Chapter 2
Ainsi s'exprime-t-il. Il écrivit des petits traités de piété pour les religieuses et quatre volumes de très subtils commentaires sur le _Cantique des cantiques_. «Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la spiritualité morale, le sens des emblèmes,» et il marchait dans le monde «comme dans une forêt enchantée, où chaque objet qu'on rencontre en recèle un autre plus vrai et cache une merveille». Il pensait que l'univers visible n'est qu'un système de symboles et qu'il n'y a de vrai que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans M. Hamon. Cette impression me parait très juste. Je tiens de la munificence de M. Gazier un petit livre intitulé: _Relation de plusieurs circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-même, selon le modèle des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimées en 1734). Il y parle surtout du séjour qu'il fit seul, comme médecin, auprès des religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, après l'expulsion des «messieurs». C'est très curieux. M. Hamon est humble, oui, il se rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vêtements de pauvre qui le font moquer des gardes. Il dira:
J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractère des moindres esprits.
Il dira:
J'étais plus lâche qu'une femme, et qu'une femme des plus lâches, car il y en a de courageuses.
Et cætera. Mais on sent avec lui quel secret délice est l'humilité. Car, dans le chrétien qui se ravale lui-même, il y a deux «moi»: le «moi» qui est humilié, et le «moi» qui humilie l'autre et le méprise et le maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut parfaitement goûter un plaisir d'orgueil détourné et comme s'enivrer de son rôle d'ange flagellateur. Puis, l'humilité supprime presque toutes les causes de trouble:
J'éprouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on est délivré de bien des tentations... Je résolus, dit-il encore, de ne plus juger personne.
Bientôt vient le détachement de la vie et l'amour de la mort:
Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement qu'il fallait me disposer à quitter les vivants, qui sont morts, afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants.
Vient enfin la totale «ataraxie».
Il y a des temps où je crois que Dieu demande une chose de moi; il y en a d'autres où je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais rien. _Et tout cela m'est la même chose_, étant résolu de ne faire non plus d'état de mes prétendues assurances que de mon incertitude même.
Un autre point très intéressant. La communion était interdite aux religieuses du choeur, mais permise aux soeurs converses. On demande à Hamon si les religieuses du choeur peuvent sans péché mettre le manteau gris des converses pour se présenter à la Sainte Table et communier ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que, en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont il leur commande et inspire le désir, Jésus-Christ signifie ainsi clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgré l'autorité ecclésiastique. C'est une révélation qu'il fait à ses servantes, par-dessus la tête de leur archevêque. Il me semble que nous touchons le fond de l'âme de Port-Royal dans cette volonté de communiquer directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, à la fois très subtile et enflammée d'amour, est une des choses les plus singulières qu'on puisse lire.
Voilà les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aimé et vénéré le plus est justement ce bizarre et délicieux bonhomme, M. Hamon. Quarante ans plus tard, il écrira dans son testament (10 octobre 1698):
Je désire qu'après ma mort, mon corps soit porté à Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique je m'en reconnaisse très indigne, etc.
Et maintenant, représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces saints, d'ailleurs tous occupés de leurs dévotions et de leurs travaux. Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang, dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi, secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus délicate.
On connaît l'anecdote racontée par Louis Racine dans ses _Mémoires_: anecdote que Louis tenait de son frère aîné Jean-Baptiste, lequel ne pouvait la tenir que de son père ou de quelqu'un de Port-Royal:
Son plus grand plaisir était de s'aller enfoncer dans les bois de l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par coeur. Il avait une mémoire surprenante. Il trouva par hasard le roman grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévorait, lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui l'engagea à en acheter un troisième, et, pour n'en plus craindre la proscription, il l'apprit par coeur et le porta au sacristain en lui disant: «Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres.»
Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu'à deux exemplaires du roman d'Héliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui était alors à Paris, au collège d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris _Théagène et Chariclée_ «par coeur», c'est probablement une façon de parler, car le roman a plus de six cents pages.
Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et en passant beaucoup de pages. Que Racine à seize ans l'ait lu, lui, dans le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il était déjà très fort en grec, et qu'il avait une grande fraîcheur de sensibilité et d'imagination.
