Jean Racine

Chapter 19

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Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'héroïsme et de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pénètre tout entière. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, après vingt ans de séparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le théâtre de Racine est la fleur profane et imprévue du grand travail de méditation religieuse et de perfectionnement intérieur qui s'est accompli jadis à Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait l'énergie secrète de ses mélodieuses tragédies, de même que c'est la beauté, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseillé la forme: en sorte qu'il réunit réellement et fond en lui les deux plus belles traditions de notre humanité: l'hellénique et la chrétienne.

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Cela fait un merveilleux composé. Le théâtre de Racine est le diamant de notre littérature classique. Car il n'est pas de théâtre, je pense, qui contienne à la fois plus d'ordre et de mouvement intérieur, plus de vérité psychologique, et plus de poésie.

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1° _Ordre et mouvement_.

Je pourrais vous dire, après beaucoup d'autres:

Racine, en abordant le théâtre, trouvait, posée et acceptée, la règle, des trois Unités (règle attribuée à Aristote, lequel n'a jamais parlé que de l'unité d'action).--Il y trouvait aussi, bien établi sur la scène, un certain ton oratoire et même emphatique, reste persistant de nos premières tragédies françaises qui avaient été, je ne sais pourquoi, surtout imitées de Sénèque le tragique.--Il y rencontrait enfin certaines conditions matérielles. Figurez-vous une représentation d'alors: Auguste sur un fauteuil élevé, Cinna et Maxime sur des tabourets, comme à Versailles, tous trois en perruque; des deux côtés, les jeunes seigneurs sur des bancs; un éclairage qu'on mouchait dans les entr'actes; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre debout.--Une salle de théâtre d'il y a deux cent cinquante ans différait autant par tout son aspect, d'une salle de nos jours, qu'une tragédie de Corneille d'une comédie de Dumas fils si vous voulez.

Cette exiguïté de la scène envahie par les jeunes gens à la mode, on a dit qu'elle suffirait à expliquer presque tout le système dramatique du temps, l'unité de lieu et les autres unités, la sobriété ordinaire de l'action, les confidents, les récits, les longues conversations; et que les auteurs d'alors auraient conçu leurs drames autrement sur une scène libre et plus vaste. En est-on bien sûr? Voltaire, en 1766, débarrassera la scène des bancs latéraux qui l'encombraient; et l'ancien système dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans à ce débarras. Corneille peut-être, qui rusa toute sa vie avec les règles, eût pu être induit, par un meilleur aménagement scénique et par le désir d'en profiter, à enfreindre ces fameuses règles dans ce qu'elles avaient de trop formaliste: Racine, nullement.

Racine assouplit l'ancien ton trop oratoire. Racine se contente du médiocre carré de planches qu'on lui laisse. Quant aux unités, il s'en accommode et ne les discute pas. Elles ne le gênent point. Il sent au contraire qu'elles l'aident en quelque façon en l'obligeant de faire plus serré et plus fort.

«La tragédie française est une crise» (Goethe). Cela est surtout vrai de la tragédie de Racine. «Racine prend son point de départ si près de son point d'arrivée, qu'un tout petit cercle contient l'action, l'espace et le temps» (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu'il ne se décide pour Andromaque, Néron vingt-quatre heures avant son premier crime, Bérénice vingt-quatre heures avant son départ de Rome, etc. Nulle intrusion du hasard (excepté dans _Mithridate_ et dans _Phèdre_, par le retour imprévu d'un personnage qu'on croyait mort). L'action se noue simplement par les caractères, les passions et les intérêts des personnages en présence; et seules ces forces agissent. Un peu de lenteur au premier acte, où il est nécessaire de nous apprendre ce que nous devons connaître du passé; mais, dans aucun théâtre, l'action intérieure n'est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours en marche.

Une conséquence de la méthode racinienne, c'est que les sentiments et les passions, saisis d'abord à une très petite distance de la catastrophe, sont violents dès le début, et que cette violence ne peut qu'aller croissant. C'est une nécessité du système, et en même temps cela est conforme au goût de Racine, qui est lui-même une âme extraordinairement sensible et violente et qui, nous l'avons vu, fit souvent à ses contemporains l'effet d'un brutal.

(On a dit--et je vous l'ai rappelé à propos d'_Andromaque_ et d'_Iphigénie_--que, dans la plupart des tragédies de Racine, les moeurs et les actions ne semblent pas du même temps, et que les actions ont des siècles de plus que les moeurs et le langage. Mais ce contraste serait-il une convention si forte? Il arrive souvent, dans la réalité, que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par les forces aveugles des nerfs et du sang. Racine nous présente communément des hommes et des femmes parfaitement élevés et qui, à certaines heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses atroces, commettent des crimes. Cela ne s'est-il jamais vu? Cela ne s'est-il pas vu dans la société du XVIIe siècle? Cela ne se voit-il pas encore aujourd'hui?--Rien de plus philosophique que la tragédie, quand elle nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine culture intellectuelle et même morale.)

