Jean Racine

Chapter 3

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Et donc, après avoir loué le latin de Quillet, Racine continue ainsi:

Vous vous fâcherez peut-être de voir tant de ratures (dans sa lettre), mais vous les devez pardonner â un homme qui sort de table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre à travailler sitôt après le repas:

Nimirum crudam si ad loeta cubilia portas Perdicem, incoctaque agitas genitalia coena, Heu! tenue effundes semen...

Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent à dire qu'on n'est bon à rien tant que la digestion n'est pas faite. Là-dessus, Racine fait ce commentaire:

... Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive, pourvu que j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien difficile d'attendre après la digestion de mon souper _si je me trouvais à la première nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez patient pour observer tant de formalités.

Il y a là, si je ne me trompe, quelque chose de brutal à la fois et de candide. «À la première nuit de mes noces...» Sentez-vous, au milieu même d'un badinage assez libre, la réserve d'un bon jeune homme encore intact, et proche encore des pieux enseignements de ses maîtres? Il est clair qu'un jeune libertin du même temps aurait écrit qu'il lui serait difficile d'attendre après la digestion de son souper «_s'il avait Amarante ou Chloris dans ses bras_», ou quelque chose d'approchant; mais cette intervention si inattendue de la «nuit de noces», de l'idée de mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, à vingt et un ans, était encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire à un étudiant d'aujourd'hui, qu'aucune règle ni aucun souvenir d'une règle ne retient, mais à un jeune homme d'une éducation particulièrement pieuse, chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a encore de l'innocence dans les lettres écrites d'Uzès en 1662 et 1663. Je crois que ce fut seulement vers le temps où il fit jouer sa première pièce et connut familièrement des comédiennes, que l'élève de Lancelot et de Hamon et le neveu de la mère Agnès acheva de s'émanciper quant à la règle des moeurs. Au reste, je ne prétends pas à la précision sur ce point. Tout ce que j'ai voulu établir, c'est qu'il ne se jeta pas soudainement dans la vie la plus opposée aux leçons de Port-Royal. Il y mit de la lenteur, observa des étapes,--parce qu'il avait du goût.

En attendant, il badine, il galantise, il «fait le loup», comme il dit, mais sans être un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs qu'il est curieux et avide que de littérature, de poésie,--et de gloire. Il veut être célèbre, il veut «arriver». Racine, à vingt ans, est un jeune «arriviste»; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mémoires_, dira de son père: «Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion démesurée de la gloire_.»

En ce temps-là, il était beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, à un jeune homme de talent, de se faire rapidement connaître. C'est qu'aujourd'hui, vraiment, «ils sont trop». Au temps de Racine, la proportion entre le nombre des gens occupés d'écrire et le nombre des hommes voués à d'autres travaux était encore raisonnable et normale. Cette proportion a été rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les écrivains. La concurrence n'était point terrible. Et, chose remarquable, on peut bien citer, au XVIIe siècle, des talents surfaits, mais, je crois, pas un talent méconnu.

Aujourd'hui un jeune poète, même très bien doué, met des années, s'il a de la chance, à parvenir à un commencement de notoriété. Même un volume imprimé chez Lemerre, même un prix de l'Académie (à qui l'on a présenté l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup les affaires du malheureux débutant. Mais Jean Racine, à vingt ans, écrit, à propos du mariage du roi, une ode intitulée: _la Nymphe de la Seine à la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart à Chapelain et à Perrault, qui étaient assez amis de Port-Royal. Chapelain était une vieille bête très estimée et d'une grande autorité; d'ailleurs bon humaniste, et assez judicieux dans le détail. Chapelain, après examen, rendit cet arrêt: «L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu d'endroits marqués, on en fera une belle pièce.» La plus considérable de ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logés dans la Seine, et qui, paraît-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer. Racine corrigea; Chapelain parla à Colbert; et «ce ministre envoya au jeune poète cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de lettres». Voilà évidemment des débuts faciles.

Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'oeuvre. Elle est encore un peu dans le goût du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de _soleils_, de _beautés non pareilles, d'or du Tage et de trésors de l'Inde_. Mais l'idée est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue à la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hérédia avait trouvé cela pour la tsarine, on l'eût jugé fort bien.) Et puis, s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes. Le goût de Racine s'est fort épuré en quatre ans, depuis les sept Odes enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la pureté, la fluidité de la diction, sont déjà bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine, svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de Jean Goujon.

Voilà Racine lancé. Nous voyons que, dès septembre 1660, n'ayant pas encore vingt et un ans, il avait écrit une tragédie d'_Amasis_, dont nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue à mademoiselle Roste, du Marais; que mademoiselle Roste l'avait aimée, et aussi le comédien La Roque; mais qu'ensuite La Roque s'était ravisé:

Je ne sais pas, écrit Racine, à quel dessein La Roque montre ce changement... J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur.

Racine avait d'abord écrit: «_du_ grand auteur». Il voulait évidemment désigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernière pièce de Corneille est _OEdipe_, où, en effet, le galimatias ne manque point. Il est intéressant de voir Racine se détacher et se différencier si tôt et si complètement du très illustre vieux poète.

Huit ou neuf mois après (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous trouvons Racine occupé d'une tragédie sur les amours d'Ovide:

J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernière perfection tout mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait marqué mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqué tous les ouvrages_ de mon héros, et j'ai commencé même quelques vers.

Dans cette même lettre, il parle avec une légèreté fâcheuse des tribulations de Port-Royal et de la déposition de M. Singlin, confesseur des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrètement de remontrances et de vitupérations. Mais c'est aussi dans cette même lettre que Jean Racine écrit:

M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin en me remettant votre lettre: «Il faut du solide, et un honnête homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnête homme à juste titre.»

Si fou qu'il soit de poésie et de théâtre, le garçon, dans le fond, est fort sensé.

Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents de la Ferté-Milon s'entendent pour l'envoyer à Uzès, où l'appelle son oncle le chanoine Sconin, qui lui fait espérer un «bon bénéfice», Jean Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on peut écrire des tragédies partout. Et nous verrons qu'à Uzès même, chez le bon chanoine, tout en étudiant saint Thomas et saint Augustin, il continue d'écrire des vers galants, retouche une pièce assez longue intitulée _les Bains de Vénus_, qui ne nous a pas été conservée, et commence _la Thébaïde_.

Il écrit, dis-je, cette tragédie et achève les _Bains de Vénus_ dans le moment où son oncle lui cherche une abbaye. Les moeurs de l'ancien régime conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que si la nature du «bénéfice» obtenu l'eût exigé, Racine se fût résigné à entrer dans les ordres. Il y fût entré avec la foi, certes, mais sans nulle vocation. Cela ne nous paraît pas bien joli. Mais Racine se conformait à un usage. Il ne fut jamais un révolté. Il ne le fut point contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les moeurs de son temps. Comment l'aurait-il été contre ce qui l'y accommodait?

Heureusement (car tout de même la prêtrise, même légèrement portée, l'eût un peu gêné plus tard pour écrire _Andromaque_ ou _Bajazet_); heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bénéfice, pas même «la plus petite chapelle». Et Racine rentra à Paris en 1663, sans doute soulagé au fond.

Mais nous devons à ce séjour d'une année environ qu'il fit à Uzès une série de lettres charmantes qu'il adressait à son cousin Vitart et à mademoiselle Vitart, à sa soeur Marie Racine, à son ami La Fontaine, à son ami l'abbé Le Vasseur.

Ce sont des lettres un peu apprêtées, des lettres soignées, avec pas mal de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre était quelque chose de bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers étaient dix fois, trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'était le destinataire qui payait le port, quelquefois assez élevé (20 sols, 30 sols). On voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait guère lui écrire des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait guère de journaux,--si ce n'est, à Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles d'annonces hebdomadaires,--la correspondance privée remplaçait les journaux. À cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de celles qu'on écrivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait volontiers à ses amis et connaissances.

