Jean Racine

Chapter 15

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Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable parmi nous.

Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur «en sauvant Iphigénie par une autre voie que par un miracle que le spectateur n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire».

Voilà, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans l'«incroyable». D'après Racine lui-même, il est «incroyable et absurde» qu'une jeune fille soit changée en biche ou enlevée par une déesse: mais sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du personnage d'Ériphile: «Ainsi, le dénouement de ma pièce est tiré du fond même de ma pièce.» Et je préfère cette raison-là.

Il n'en reste pas moins que la question agitée d'un bout à l'autre d'_Iphigénie_ est celle-ci: «Égorgera-t-on une jeune fille pour obtenir des dieux un vent favorable?» Et là-dessus il m'est arrivé de dire autrefois: «L'action d'_Iphigénie_ est d'un temps où l'on faisait des sacrifices humains; les moeurs, les sentiments et le langage sont du XVIIe siècle. Cela décidément s'accorde mal. Et cette discordance est unique dans le théâtre de Racine. Car, deux frères qui se haïssent (la _Thébaïde_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_, _Andromaque_), la lutte d'une mère et d'un fils (_Britannicus_), deux amants qui se séparent (_Bérénice_), un père rival de son fils (_Mithridate_), même une femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_), cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice humain! Cela ne peut même se transposer, ni s'assimiler, par exemple, à la mise en religion d'une princesse dans un intérêt politique... J'ai beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage ou les façons me gâte cette magnifique _Iphigénie_.»

Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine légende croyaient que le sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette idée de la vertu expiatrice du sang était-elle donc étrangère aux chrétiens du XVIIe siècle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans le présent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un enfant égorgé par un mauvais prêtre pouvait lui assurer l'amour du roi et la délivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan n'était-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de façons raffinées et d'un très beau langage? Ou, si madame de Montespan a été calomniée, assurément quelque autre dame du temps a connu cet état d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec la perfection des manières, la politesse du discours, la délicatesse de la sensibilité, et la finesse même de l'observation psychologique: voilà la vérité très simple qui absout quand il y a lieu, dans le théâtre de Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de l'élégance de la forme.

Et enfin, si vous réduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon à ce qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intérêt dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphigénie_--cette pièce où il n'y a que des rois et des reines et où chaque personnage doit opter entre un sentiment privé et un intérêt public--est par excellence la «tragédie royale», et à quel point lui convenait le décor décrit par le _Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide avait fait d'Iphigénie une jeune fille, d'abord faible, puis exaltée, Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emblée, accepte la mort par obéissance à son père et par dévouement à la grandeur de sa maison.

Racine, cependant, devait être tenté par la seconde partie, si brillante, du rôle d'Iphigénie dans Euripide, quand la jeune fille apparaît et se considère elle-même comme une héroïne nationale:

Je suis condamnée à mourir glorieusement, en repoussant loin de moi toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grèce a les yeux fixés, et c'est de moi que dépendent le départ de la flotte et la ruine de Troie.

Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide:

Dois-je tenir tant à la vie? C'est pour l'intérêt commun que tu me l'as donnée, ma mère, non pour toi seule...

Et enfin:

Je donne mon sang à la Grèce; immolez-moi, allez renverser Troie. Voilà les monuments éternels de mon sacrifice, voilà mes enfants, mon hymen, ma gloire.

Oui, cela était bien tentant. Mais Racine a résisté. Ni son Iphigénie n'injurie son père comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose ensuite en héroïne qui sauve son peuple. Ces propos, à son avis, manqueraient de bienséance et de goût chez une princesse royale. L'Iphigénie de Racine ne supporte même pas que son fiancé parle sévèrement de son père. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas elle-même. Elle a moins d'enthousiasme que de résignation et de sérénité. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se réjouir à la pensée que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son pays.

Bref, elle songe aux autres (et à sa race) beaucoup plus qu'à elle-même; ce qui est la marque d'une parfaite éducation. Iphigénie est une héroïne merveilleusement bien élevée. À ce degré, c'est très beau,--beau de décence, de possession de soi, de discipline intérieure. Cela est virginal et royal.

Et, si elle vous apparaît tout de même par trop princesse, par trop contenue dans sa première scène avec Agamemnon, je vous renvoie à l'_Entretien sur les tragédies de ce temps_ par l'abbé de Villiers (1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop d'abandon et qui «n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie courût après les caresses de son père»; tout cela, à cause de ces vers, empreints pourtant d'une irréprochable modestie:

Seigneur, où courez-vous? et quels empressements Vous dérobent si tôt à mes embrassements?

En violent contraste avec cette fille si disciplinée, Racine a mis l'effrénée, la romantique Ériphile, dont le foudroyant petit roman est une si saisissante invention; Ériphile, vraie soeur du romantique Oreste; Ériphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'être sentie pressée dans les bras «ensanglantés» de ce jeune homme et y avoir un instant perdu connaissance (car nous sommes dans un temps où les guerriers enlèvent les femmes et n'en sont pas moins capables de générosité et très beaux parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); Ériphile, qui se croit maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, à cause de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa naissance, du mystère de sa destinée, et du don fatal qu'elle possède, à ce qu'elle dit, de répandre le malheur autour d'elle; Ériphile dévorée à la fois de jalousie et d'envie; qui dénonce à Calchas la fuite d'Iphigénie, et qui, la poussant au bûcher, s'y condamne elle-même sans le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rôle, dit des choses si étrangement belles:

Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche.