Une autre conséquence de ce système dramatique, le plus capable de rendre les démarches de l'instinct et de la passion dans leur mouvement accéléré; c'est que, les femmes passant pour être en général plus serves de l'instinct et de la passion que les hommes, «le théâtre de Racine sera féminin, comme celui de Corneille était viril» (Lanson). «Les femmes sont poussées au premier plan. De Racine date l'empire», qui dure encore aujourd'hui, «de la femme dans la littérature»(Lanson). Et quand nous pensons à ce théâtre, ce qui en effet nous apparaît tout de suite, ce sont ses femmes: les disciplinées, les pudiques, qui n'en sentent pas moins profondément pour cela: Andromaque, Junie, Bérénice, Atalide, Monime, Iphigénie,--et les effrénées surtout: les effrénées d'ambition: Agrippine; Athalie; et plus encore les effrénées d'amour: Hermione, Roxane, Ériphile, Phèdre; belles que l'amour pousse irrésistiblement au meurtre et au suicide, à travers un flux et un reflux de pensées contraires, par des alternatives d'espoir; de crainte, de colère, de jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des clairvoyances soudaines, puis des abandons désespérés à la passion fatale, une incapacité pour leur «triste coeur» de «recueillir le fruit» des crimes dont elles sentent la honte,--tout cela exprimé dans une langue qui est comme créatrice de clarté; par où, démentes lucides, elles continuent de s'analyser au plus fort de leurs agitations, et qui revêt d'harmonieuse beauté leurs désordres les plus furieux: au point qu'on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore!

Les tragédies de Racine, c'est de l'humanité intense.

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2° _Vérité_.

Et c'est de l'humanité vraie.

On l'a répété des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire: Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel de la vie humaine. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par un rival (_Andromaque_); une femme trompée qui se venge et sur sa rivale et sur son amant (_Bajazet_); un amant qui se sépare de sa maîtresse pour un intérêt ou un devoir (_Bérénice_); la lutte entré deux frères de lits différents, ou entre une mère impérieuse et un fils émancipé (_Britannicus_); un père rival de ses deux fils (_Mithridate_); un père sacrifiant sa fille à un grand intérêt (_Iphigénie_); une jeune femme amoureuse de son beau-fils et le persécutant parce qu'il ne l'aime pas (_Phèdre_), voilà des choses qui se voient, notamment dans les «faits divers» ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu'à la trahison et au meurtre, jusqu'à la folie. La tragédie racinienne (mettons à part _Esther_ et _Athalie_) n'est pas idéaliste, pas optimiste, pas édifiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractères nul christianisme prémédité. Ils n'ont de chrétien, que ce que le poète, produit lui-même d'une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux sans le savoir.

La tragédie de Racine n'est chrétienne que dans La mesure où peuvent passer pour chrétiennes les _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_ de La Rochefoucauld.

Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son _Avis au lecteur_, n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé.

Racine aussi, par des voies différentes, étudie et montre l'homme naturel, l'homme sans la grâce ou avant la grâce, et s'en tient là. Il accepte la thèse pessimiste chrétienne, mais en la coupant de tout le reste du dogme chrétien. Et c'est pourquoi ses tragédies sont terribles. Au reste, avec leur mélange de créatures fières et douces et de monstres sans frein, elles correspondent assez exactement à l'image totale de cette haute société du XVIIe siècle pour qui elles étaient surtout faites, et dont la politesse extérieure recouvrait une vie passionnelle extrêmement énergique, et souvent une brutalité foncière et, pêle-mêle, des héroïsmes et d'abominables crimes.

Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne l'empêche pas de nous montrer des pécheresses,--sans d'ailleurs les qualifier. Sa foi ne l'empêche pas de nous montrer un révolté comme Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire. Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime aussi librement que s'il n'était pas chrétien, et d'autant plus librement qu'il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s'il ne jouit pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes criminelles ou les intelligences perverses?

Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de Racine, n'est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j'ai déjà indiquée. Et je ne doute plus--comme j'ai eu tort de le faire jadis--du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans sa forme sans toutefois le déchristianiser dans son fonds intime, l'a, en somme, humanisé et élargi.

Ce que Racine, ainsi libéré par l'imitation même de l'antiquité classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complote, et j'ai dit pourquoi,--c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui devaient venir après lui, ce qu'il a peint de l'amour,--même de l'amour-maladie,--c'est sa faculté d'illusion, son aveuglement, sa cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et c'est là-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le plus insisté les comédies amoureuses du XIXe siècle. Elles se sont rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur les femmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de tout rang, ou sur le bagne du «collage»,--et aussi sur des thèses juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultère, le divorce, etc... Mais les variétés essentielles de l'amour, depuis le plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide, sont, dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois pour toutes.

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3° _Poésie_.

Et je pourrais vous dire enfin:

Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si précise, si dure même, est tout enveloppée de poésie.

D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur «dignité» (préface de _Bajazet_). Chose curieuse, Racine nous donne de la dignité esthétique une définition très rapprochée de celle que Sully-Prudhomme, dans la _Justice_, nous a donnée de la dignité morale. Sully nous dit que ce qui fait la dignité morale de l'homme, c'est qu'il est l'aboutissement, le produit et le représentant d'une série infinie d'efforts. De même, ce qui fait la dignité esthétique des personnages de Racine, c'est qu'ils sont représentatifs, eux aussi; représentatifs d'époques passées, et de pays lointains, et de plusieurs époques, et de plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur «dignité», nous l'appelons leur «poésie», et c'est par là que ses femmes criminelles sont autre chose que des héroïnes de feuilleton, et ses princesses vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles.

