Chapter 17
Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-là! Et quelles réflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'être selon la morale du siècle. Mais cependant, s'il avait vécu selon la morale chrétienne, il n'aurait pas été l'amant de la Du Parc, et cette malheureuse n'aurait pas été obligée, par son fait, de recourir à la Voisin. Quel remords! Et quelle nausée!... Épouvantable, cette «Affaire des poisons», ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de proxénétisme, de breuvages érotiques et de sorcellerie blanche, mais aussi de messes noires avec égorgements d'enfants; ces histoires où se trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et particulièrement (et c'est pourquoi le roi dut arrêter les poursuites) de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre, probablement trop curieuse, jusqu'à madame de Montespan, en passant par madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe Mancini), la duchesse d'Angoulême, madame de Vitry, la duchesse de Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, la maréchale de la Ferté, la comtesse de Roure, la marquise d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le marquis de Cossac et le maréchal de Luxembourg. Ce qui les avait menés tous et toutes dans l'antre des sorcières, ce qui en avait poussé plusieurs au sacrilège ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui figure de criminels attendus par le bourreau, n'était-ce pas le même désir, la même concupiscence dont halètent les Hermione, les Oreste, les Roxane, les Ériphile et les Phèdre, criminels harmonieux pour qui lui, Racine, avait beaucoup moins sollicité la réprobation du public que l'émotion, la pitié, même une espèce de sympathie? Hélas! qu'avait-il fait, dans sa folle vanité d'auteur et dans son désir de gloire? Oh! non, non, plus de théâtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie d'honnête homme, de père de famille et de chrétien.
Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il élève pieusement.--Nommé, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne tout entier à sa tâche, suit les armées, prend des notes, interroge les Vauban et les Louvois et tous les chefs compétents.--On a dit que cette histoire, détruite dans l'incendie de la maison de Valincour, eût été trop convenue, trop «officielle». On n'en sait rien.--Il va tous les jours à la messe. Il pratique les vertus chrétiennes. Il s'efforce d'être humble...
Mais une dernière et délicieuse tentation le guettait.
Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi et dans une sorte d'intimité, et qui était encore belle, et qui avait de l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour à Racine d'écrire une pièce pour les pensionnaires de cette maison de Saint-Cyr où, se souvenant de son enfance pauvre et humiliée, elle élevait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante jeunes filles pauvres et nobles, à qui l'on remettait trois mille écus à leur sortie pour les aider à se marier ou à vivre en province. Madame de Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comédie, «parce que ces sortes d'amusements donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer et cultivent la mémoire» (madame de Caylus). Mais les pièces édifiantes qu'écrivait pour elles leur supérieure, madame de Brinon, étaient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait essayé de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop mal joué _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria donc Racine «de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée puisqu'il demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant».
Racine ne put résister longtemps au plaisir d'écrire pour des jeunes filles. Il était naturel qu'il cherchât dans la Bible, et presque inévitable qu'il choisît Esther. Car quel autre sujet eût fait l'affaire? Lia ou Rachel, Déborah, Judith, Bethsabée, Suzanne, même Ruth et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent guère convenu à des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple, à la bonne heure!
Et pourtant!
Relisez le livre d'_Esther_.
C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un poème de fanatisme juif.--Le roi Assuérus, qui règne sur cent vingt-sept provinces, donne à tout le peuple de Suze un festin qui dure sept jours... Le septième jour, étant ivre, il commande à ses sept eunuques d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beauté aux peuples et aux grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi dirent:
«Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on les rassemble à Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du grand eunuque...» Chaque jeune fille, après avoir mariné six mois dans la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est présentée au roi, le soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le désir... Mais, parmi toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord à l'eunuque Hégaï, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la maison du roi; puis au roi lui-même, qui la retient et la fait reine à la place de Vasthi.
Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte d'_Esther_:
Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus. Devant ce fier monarque, Élise, je parus...
C'est bien étrange.
Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf _quiproquo_ qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la reine, etc.
Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas. Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi... Et il n'y avait pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.»
Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente de dire à Aman:
Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence, Tout prêt à te juger, tient déjà la balance. Bientôt son juste arrêt te sera prononcé. Tremble; son jour approche, et ton règne est passé.
Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce vers d'Assuérus qui passe inaperçu:
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet édit, aient pu se porter à un excès si cruel _en apparence_», mais que ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est plus obligé d'adorer que de pénétrer». _Amen_.--Qui ne sait, au reste, que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait pas.--Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus, politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder.
C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme de persévérance», et qui est finalement comme un conte des _Mille et une nuits_ suave et pieux!
Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette douceur, cette piété, ces choeurs, cette musique, ces petites filles... Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!
_Esther_ fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs. Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut, la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans); enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin, décorateur des spectacles de la cour; les choeurs accompagnés par les musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations: c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la «première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et, tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se fondit:
Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.
Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions, où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à _Esther_.
Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait écrit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit _Athalie_ pour lui-même.
Il disait dans la préface d'_Esther_:
J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était de lier, _comme dans les anciennes tragédies grecques_, le choeur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du choeur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.
Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies grecques», il le réalise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions les yeux frais, nous paraîtrait l'oeuvre la plus étonnante de notre théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du choeur, les grandes oeuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la grandeur de l'intérêt.
Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son _Port-Royal_, et à une très belle étude de Faguet dans son _XVIIe siècle_.
Tout dans _Athalie_ était nouveau: la participation du choeur à l'action, participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques; la beauté des «choeurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et ce que Racine appelle, dans _Iphigénie_, «une sainte horreur qui rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action:
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!
l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant, remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet; la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais dire «brossés» à larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner; Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale; et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort, enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule:
Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage!
mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en somme, dans la beauté de son rêve et de son oeuvre: foi absolue et qui va jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!») et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre enfant.
