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua _la Thébaïde ou les Frères ennemis_. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point (Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès».

J'ai nommé Molière; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abbé Le Vasseur, l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là, Racine vit à l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il fréquente les cabarets célèbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_ ou de la _Croix de Lorraine_.

Molière, né le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine, né le 20 ou 21 _décembre_ 1639. Molière, en 1664, était déjà un personnage. Il avait fait _les Précieuses, le Cocu, l'Étourdi, le Dépit, l'École des maris, les Fâcheux, l'École des femmes, la Critique, l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'était pour Racine un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons.

D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité.

Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une expérience très étendue et très amère.

Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation irrésistible ou, si vous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de la bohème--et de la gloire--l'entraîna vers le théâtre et lui fit, douze ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze années, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la province à cette époque, et des préjugés d'alors contre les comédiens, ces douze années durent être rudes et humiliantes. Il avait dû beaucoup souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et, quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son coeur; car il venait d'épouser Armande Béjart, fille de Madeleine, son ancienne maîtresse.