La poésie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets éveille en lui une «vision»; que chacune de ses tragédies se meut dans une atmosphère historique, légendaire ou mythologique qui lui est propre et, par suite, n'est plus seulement une tragédie, mais un poème. Et cela est toujours plus manifeste, à mesure que Racine avance dans son oeuvre; et c'est pourquoi je suis désolé qu'il n'ait point fait une _Alceste_, ou qu'il l'ait détruite.

Et c'est par tout cela que ses tragédies nous font tant de plaisir. Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.--Il est fort difficile de relire une pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît. Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis... Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'âme des personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon d'un dieu.

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Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parlée, où rien n'a vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux («feux, flammes, chaînes, bontés...»). C'est la syntaxe le plus aisée, très libre encore, où d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus souple, et du rythme le plus varié; les mots importants à la rime; rimes souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clarté, d'exactitude, de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont toutes les diverses sortes de beautés,--depuis les vers pittoresques:

Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée... La rive au loin gémit blanchissante d'écume,

et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou «alliances de mots» jusqu'aux vers suprêmes:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

ou:

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!

en passant par la souveraine élégance des périodes rythmées:

Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit, Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit: Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire. Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, Attendre chez mon père une obscure vieillesse; Et toujours de la gloire évitant le sentier, Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier? Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles; L'honneur parle, il suffît; ce sont là nos oracles...

ou si vous aimez mieux:

Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable Que le triste jouet d'un sort impitoyable, Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs, Dût connaître l'amour et ses folles douleurs? Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre, Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre. J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, Six frères, quel espoir d'une illustre maison! Le fer moissonna tout; et la Terre humectée But à regret le sang des neveux d'Érechtée...

Et le grand mérite de ce style de Racine, c'est qu'il nous ménage, c'est que ses hardiesses ne s'étalent point, c'est qu'elles ne sont pas continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous prendraient pas pour dupes... Le goût! la perfection! la clarté suprême, la subordination de la sensibilité au jugement; ce qui fait que l'on comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni ce qu'il a voulu dire, ni «pourquoi ces choses et non pas d'autres»; ce don si français, ce don que les autres peuples n'ont évidemment pas reçu au même degré, ce qu'on a appelé «le goût de l'intelligible»; cette faculté réduire autant que possible, dans la peinture caractères et des passions, la part de l'inexpliqué et le trop commode «je ne sais quoi»... ah! qu'il fait bon les retrouver ici!

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Mais, quand j'aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme de ce théâtre unique?

«Unique», je l'ai dit déjà et le redis encore: car, tandis que la tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu'à nos jours, je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent quelquefois dire «raciniens».

Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystère. C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de notre race: ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un exemplaire plus noble--notre sensibilité et notre esprit à leur moment le plus heureux.

Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre charmant, très simple, naïf même: _Sylvie_, d'un rêveur qui fut une espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la vieille France et nullement l'antiquité grecque ou biblique. Et pourtant il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né:

Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le coeur de la France.

De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines, bibliques, peu importe:

--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans l'espace, mais d'un _français si naturellement pur_ que c'est en les écoutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de fierté intime et d'attendrissement.

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Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante. On y a mis Corneille, malgré _Polyeucte_, Molière, Rabelais, Voltaire, je ne sais qui encore.

Et c'est très bien.

On n'y a pas mis Racine.

C'est très bien aussi; car il est à part.

FIN

NOTES

[1: Ce cours a été professé, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau, «à la Société des Conférences».]

[2: Quoique Nicole, de 1655 à 1658, n'ait point séjourné à Port-Royal d'une façon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carré, _La Pédagogie de Port-Royal_, p. 267.)]

[3: Mais ce fut malgré lui et pour arrêter les contrefaçons. (A. Gazier.)]

[4: Exceptons la forme «treuver» que Racine continue d'employer à cette époque.]

[5: Il faut sans doute entendre: «y chercheront je ne sais quoi, _dont l'absence_ les empêchera d'être tout à fait contents».]

[6: M. Jules Troubat m'écrit: «... Votre commentaire sur le Bois de Boulogne m'a rappelé qu'un jour, à mes débuts chez Sainte-Beuve, je voulus déclamer au maître la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je la savais par coeur, et j'y mettais de la conviction. Arrivé au vers:

Diane de Poitiers, comtesse de Brézé,

Sainte-Beuve m'arrêta et me dit: «C'est exactement comme si, pour vous appeler, je vous disais: Jules Troubat, né à Montpellier. Il me donna une leçon de... couleur locale.»]

[7: Témoin même le fameux «récit de Théramène», qui--sauf quelques rimes en épithètes un peu trop faciles pour notre goût d'aujourd'hui,--est un morceau si coloré et d'un si magnifique mouvement.]

[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier 1908.]