Jean Racine

Chapter 16

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Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et, dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la «presse théâtrale» de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce pince-sans-rire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans trop savoir pourquoi... parce qu'il les «agaçait», et cette duchesse de Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même s'en aperçoit:

Les Sophocles du temps et l'illustre Molière Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point; Sur quoi ne disputez-vous point?

une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à cause de cela même, préférait à la vérité de Racine l'héroïsme et le romanesque de Corneille.

Pour _Iphigénie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphigénie_ par le bonhomme Leclerc aidé de son ami Goras, et d'assurer une espèce de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité, accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la plus violente de notre oeuvre.

Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de _Phèdre_. Vous connaissez l'histoire: la _Phèdre_ commandée à Pradon; la duchesse de Bouillon retenant toutes les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de Racine; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit; Racine et Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand Condé prenant ses deux amis sous sa protection.

J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant et intelligent. Eh bien, non: c'était réellement un imbécile.

On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai lu de lui une _Réponse à la Satire X du sieur Despréaux_ (1694). Ce morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement:

Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse? Examinons un peu ce projet insensé Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé.

On y lit des vers comme ceux-ci:

Il n'est point de mortel _qui fût_ assez hardi, À moins que d'être né téméraire, étourdi, _Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrénée, Osât subir le joug de l'affreux hyménée, Tel _tu nous le dépeins_! C'est ton intention Qui choque la nature et la religion. Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses, Mais tes réflexions sont trop luxurieuses.

Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de _Phèdre et Hippolyte_ est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. «Messieurs, ami de tout le monde»! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée: ce qui supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et «garder dans son cabinet». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie, et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce moment-là, de dire la vérité; mais elle conjure Thésée d'épargner son fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dénouement dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport avec la fade historiette.

Quant à la forme... Je cite véritablement au hasard:

Traverser le Cocyte avec Pirithous, Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus.

PHÈDRE

Cette fierté charmante et ce grand caractère, Tel que (_sic_) porte le front de son auguste père Éblouissaient mes yeux... Il n'est plus si souvent dans le fond des forêts, Il va moins à la chasse et demeure au palais.

THÉSÉE

Je ne m'attendais pas, à mon triste retour, De trouver dans son coeur ce criminel amour.

Et ils s'expriment tous avec une tranquillité!

HIPPOLYTE

Je répète à regret que j'adore Aricie. Mais pour vous en venger je vous offre ma vie.

PHÈDRE

Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis. Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_, Je tâche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon coeur si tendre?

À la fin:

IDAS

Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste D'Hippolyte.

ARICIE

Quoi donc?

THÉSÉE

Parle, achève le reste!

Grâce à la duchesse de Bouillon (il lui en coûta quinze mille livres), l'ineptie de Pradon fut jouée seize fois. Valincour (_Histoire de l'Académie française_) dit avoir vu alors Racine au désespoir. Il affirme que «durant plusieurs jours Pradon triompha», et que «la pièce de Racine fut sur le point de tomber».

Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans! Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant à douze années de critiques stupides et méchantes, c'était trop, vraiment. Être poursuivi d'une haine acharnée et déloyale, on a beau faire, cela est pénible à concevoir et à sentir: mais surtout la sottise triomphante fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne sauront jamais qu'ils sont des sots, excepté peut-être dans l'autre monde, quand cela nous sera égal... Il faut en prendre son parti, c'est entendu. Mais quoi! si Pradon était peut-être l'homme le plus bête de son temps, Racine en était l'homme le plus sensible. Il disait à son fils: «La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir.» Cela nous exaspère qu'une platitude comme celle de Pradon ait pu être mise seulement en regard de la _Phèdre_ de Racine: jugez si cela dut l'exaspérer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a fort bien pu renoncer au théâtre par dégoût, parce qu'il en avait assez, et pour qu'on le laissât tranquille.

Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux.

Racine, jeune, s'était révolté contre Port-Royal, parce que Port-Royal prétendait l'empêcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une âme. Et puis, même dans les années des pires enivrements, il avait continué de recevoir, de temps à autre, des lettres de sa vénérable tante la mère Agnès de Sainte-Thècle, que nul silence ne rebutait, et qui s'était juré de ramener à Dieu cette âme précieuse. Dans la fameuse lettre qu'il écrivit à madame de Maintenon au moment où il se croyait en disgrâce, parlant de sa tante, alors supérieure de Port-Royal:

C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance, et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de l'égarement où j'ai été engagé pendant quinze années.

Depuis _Iphigénie_, et peut-être depuis _Bérénice_, le souvenir de Port-Royal le travaillait secrètement. Faible encore, il crut d'abord trouver le moyen de purifier la tragédie, de la mettre d'accord avec la religion, et ainsi d'apaiser ses anciens maîtres sans renoncer au théâtre. C'est dans cette pensée qu'il écrivit _Phèdre_.