L'_Histoire éthiopique traitant des loyales et pudiques amours de Théagène Thessalien et Chariclée Éthiopienne_, écrite entre le IIe et le Ve siècle par un Héliodore qui aurait été évêque de Tricca en Thessalie, raconte en dix livres, très lentement, les aventures de la princesse Chariclée, qui fut exposée par sa mère, qui rencontra à Delphes le beau Théagène, qui fut longtemps séparée de lui et qui, après mille vicissitudes, telles que naufrages et enlèvements, et méprises et malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'épouser, la noble naissance de Chariclée ayant été reconnue au moment où on allait la mettre à mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chloé_. Elle nous paraît assez insipide, encore qu'extrêmement fleurie. Mais il y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il créait lui-même l'enchantement de cette histoire.
Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, dès les premières pages du roman, l'écolier de seize ans y pouvait lire (en grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'être à moitié égorgé par des pirates:
C'était une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le chef couronné d'un chapeau de laurier, et des épaules lui pendait, par derrière, un carquois qu'elle portait en écharpe. Son bras gauche était appuyé sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa main dont elle soutenait sa tête, tenant les yeux fichés en terre à regarder un jeune damoiseau étendu tout de son long, lequel était tout meurtri de coups, etc.
Et deux pages plus loin:
Cette belle jeune fille se prit à embrasser le jouvenceau et commença à pleurer, à le baiser, à essuyer ses plaies, et à soupirer...
Et un peu plus loin encore:
Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par ci-devant endurés ne te sont-ils point satisfaction suffisante? Être privés de nos parents et amis, être pris par des pirates, avoir été deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons jusqu'ici essuyé!... Où donc arrêteras-tu le cours de tant de misères? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me violer et connaître honteusement, moi que Théagène même n'a encore point connue, je préviendrai cette injure en me défaisant moi-même, et me maintiendrai pure et entière jusques à la mort, emportant avec moi pour honneur funéral ma virginité incontaminée.
Lire ces choses-là,--dans un grec mignard,--au fond des bois,--à seize ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mère et sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas délicieux et émouvant?...
Et dans ce même premier livre de _Théagène et Chariclée_, l'enfant Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aimé de sa belle-mère, c'est-à-dire, sous d'autres noms, l'histoire même de Phèdre et d'Hippolyte; si bien qu'écrivant vingt ans plus tard sa tragédie de _Phèdre_, il put se ressouvenir des pages d'Héliodore, alors troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'étang et dans les bois de Port-Royal.
C'est aussi dans ces bois et le long de cet étang qu'il composa les sept Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en général; le Paysage en gros; Description des bois; De l'étang; Des prairies; Des troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_.
Ce sont des vers d'enfant, et c'est très bien ainsi. Certes le petit Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies. Quelques années plus tard, La Fontaine, dans sa Psyché, dira de lui: «Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages.» Mais, n'étant encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa forme les poètes descriptifs à la mode, et notamment Théophile de Viau et Tristan l'Ermite.
Ce Théophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_, et, du second, le _Promenoir des deux amants_.
Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_?
Un soir que les flots mariniers Apprêtaient leur molle litière Aux quatre rouges timoniers Qui sont au joug de la lumière, Je penchais mes yeux sur le bord D'un lit où la Naïade dort, Et regardant pêcher Silvie, Je voyais battre les poissons À qui plus tôt perdrait la vie En l'honneur de ses hameçons.
D'une main défendant le bruit, Et de l'autre jetant la ligne, Elle fait qu'abordant la nuit, Le jour plus bellement décline; Le soleil craignait d'éclairer, Et craignait de se retirer; Les étoiles n'osaient paraître; Les flots n'osaient s'entre-pousser. Le zéphire n'osait passer, L'herbe se retenait de croître.
Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_?
Auprès de cette grotte sombre Où l'on respire un air si doux, L'onde lutte avec les cailloux Et la lumière avecque l'ombre.
Ces flots, lassés de l'exercice Qu'ils ont fait dessus ce gravier Se reposent dans ce vivier Où mourut autrefois Narcisse.
C'est un des miroirs où le Faune Vient voir si son teint cramoisi, Depuis que l'amour l'a saisi, Ne serait point devenu jaune.
L'ombre de cette fleur vermeille Et celle de ces joncs pendants Paraissent être là-dedans _Les songes de l'eau qui sommeille_.
Ce Tristan et ce Théophile sont des poètes ingénieux--et qui aiment la nature, oh! mon Dieu, peut-être autant que nous l'aimons. Seulement, c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mêler à leurs peintures, trop menues, trop sèchement détaillées, de l'esprit et des pointes, et une trop piquante mythologie.