On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et, considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte, une condition matérielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus grandes oeuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même qu'_OEdipe à Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous voyons, dans l'_Orestie_, l'avènement d'une morale nouvelle, la substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que prépare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église:
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés Et porte sur le front une marque immortelle? Peuples de la terre, chantez! Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle. D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés? Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés. Les rois des nations, devant toi prosternés, De tes pieds baisent la poussière...
Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un monde trop vieux», _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour les Athéniens l'_Orestie_ ou _OEdipe à Colone_.
_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle.
_Athalie_ n'eut aucun succès.
Madame de La Fayette écrit dans ses _Mémoires de la cour de France_:
Quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent considérablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété, pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que de jeunes filles et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable.
Madame de La Fayette exagère et prévoit les malheurs de trop loin. Mais enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses et réciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scène, les représentations d'_Esther_ n'avaient pas été bonnes aux demoiselles de Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments démesurés qu'on leur faisait, la présence des plus brillants gentilshommes de la cour, même quelque inévitable familiarité avec les chanteuses de la musique du roi que l'on mêlait aux demoiselles pour fortifier les choeurs, tout cela les avait affolées... On le reprocha à madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne fut jouée, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans costumes, sans décors, et ne fit aucun bruit.
À la vérité, si madame de Maintenon étouffa _Athalie_, ce fut moins pour protéger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine lui était devenu suspect par ses amitiés jansénistes[8]. Et la preuve, c'est que, Racine écarté, la fameuse éducatrice s'obstina, pendant des années encore, à faire jouer la comédie aux élèves de la sainte maison. De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la différence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragédie de _Jephté_, inepte et inconsciemment indécente, puis sur Duché qui lui fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, après l'inévitable excitation de ces divertissements, elle faisait apprendre à ces petites filles un bizarre et imprudent Poème de la virginité (d'un auteur inconnu), sans doute pour les détourner du mariage.
La singulière femme que cette Maintenon!
Il y a eu, au XVIIe siècle, un abbé qui, pour s'être déguisé en sauvage un jour de carnaval et avoir pris dans cet état un bain nocturne et forcé, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et cloué sur sa chaise, n'a cessé de crier de douleur que pour éclater de rire; a, peu s'en faut, inventé la poésie burlesque; a passé pour le plus gai des hommes, et a été plus célèbre à son heure et plus réellement populaire que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu, à la même époque, une petite fille née dans une prison, élevée à la Martinique, qui, revenue en France, a gardé les dindons chez une parente méchante et avare, qui a connu la misère et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus grand roi du monde. Et certes, ces deux destinées, prises chacune à part, seraient déjà assez étranges; mais que dirons-nous de leur rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne de Scarron et que la fortune de Françoise d'Aubigné: c'est l'union du cul-de-jatte et de la «belle Indienne», future maîtresse de la France.
Et une chose plus amèrement plaisante encore, c'est de voir le grand roi, à quarante-cinq ans, épouser les cinquante ans sonnés d'une dévote dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes de ce stropiat. Quel joli parallèle un bon rhéteur pourrait faire entre les deux maris de Françoise! N'est-il pas admirable que la même femme ait épousé ce misérable et ce tout-puissant, ce phénomène de foire et ce premier grand rôle historique, le plus bouffon des hommes et le plus solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et le roi Soleil, et qu'elle ait donné ses frais dix-sept ans au monstre et sa maturité sèche au demi-dieu?
Mais plaignons la belle Indienne malgré son extraordinaire fortune. Plaignons-la de s'être mise constamment, avec tous ses mérites, dans le cas de ne pouvoir être aimée ni estimée en pleine sécurité.--Femme d'un infirme qui ne pouvait être son mari; amie intime d'une courtisane (Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais à la façon d'une demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses enfants naturels; épouse du roi, mais son épouse secrète... c'est le malheur de cette femme distinguée, intelligente et probablement vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gêné, d'équivoque, de mal défini, a passé jusque dans ses procédés et ses théories d'éducatrice.
Étouffée par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprimée en 1691, dérouta le public parut sans intérêt, et valut à l'auteur les plus plates injures de ses ennemis ordinaires.
C'était trop dur et trop injuste. «Dégoûté plus que jamais de la poésie, nous dit son fils Louis, par le malheureux succès d'_Athalie_, Racine se précipite dans la sainteté.
DIXIÈME CONFÉRENCE
DERNIÈRES ANNÉES DE RACINE.--CONCLUSION
Un véritable malheur, c'est que, pour la période la plus brillante et sans doute la plus agitée de sa vie (de 1665 à 1687), nous n'avons de Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 à 1685, quelques lettres seulement, de peu d'intérêt, à sa soeur mademoiselle Rivière. Mais, pour ses dernières années (de 1687 à 1699), il nous reste de lui une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et pour lui.
Je ne vous ai rien caché de ses défauts, de ses faiblesses, de ses erreurs. Je vous l'ai montré susceptible, irritable, vindicatif, ingrat même à un moment, avide de renommée et de plaisir et mordant avec fureur à tous les fruits de la vie. J'en suis plus à l'aise pour vous dire à quel point, dans ses quinze ou vingt dernières années, il apparaît bon et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilité s'étant épurée par les épreuves et le repentir.
Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est délicieuse de candeur, de bonhomie--et de sincérité (sauf quelques pages faites évidemment pour être montrées). C'est la plus parfaitement simple et familière des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette correspondance est «unique».