Ce que je puis assurer, dit-il dans la préface de la pièce, c'est que je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci... La seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même.

Et, plus loin, il se montre jaloux de «réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps».

Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phèdre_ est la première étape de la conversion de Racine.

Il veut que sa tragédie soit une illustration de l'un des points de la doctrine de Port-Royal.--Il réunit, dans le personnage de Phèdre, la passion, la passion la plus criminelle par définition,--la claire conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du péché,--et enfin la crainte de Dieu représenté par le Soleil en tant que Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce de Dieu: c'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre «humainement» honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier autour d'elle les circonstances atténuantes; bref, de ne pas la faire odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse sur tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises.

Ah! qu'il y a donc réussi! Et que sa Phèdre est peu haïssable! Il l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pièce, et qu'il lui a subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent que des dépendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée ne paraît qu'une brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux, c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste eût égayé les «petits-maîtres» et leur eût fait dire des sottises; mais c'est surtout, d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres au rôle de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. Il fallait qu'elle fût jalouse pour nous faire encore plus pitié et nous paraître, peu s'en faut, innocente.

«Innocente!» C'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après coup. Le poète a si bien atteint son but; il est si évident que Phèdre succombe, non par sa volonté, mais parce que Dieu lui refuse la grâce efficace, qu'elle nous semble réellement irresponsable; plus douloureuse seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile qu'elle a de son péché.

Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image hante cette femme damnée; une image dont elle jouit, malgré elle, avec d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la fatalité terrible et délicieuse de la passion.

Cela échappait au grand Arnauld. Il disait naïvement, après que Boileau lui eut fait lire la pièce:

Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce caractère, le poète nous donne cette grande leçon que lorsqu'en _punition de fautes précédentes_, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre coeur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant.

Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout «en punition de quelles fautes précédentes» Phèdre est entraînée au péché: nous voyons seulement qu'elle y est entraînée quoi qu'elle fasse. Et dès lors elle ne nous inspire qu'une pitié amoureuse.

Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phèdre sous les espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie, et aussi ce que la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut avec horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de volupté... L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phèdre était décidément plus troublante qu'il ne l'avait pensé.

Car sans doute il entra là-dessus en réflexion. Le désir de la gloire et la vivacité des passions ne faisant plus obstacle à sa foi religieuse, il se ressouvint de la doctrine janséniste sur le théâtre; de cette doctrine qui l'avait tant irrité onze ans auparavant et qui, aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie.

Il avait dû être ému déjà par les _Pensées_ de M. Pascal _sur la religion et quelques autres sujets_, publiées en 1670, et, notamment, par les réflexions sur les «divertissements». Les éditeurs avaient écarté la fameuse page sur la comédie: mais la substance de cette page était éparse dans le _Traité_ de Nicole, qu'elle ne fait que résumer:

Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre coeur, et surtout celle de l'amour; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées; sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage.

Ainsi l'on s'en va de la comédie le coeur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le coeur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.

(Et la même thèse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans les _Maximes et Réflexions sur la comédie_, 1694.)

Ainsi la représentation même de l'amour innocent était funeste aux âmes. Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les peintures de l'amour désordonné, mais, en quelque façon, normal dans son désordre, n'avaient pas suffi à Racine. Il en était venu à décrire avec complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enlevée, et enfin l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phèdre haïssait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrètement elle espérait l'assouvissement de son désir; et sans doute elle n'accusait pas elle-même, sinon indirectement,

Vous êtes offensé, la fortune jalouse N'a pas en votre absence épargné votre épouse,

mais elle laissait lâchement accuser l'innocence. Et Phèdre avait parti aimable; et Boileau avait parlé de sa «douleur vertueuse»! Et, sous prétexte qu'ils souffraient et qu'elle était belle, Mithridate et Ériphile n'avaient inspiré que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine, que rendre intéressants les pires effets de la concupiscence? Il était allé contre la doctrine chrétienne la plus assurée. Il avait été, bel et bien, «empoisonneur d'âmes»; il le reconnaissait maintenant.

Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres péchés.

On est tenté de supposer que, si Racine a si bien peint la passion extrême, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre compte. Cela n'est point nécessaire. Il suffit que le poète en ait pu étudier en lui-même les commencements, et chez d'autres les extrémités. Même, il est permis de croire qu'il a pu décrire ce mal avec d'autant plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entièrement, il n'en était lui-même qu'à demi possédé.--En réalité, la vie passionnelle de Racine nous est peu connue. Il semble avoir aimé beaucoup mademoiselle Du Parc; ce fut probablement sa première liaison. Elle avait trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la rencontra. Elle était fort jolie et, vous vous le rappelez, très courtisée. Racine avait eu le plaisir de l'enlever à Molière, et même à Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais, nous dit «qu'elle mourut en couches». Robinet, dans sa gazette en vers du 15 décembre 1668, raconte les funérailles de la comédienne. Parmi

Les admirateurs de ses charmes Qui ne la suivaient pas sans larmes,

il n'oublie pas les poètes de théâtre,

Dont l'un, le plus intéressé, Était à demi trépassé.