Racine, à seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il emploie la strophe préférée de Théophile (en abrégeant seulement, et d'une façon qui n'est peut-être pas très heureuse,--car elle la rend trop sautillante--le septième et le neuvième vers de la strophe). Son imitation est, en général, assez faible; il a vraiment trop d'épithètes insignifiantes, telles qu'_agréable et admirable_. Mais il a pourtant des strophes assez réussies dans leur genre, et pas trop éloignées de leur modèle; celle-ci, par exemple:
Là, l'hirondelle voltigeante, Rasant les flots clairs et polis, Y vient avec cent petits cris Baiser son image naissante. Là, mille autres petits oiseaux Peignent encore dans les eaux Leur éclatant plumage: L'oeil ne peut juger au dehors Qui vole ou bien qui nage De leurs ombres et de leurs corps.
Puis, il nous parle des poissons «aux dos argentés»:
... Ici, je les vois s'assembler, Se mêler et se démêler Dans leur couche profonde; Là je les vois (Dieu, quels attraits!) _Se promenant dans l'onde, Se promener dans les forêts._
À cause, vous entendez bien, des feuillages qui se reflètent dans l'eau. Cela est beaucoup plus imaginé et concerté que vu: c'est tout à fait du Théophile.
Je suis sûr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne déplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait l'imagination riante, et qui mettait dans ses méditations spirituelles, pour en tirer de subtiles comparaisons à la manière de saint François de Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon dut goûter ces strophes de l'ode deuxième:
Je vois ce cloître vénérable, Ces beaux lieux du ciel bien aimés, Qui de cent temples animés Cachent la richesse adorable.
(Vous avez compris que ces «temples animés», ce sont les religieuses de _Port-Royal_.)
C'est dans ce chaste paradis Que règne, en un trône de lis, La virginité sainte; C'est là que mille anges mortels
(Ils n'étaient que «cent» tout à l'heure: «mille» est pour l'euphonie.)
D'une éternelle plainte Gémissent au pied des autels.
Sacrés palais de l'innocence, Astres vivants, choeurs glorieux Qui faites voir de nouveaux cieux Dans ces demeures du silence, Non, ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats, Vos jeûnes et vos veilles; Il faut, pour en bien révérer Les augustes merveilles, Et les taire, et les adorer.
(Pas mal, ce dernier vers.)
Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de la piété, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on veut, de loin, de très loin, elles font présager l'accent suave des choeurs d'_Esther_.
Dans le même temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du bréviaire romain en vers français, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, même, je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins, élégants et faciles. Il se nourrit d'Homère, de Sophocle et d'Euripide. Il les lit en «s'enfonçant dans les bois», ce qui est, si je puis ainsi parler, une façon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup, beaucoup de grec, et même des auteurs simplement curieux, tels que Diogène Laërce, Eusèbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalité de la littérature grecque et sur une bonne partie de la latine.
Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est à la fois un adolescent très pieux,--et un adolescent fou de littérature.
Fou de littérature, il le serait peut-être devenu de lui-même. Mais il est certain qu'il l'était aussi par la faute de ses vénérables maîtres.
Ses vénérables maîtres estimaient peu la littérature en elle-même. Pour leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il convient d'étudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pensée, afin qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un enfant tendre, intelligent et passionné ne chercherait que cela dans Homère, Sophocle, Euripide, Térence, Virgile? Est-ce par ces lectures qu'ils pensaient le détourner de la poésie, ou le munir d'avance contre les passions? Ces saints hommes goûtaient trop les belles-lettres. Ils n'étaient pas parfaitement conséquents avec eux-mêmes, et je les en aime davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa tante la mère Agnès de Saint-Thècle, et sa grand'mère Marie Desmoulins, avaient été touchées des strophes où l'enfant les comparait à des «temples animés» et les appelait «astres vivants» (dame! mettez-vous à leur place); qu'il leur avait montré sa traduction des _Hymnes_ et qu'elles en avaient été émerveillées; et il est bien probable aussi que ces «messieurs» n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que Racine avait adressés au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de défendre Port-Royal contre ses ennemis.
Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'écolier vers la littérature et la poésie,--et vers le théâtre, qui en était alors la forme la plus éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à l'heure où il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux de Dieu, la plus belle de ses tragédies.
DEUXIÈME CONFÉRENCE
SES DÉBUTS.--SON SÉJOUR À UZÈS.--LES DEUX TRADITIONS.