Les lettres juvéniles de Racine sont élégantes, spirituelles, du tour le plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure. J'entends par là qu'elles excluent même certaines façons de s'exprimer[4] qui passaient dès lors pour vieillies mais que continuaient d'employer les vieillards et même les hommes mûrs. Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans ces mêmes années 1661 et 1662. La France, alors, continuait de travailler à épurer sa langue. Même dix-sept ans plus tard (en 1679), un ami intime de Racine, Valincour, écrira plus de cent pages de remarques grammaticales, d'un goût un peu étroit, mais très fin, sur la langue de madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves_ (quatrième conversation).

Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne langue, le «bon usage». Il écrit à l'abbé Le Vasseur:

... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour apprendre des nouvelles que pour voir la façon dont vous les savez débiter. Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt commencez tout de bon à m'écrire, quand ce ne serait que par charité. Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton.

Il n'est pas inutile de noter ce souci, dès l'âge de vingt ans, chez l'homme qui sera, je pense, l'écrivain le plus pur du XVIIe siècle.

J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle des bourgeois d'Uzès en des termes qui nous donnent assez bonne opinion de la vie provinciale dans ce coin de vieille France:

Ils causent des mieux... et pour moi, j'espère que l'air du pays va me raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde.

Ces lettres d'Uzès, très jolies dans leur léger apprêt, semées de citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Térence et de Cicéron, que Racine transcrit tous _par coeur_, ces lettres du printemps d'un poète de génie nous montrent un jeune homme d'une sensibilité très vive et d'un esprit très net, inquiet des femmes et de l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses inquiétudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille prodigieusement.

Le paysage d'Uzès, et notamment celui que Racine voyait de sa fenêtre, est, paraît-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait faire un jeune littérateur de nos jours, après tout ce que les grands descriptifs ont écrit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette façon plus riche de la peindre sont assurément un gain, qui le nie? Mais que la manière exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrément, après tant d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour peindre!

Racine écrit à Vitart, le 13 juin 1662:

La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes à mesure qu'on les coupe; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un _miserere_ et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fenêtre, car je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir: l'air est à peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se résoudre à fondre comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon saint François, je ne leur dirais pas: «Chantez, ma soeur la cigale!...» etc.

Dame! ça n'est pas: «Midi roi des étés». C'est très simple, mais c'est très net, très précis, très vif. Et, tout de même, la vision de moisson et la sensation d'été y sont bien.

Dans une autre lettre à Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur de l'hiver dans ce pays, et la décrit en des vers faciles, dont les premiers ne sont qu'agréables, mais dont les derniers sont charmants:

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles, La lune au visage changeant Paraît sur un trône d'argent, Tenant cercle avec les étoiles: Le ciel est toujours clair tant que dure son cours Et nous avons des nuits plus belles que vos jours...

Sur Nîmes et sur les arènes, il écrit avec simplicité:

La ville est assurément aussi belle et aussi _polide_, comme on dit ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de divertissements qui ne s'y trouvent.

Et plus loin:

J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les Arènes. Vous en avez ouï parler!

Et il les décrit avec précision, sans vain échauffement. Enfin, quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des rossignols.

Si je pouvais, écrit-il à sa cousine Vitart, vous envoyer des roses nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car nous en avons beaucoup ici (mars 1662).

Et à l'abbé Le Vasseur, le 30 avril suivant:

Les roses sont tantôt passées, et les rossignols aussi.

J'ai dit qu'il était très préoccupé des femmes. Il écrit à La Fontaine, le 11 novembre 1661, très peu de temps après son arrivée à Uzès:

Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne disputât en beauté avec les Fouillous et les Menneville.

(C'étaient deux filles d'honneur de la reine et dont la beauté était célèbre. Elles n'étaient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.)

