Chapter 18
(«Unique», j'ai déjà appliqué cette épithète à plus d'un ouvrage de Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses tragédies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-même, comme chez Corneille. Il avait une délicatesse un peu dédaigneuse et inquiète, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la même chose, de se répéter commodément.)
Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de trente ans d'intimité et quand ils étaient continuellement l'un chez l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire «vous» et à s'appeler «mon cher monsieur». Mais quelle tendresse sous cette forme prudente et contenue, imposée par la politesse du temps et par la pudeur chrétienne!--Boileau, envoyé par les médecins à Bourbon, écrit à Racine:
L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait héroïque et obligeante: mais il n'est pas nécessaire que vous veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur (13 août 1687).
Et, coïncidence touchante, le même jour (en sorte que les deux lettres se sont croisées), Racine écrivait à Boileau:
... Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion_.
Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde, sur les moyens d'avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente. Quand il l'a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la peine:
... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses.
On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des détails familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrétienne et disciplinée. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles, toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement ardentes. Il écrit un jour de l'aînée, Marie, revenue de chez les Carmélites:
... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite, et je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir personne.
Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit par se marier: âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père; Fanchon et Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice.
De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d'une âme. Un jour (3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut devant Mons, écrit à Boileau:
J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous reverrons... Je voyais l'attaque tout à mon aise, d'un peu loin à la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le coeur me battait à voir tant de braves gens dans le péril.
Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine à son fils aîné qui est encore au collège:
On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire des _Fables_) à quelqu'un jusqu'à mon retour. Je crois que M. Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers; ou bien votre mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui demander en les payant.
Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n'écrit plus de pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour n'être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement il détourne Jean-Baptiste d'aller au théâtre. Un jeune régent du collège Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin) cette double question: _Racinius an christianus? an poeta?_ et conclu que Racine n'était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à Boileau (4 avril 1696):
... Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour...
Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la littérature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pensée d'édification qu'il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre _Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses souples traductions des hymnes du _Bréviaire romain_, ces charmantes hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc..., où le rapport de chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr'ouvert:
Tandis que le sommeil, réparant la nature, Tient enchaînés le travail et le bruit, Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure, Pour te louer dans la profonde nuit...
L'oiseau vigilant nous réveille, etc...
Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de l'_Imitation de Jésus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine, diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une tristesse intérieure, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et même dévots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d'avance: et c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.
Ce qu'était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il détestait madame de Maintenon dont Racine était l'ami,--Saint-Simon nous le dira:
Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agréablement tourné; rien du poète dans son commerce; tout de l'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien.
«Tout de l'honnête homme», ceci est à rapprocher des propos que Louis Racine rapporte au commencement de ses _Mémoires_:
Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, _dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont.
«Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.» Saint-Simon aurait pu ajouter: «tout du chrétien». Racine s'efforçait d'être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille «cent fois plus beaux que les siens», mais enfin il le disait. Un détail bien significatif:--En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit: «La France se souviendra... que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri _le plus célèbre de ses poètes_.» Évidemment il n'a pas encore eu le courage d'écrire «le plus grand». Mais, en 1697, dans la réédition de son discours, il corrige bravement, et il écrit: «_le plus grand_ de ses poètes». Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-être héroïque.
(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur les négociations et les manoeuvres qui précédèrent la trêve de Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la prose française au XVIIe siècle.)
Les ennemis de Racine l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes et des religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans l'espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet _Abrégé de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidité et d'élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le coeur d'Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du dehors, le seul qui ne craignît pas d'assister à la cérémonie. Il voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens maîtres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il était à la cour, d'aller à l'opéra et à la comédie, et il ne craignait point de déplaire par ce scrupule.--Seulement, voilà! il avait l'imprudence d'aimer le roi!
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Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la _Religion_ et de la _Grâce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière presque sublime: _Les Larmes de la Pénitence_.
Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la misère du peuple: il répondit qu'elle était une suite ordinaire de longues guerres; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme dans les sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle fit une résistance inutile: le roi expliqua sa volonté en termes si précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
Vous savez le reste du récit; le mot du roi: «Parce qu'il sait faire parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre?» Madame de Maintenon éplorée, et évitant Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calèche: «C'est le roi qui se promène, s'écria madame de Maintenon, cachez-vous.» Il se sauva dans un bosquet. Dès lors sa santé s'altéra tous les jours. Etc..
Des critiques très sûrs d'eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu'il avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette demande de dégrèvement: l'ancien régime était le régime de la faveur,--comme tous les régimes.)
Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce «Mémoire sur la misère du peuple». Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail, l'aurait-il inventée? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'âme révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé de vingt ans, n'a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n'a pu ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du témoignage présumé des grandes soeurs de Louis.)--Je tiens l'histoire vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable.
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1° Car, d'abord, Racine n'était point incapable de concevoir et d'écrire ce généreux _Mémoire_.
Je ne vous le donne point pour un «précurseur de la Révolution», oh! non. Mais son christianisme, très effectif, se souciait des pauvres. On le voit, dans sa correspondance, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs affaires. Il était ami de Vauban et, très probablement, connaissait et partageait les idées de l'auteur de la _Dîme Royale_ (1707). Quand il écrivait ce vers:
Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,
il en concevait tout le sens.
Chose à remarquer, nous le voyons très discret sur la révocation de l'Édit de Nantes.--La séance de réception de Bergeret et de Thomas Corneille à l'Académie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette révocation que tout le monde prévoyait. Or Bergeret, dans son discours, louait dans le roi «un zèle pour la religion qui fait chaque jour de si grands progrès». Et Thomas Corneille, venant à l'éloge de Louis XIV, disait à Racine: «_Vous parlerez_... de ce zèle ardent et infatigable, qui lui fait donner ses plus grands soins à détruire entièrement l'hérésie et à rétablir le culte de Dieu dans toute sa pureté.» Racine, dans sa réponse, ne répondit point à cette invitation: non pas, j'imagine, qu'il blâmât le projet du roi, ni qu'il ne comprît, comme le roi et toute la France d'alors, le bienfait de l'unité religieuse... Mais qui sait s'il ne se souvenait pas de ces huguenots d'Uzès qui, seuls, lisaient les _Provinciales_ et avaient de jolies filles?... Et surtout il songeait qu'il était lui-même l'ami, et qui ne s'en cachait point, d'autres persécutés. Il est bon pour un chrétien d'être lié personnellement avec quelques hétérodoxes...
Cela n'empêcha point Racine de louer le roi avec l'exagération qui était d'usage. Toutefois les louanges qu'il lui décerna peuvent passer pour une exhortation à les mériter: car il le loue, à la veille de la Révocation, d'être «plein d'équité, plein d'humanité, toujours maître de lui».--Il avait l'âme fière. Dans ce même discours, il a le courage (je dis le courage, car tout est relatif) de proclamer égaux devant la postérité les grands écrivains et les grands rois:
Du moment (dit-il à Thomas) que des esprits sublimes s'immortalisent par des chefs-d'oeuvre comme ceux de monsieur votre frère, quelque inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité... fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine.
Et l'on sait que, quelques jours après, il lut son discours chez le roi, et que le roi s'en montra ravi.
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2° En second lieu, Racine pouvait croire qu'il ne risquait rien à soumettre son _Mémoire_, je ne dis pas seulement à madame de Maintenon, mais au roi lui-même. Le roi jusque-là ne lui avait su mauvais gré ni de son attachement avoué aux «Messieurs» et aux religieuses, ni des allusions transparentes d'Esther aux malheurs et à l'innocence de Port-Royal.--Puis Racine adorait le roi et croyait être aimé de lui. Ils s'étaient connus, ne l'oublions pas, quand ils étaient très jeunes tous les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi était gai et facile, quand il n'était pas du tout l'idole ennuyée qu'il devint peu à peu. Au reste, en 1687 encore, Racine écrivait à Boileau:
Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable; la cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles. _Le roi même y est fort libre et caressant_.
Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son très grand goût, et très sûr, avait toujours été le défenseur de Racine; qu'il avait accepté la dédicace d'_Alexandre_, qu'il avait, contre l'erreur du public, défendu et relevé les _Plaideurs_ et _Britannicus_; que quelques vers de _Britannicus_ l'avaient fait renoncer à la danse; qu'il avait souffert et même goûté, dans _Bérénice_, de secrètes allusions à un épisode de sa vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses faveurs. Racine était de tous les Marly; avait un appartement à Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,--à la grande surprise de l'huissier Rousseau, «qui avait toujours envie de me fermer la porte au nez», écrit-il à son fils Jean-Baptiste (25 avril 1691).--Saint-Simon nous dit:
Cet emploi (celui d'historiographe), ces pièces dont je viens de parler (_Esther_ et _Athalie_), ses amis lui acquirent des privances. Il arrivait même quelquefois que, le roi n'ayant point de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher Racine pour les amuser.
Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture. Même, en 1696, pendant une maladie qui lui ôtait le sommeil, il avait voulu que Racine couchât dans sa chambre.
Racine avait (nous l'avons déjà vu) une conversation charmante, et était en outre un lecteur étonnant et un commentateur enflammé de ses lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionnée. Louis Racine nous dit:
À la prière qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants et de ses domestiques quand il était à Paris, il ajoutait la lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même par une courte exhortation... prononcée avec _cette âme qu'il donnait à tout ce qu'il disait_.
Un jour, étant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragédie d'_OEdipe_, en la traduisant sur-le-champ:
Il s'émut à tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs éprouvaient les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce est pleine. J'ai vu nos meilleures pièces représentées par nos meilleurs acteurs: rien n'a jamais approché du trouble où me jeta ce récit; et, au moment que j'écris, je m'imagine voir encore Racine le livre à la main et nous tous consternés autour de lui.
Jugez des fêtes secrètes qu'il pouvait ainsi donner au roi!
Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une espèce de familiarité et d'intimité, même entre un roi et un bourgeois. Racine était vraiment fondé à croire que le roi lui rendait quelque affection, et que le _Mémoire_ ne le fâcherait pas.
Mais le roi, avec les années, s'était sans doute desséché et endurci. Puis, peut-être le _Mémoire_ lui fut-il remis dans un mauvais moment. À coup sûr il fut remis d'une façon maladroite, et comme une chose qu'on voulait cacher. Il se peut que ce _Mémoire_ ait réveillé chez le roi des griefs endormis. Il se dit sans doute: «Voilà bien l'esprit janséniste. Ces gens-là critiquent tout». Racine ne peut s'être mépris tout à fait sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre à madame de Maintenon, où il déclare qu'il n'a «jamais rougi ni de Dieu ni du roi» (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'était une parole de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens maîtres, se défend surtout de l'accusation de jansénisme.
Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les suites furent aggravées par la pusillanimité de madame de Maintenon. Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la «disgrâce» de Racine, mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV. Néanmoins, Racine fut profondément peiné; et, comme il souffrait alors d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son chagrin hâta le progrès du mal, et qu'il «y a grande apparence que sa trop grande sensibilité abrégea ses jours».
Il mourut un an après, d'une mort très sainte. Dieu le consola du roi.
Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, l'écrivain le plus sensible du XVIIe siècle, le plus savant peintre des plus démentes passions, revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais d'autre façon, après avoir payé sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop indiscrètement pitié des pauvres ou pour avoir été trop fidèle à des persécutés. Vie exquise que celle où l'amour et tous les amours s'achèvent en charité.
«L'amour, dit l'_Imitation_, aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean Racine.
Au cimetière idéal des grands poètes, je placerais sur son tombeau une figure de femme pleurante, et qui représenterait, à volonté, sa Muse tragique, ou son âme elle-même. Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot de madame de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de soeur Lalie»; le mot, un peu risqué, de la joviale Sévigné: «Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Racine lui-même, recueilli par La Fontaine: «Eh bien, nous pleurerons, voilà un grand mal pour nous!» et ce vers du premier de ses quatre _Cantiques spirituels_:
Si je n'aime, je ne suis rien.