En octobre 1658, Racine, âgé de dix-huit ans et neuf mois, est mis au collège d'Harcourt, à Paris, pour y faire une année de philosophie. Le proviseur du collège, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, étaient amis des «solitaires.» Toutefois, dès cette année-là, le jeune homme commence d'échapper à Port-Royal, et s'émancipe assez vivement.
Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de 1660, il habite «à l'Image Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève» (sans doute quelque hôtel meublé) et qu'il est déjà lié avec le futile abbé Le Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degré), le doux bohème Jean de La Fontaine.
Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre établi à l'hôtel de Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle à la mode de Bretagne, Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes.
Ce Vitart, de quinze ans plus âgé que Racine, était, lui aussi, un ancien élève de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il ne semble pas avoir grandement profité d'une si sainte éducation. C'était un galant homme, et assez mondain, un «honnête homme», au sens de ce temps-là, nullement un chrétien austère. Il était sur un bon pied et traité avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet intendant d'un grand seigneur était lui-même un petit seigneur, ayant acheté de ses deniers divers fiefs et seigneuries.
Vitart s'occupait de littérature, surtout de vers galants et de théâtre. Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gênant. Il lui ouvrait sa bourse au besoin. Racine lui écrira d'Uzès en 1662: Je vous puis protester que je ne suis pas ardent pour les bénéfices. (Il en attendait un de son oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque méchante partie de tout ce que je vous dois.
Et la femme de Vitart aussi était charmante pour son jeune cousin. Elle semble avoir été enjouée et fort peu prude. De quelques années plus âgée que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarité gentille, une familiarité de jeune «marraine». Racine lui écrira d'Uzès, en 1661 et 1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semées de petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui écrive pas assez:
J'irai, parmi les oliviers, Les chênes verts et les figuiers, Chercher quelque remède à mon inquiétude. Je chercherai la solitude Et, ne pouvant être avec vous, Les lieux les plus affreux me seront les plus doux.
Une fois il lui écrit (26 décembre 1661):
Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de poing de vous, comme cela m'était assez ordinaire_, qu'un grand merci de si loin.
Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout à fait en petit cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui écrit, à propos de l'abbé Le Vasseur, trop possédé de l'idée d'une certaine mademoiselle Lucrèce: «... J'ai même de la peine à croire que vous ayez assez de puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutumé de le charmer lui-même autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_.» Je vous donne mademoiselle Vitart pour une femme qui dut être délicieuse, et qui inspira à Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et irréprochable, mais encore assez vif et tendre.
Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix, Lucrèce, Madelon, Tiennon (l'énumération est de Racine lui-même, 27 mai 1661), à qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des madrigaux. Là, fréquentaient La Fontaine (que nous retrouverons bientôt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abbé Le Vasseur, gentil garçon, bel esprit très futile, qui semble avoir connu toutes les actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle Roste, comédienne du théâtre du Marais, et mademoiselle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne; l'abbé Le Vasseur, toujours amoureux, tantôt de mademoiselle Lucrèce, tantôt d'«une toute jeune mignonne» dont le nom ne nous est pas parvenu, tantôt de quelque chambrière que nos compères appelaient Cypassis en souvenir d'une belle esclave chantée par Ovide au deuxième livre des _Amours_.
Tels furent, en attendant Boileau et Molière, les amis de jeunesse de Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas à Paris. Quand il était obligé d'aller au château de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des menuisiers et des maçons, il datait ses lettres de «Babylone», pour marquer qu'il se considérait comme exilé, et il se vantait d'aller trois fois par jour au cabaret. Évidemment, après ses années de Port-Royal, il était un peu grisé de sa liberté nouvelle.
Ne croyez pas, du reste, à de grands désordres, ni même à aucune sérieuse débauche. Sans doute, en novembre 1661, il écrira d'Uzès, à La Fontaine: «... Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups, vos compères.» Mais, dans une lettre de lui, de février ou mars 1661, je trouve un passage à mon avis bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans, éveillé et excité, mais, je crois bien, innocent encore malgré ses airs gaillards.
Dans cette lettre, il dit à son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute la _Callipédie_, et qu'il l'a admirée tout entière. La _Callipédie_? qu'est cela? C'est un poème latin--fort élégant--du médecin Claude Quillet, publié en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants: _Callipedia, sive de pulchræ prolis habendæ ratione_. Cette lecture était convenable à l'âge de Racine, et le devait intéresser par tout le scabreux d'un docte badinage et par l'ingéniosité des périphrases exprimant les détails physiologiques les plus osés. Les adolescents lisent volontiers les traités médicaux sur des sujets délicats.