C'est à n'en pas douter, Racine, qui est désigné ainsi.

Son amour pour la Champmeslé parait avoir été moins sérieux, quoiqu'il ait duré de 1670 à 1677. Elle n'était pas très jolie et n'avait pas la peau blanche (on tenait alors beaucoup à la blancheur de la peau); mais elle était bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que Racine l'aima surtout à cause de cette voix qui rendait si pénétrantes les intonations qu'il lui avait serinées. Mais ce furent des amours plus joyeuses que profondes. «Il y a, dit madame de Sévigné qui savait les choses par son fils Charles, une petite comédienne, et les Despréaux et les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des diableries.» (_À madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait être l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui écrira plus tard (21 août 1687): «Ce ne serait pas une mauvaise pénitence (il s'agit de boire du vin de Pantin) à proposer à M. Champmeslé, pour tant de bouteilles de Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dépens de qui_.» Car Champmeslé, le mari, était de ces «diableries». Racine avait dans cet amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'était que le préféré, et s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries. On connaît l'amusante et cynique épigramme, qui est très probablement de Racine:

De six amants contents et non jaloux Qui tour à tour _servaient_ madame Claude, Le moins volage était Jean son époux. Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude, Serrait de près sa servante aux yeux doux, Lorsqu'un des six lui dit: «Que faites-vous? _Le jeu n'est sûr_ avec cette ribaude; Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gâter_ tous?»

(Je pense que vous comprenez: «Le jeu n'est sûr» et «nous gâter tous», et que vous donnez à ces mots tout leur sens.)

Évidemment l'amour de Racine pour la Champmeslé n'eut rien de tragique. On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillité avec laquelle, _dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrétien et, si vous voulez, en dévot--des derniers moments et de la mort de son ancienne maîtresse.

M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay était à l'extrémité, de quoi il me parut fort affligé; mais ce qui est plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie.

Et quelques jours après:

Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai _en passant_ que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir: (24 juillet 1696.)

On s'est étonné et un peu indigné de cet: «en passant». On oubliait, entre autres choses, que Racine écrivait cela à son fils aîné, alors âgé de dix-neuf ans.

En somme, les désordres de Racine, tout en étant de ceux qu'un véritable chrétien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant.

Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure mystérieuse et tragique, suivie d'une heure d'épouvante.

Un peu plus d'un an après qu'il eut pris sa retraite, éclata l'«Affaire des poisons». Le 21 novembre 1679, la principale accusée, la Voisin, déclara que la Du Parc, dont elle était la bonne amie depuis quatorze ans, «devait» avoir été empoisonnée par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'après le procès-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_):

De Gorle (belle-mère de la Du Parc) lui a dit (à la Voisin) que Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup d'ombrage, et qu'il s'en était défait (de la Du Parc) par poison et à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de la Du Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira de son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup d'argent; que même _on_ n'avait pas voulu la laisser parler à Manon, sa femme de chambre, qui était sage-femme, quoiqu'elle demandât Manon et qu'elle lui fit écrire de venir à Paris la voir, aussi bien qu'elle, la Voisin.

Puis on lui demande «si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière l'empoisonnement avait été fait, et de qui on s'était servi pour cela. Elle répond: «Non.»

Voilà le texte. Jugez vous-même ce que vaut le témoignage d'une femme comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans après les événements, et n'en parle, de son propre aveu, que par ouï-dire, et en parle après la torture, quand, ayant commencé à parler, on dit n'importe quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empêché la Manon, sage-femme, d'approcher de sa maîtresse malade, et de même la Voisin, sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gardé rancune. D'un autre côté, la Du Parc, d'après Boileau, est morte en couches; Racine, en suivant son convoi, était à demi trépassé, d'après Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manoeuvres abortives? Et dans cette hypothèse, Racine aurait-il conseillé--ou seulement toléré--ces manoeuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus probable, puisqu'il écarte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui eût été singulièrement imprudent s'il avait été leur complice.

Ce qui est sûr, c'est qu'une lettre, écrite le 11 janvier 1680 par Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, se termine ainsi: «Les ordres du roi pour l'arrêt du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt que vous les demanderez.» Il est difficile d'en douter qu'il soit ici question du poète.

Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier auprès du roi et de Louvois.