Si le pays de soi (par lui-même) avait un peu plus de délicatesse et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendrait pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont éclatantes et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus naturelle, et pour ce qui est de leur personne:

Color verus, corpus solidum et succi plenum.

C'est un vers de Térence qui veut dire: «Un teint naturel, un corps ferme et plein de suc.»

À Le Vasseur, le 24 novembre 1661:

J'allai à Nîmes pour voir le feu de joie... Il en a coûté deux mille francs à la ville... Il y avait autour de moi des visages qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant du temps de Néron...

Et l'ancien élève de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de mémoire une citation de Pétrone!

Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu où l'on ne connaissait que la galanterie ingénieuse ou la débauche gauloise, il est frappé de la violence toute catalane et de la profondeur des passions sous ce ciel ardent d'Uzès. À Le Vasseur, le 16 mai 1662:

J'ai eu cette après-dînée une visite... C'était un jeune homme de la ville, fort bien fait, _mais_ passionnément amoureux... (Ce «mais» est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guère d'amour médiocre: toutes les passions y sont démesurées, et les esprits de cette ville, qui sont assez légers en d'autres choses, s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre pays du monde.

Et il revient sur ce point dans une lettre à Vitart, du 30 mai 1662:

Je vous dirai une autre petite histoire assez étrange. Une jeune fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic, pour se venger de son père qui l'avait querellée fort rudement. Elle eut le temps de se confesser et ne mourut que deux heures après. On croyait qu'elle était grosse et que la honte l'avait portée à cette furieuse résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils portent les passions au dernier excès.

C'est tout. Pas la moindre réflexion édifiante. On dirait une note prise par Stendhal. Évidemment le jeune Racine est plus intéressé par des faits de cet ordre que par les paysages où les objets pittoresques. Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des Hermione et des Roxane à foulard rouge de ce brûlant pays d'Uzès?

Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abbé et qui n'échappe à la tonsure préalable que parce qu'il avait oublié d'apporter avec lui le «démissoire» dont il avait besoin,--ce Racine semble tout entier «en réaction» contre son éducation première. Il parle de toutes choses avec une liberté allègre:

Je ne vous prie plus, écrit-il encore à Vitart, de m'envoyer les _Lettres provinciales_; on me les a prêtées ici; elles étaient entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, ôtez-en deux de ma connaissance, ils sont dominés par les jésuites. Nos moines sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car ils n'étudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moines, que je ne pourrais pas leur dissimuler, etc...

À Le Vasseur, 16 mai 1662, à propos du jeune amoureux qui lui a fait des confidences:

Ôtez trois ou quatre personnes qui sont belles assurément, on ne voit presque, dans ce pays, que des beautés fort communes. (Racine, au début, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des premières, et il me l'a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons point de belle catholique.

Un léger esprit de révolte est en lui, un désir de mordre aux beaux fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire. Le même jour, il écrit à Vitart:

Je tâcherai d'écrire cette après-dînée à ma tante Vitart et à ma tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_ sans le faire encore à Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne faire autre chose que se recommander aux prières.

Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement dissipé. Il écrit à Le Vasseur:

Vous savez que les blessures du coeur demandent toujours quelque confident à qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de cette nature, je ne m'en plaindrais qu'à vous. Mais Dieu merci, je suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un coeur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté.

Il raconte cependant à l'abbé qu'il avait remarqué une demoiselle fort bien faite, «la gorge et le reste de ce qui se découvre en ce pays, fort blanc». Mais il ne la voyait qu'à l'église. Un jour pourtant il saisit une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage «de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie».

Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours fâcheux et incommodes où le sexe est sujet, car elle passe pour belle dans la ville.

(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon réaliste.) Et il s'en tient là.

Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du moins à _me délivrer de quelque commencement d'inquiétude_, car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement.

Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi. Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue l'immense travail de lectures, de résumés et d'annotations commencé à Port-Royal. Il se prépare ardemment, sérieusement, patiemment à la gloire.