(Elle s'éveille d'une syncope dans les bras d'Achille.)

Je sentis le reproche expirer dans ma bouche. Je sentis contre moi mon coeur se déclarer; J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer...

Ou bien:

... Ou plutôt leur hymen me servira de loi. S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi. Je périrai, Doris, et par une mort prompte Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, Sans chercher des parents si longtemps ignorés Et que ma folle amour a trop déshonorés...

Ou bien:

Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures... Elle l'a vu pleurer et changer de visage, Et tu la plains, Doris!

Cette tragédie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage à la couleur, à la magnificence mythologique. Le «récit du cinquième acte» est, pour la première fois, très développé et très travaillé. Il contient ces vers étonnants:

Entre les deux partis Calchas s'est avancé, L'oeil farouche, l'air sombre et _le poil hérissé_... Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous _Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_...

Nous arrivons à la merveille de _Phèdre_:

_Phèdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut joué le 1er janvier 1677, près de deux ans et demi après _Iphigénie_. Racine avait-il fait autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup songé, nous verrons à quoi.

_Phèdre_ est la plus enivrante de ses tragédies Dans aucune il n'a mis plus de paganisme ni plus de christianisme à la fois; dans aucune il n'a embrassé tant d'humanité ni mêlé tant de siècles; dans aucune il n'a répandu un charme plus délicieux et plus troublant; dans aucune, à ne considérer que la forme, il n'a été plus poète et plus artiste[7],--à faire envie à André Chénier.

Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu, de l'_Hippolyte_ de Sénèque. Mais il ne faut point parler d'imitation. Racine est, à mon avis, celui des poètes dramatiques qui a le plus réellement «inventé». Comme il avait repétri l'_Iphigénie_, il a totalement «renversé» l'_Hippolyte_.

Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très sérieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est initié à l'orphisme, à cette religion secrète qui enseignait et symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur. C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse, d'où sortira la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane lui apparaît, comme fait la Vierge à ses serviteurs dans la _Légende dorée_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre n'est qu'un «moyen». Son rôle est peu développé, et le poète ne craint pas de la rendre abominable: c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.

La conception de Racine est toute différente, presque contraire: c'est Phèdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a vue.

Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione, grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité, Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la notion du péché.

Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»; Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine. Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté».

Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours, jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et mystérieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau, qui était un coeur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos seules forces et sans le secours de la grâce.--Phèdre a, du reste, toute la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle, naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécoeur était meilleure chrétienne, et de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre.

Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques:

Je sentis tout mon corps et transir et brûler... Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!

même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent, dans les bras du père, en songeant au fils:

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père;

même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable, soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre:

Il instruira mon fils dans l'art de commander; Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père; Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette tragédie.

Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire à quel point ils sont contemporains de Racine. Ils le sont même un peu trop, vraiment: et malgré moi, je regrette le farouche et beau chasseur d'Euripide. Mais peut-être Racine n'a-t-il pas senti la beauté de la chasteté masculine. Ou plutôt, il a craint les railleries des hommes de son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il a fait une Phèdre chaste et un Hippolyte amoureux.

Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conservé intacte leur généalogie et tous les détails de l'antique légende. D'où les plus surprenants contrastes. Cette Phèdre chrétienne du XVIIe siècle et d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasiphaé et petite-fille du Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée, et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que «la bague au doigt», est l'arrière-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs ascendants avec tranquillité. On nous parle de Scirron, de Procuste, de Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phèdre est allé un beau jour, dans le Tartare, «déshonorer la couche» de Pluton. Nous sommes dans un monde où les dieux tiennent des monstres à la disposition de leurs amis, et où la mer vomit d'énormes serpents à tête de taureau. Certains vers nous révèlent subitement que ces personnages, qui tout à l'heure nous semblaient si proches, appartiennent à une époque extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes naturels et où vivaient peut-être des espèces animales maintenant disparues, au temps des premières cités, au temps des monstres et des héros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien être d'aujourd'hui, traîne après soi des lambeaux de légendes trente ou quarante fois séculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orléans, Hippolyte, continent et timoré comme le duc de Bourgogne, Phèdre, tendre et chaste comme La Vallière, nous apparaissent à certains moments (ô surprise!) comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe inventé par les anciens hommes.

L'effet total devrait être déconcertant. Il ne l'est point. Je ne citerai qu'un passage, où le mythe primitif et le drame tout moderne, quoique séparés par tant de siècles, se mêlent et se fondent harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous ces vers; c'est Phèdre qui parle:

Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je! Mon père y tient l'urne fatale...

Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phèdre nous fait ressouvenir que Jupiter est son bisaïeul, le Soleil son aïeul et Minos son père. Cet état civil la reporte à quelque trois mille ans en arrière, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout aussitôt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, «l'univers plein des aïeux» de la coupable, évoquent pour nous l'idée de l'oeil de Dieu partout présent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le juge éternel qui attend l'âme après la mort; et, quand Phèdre, écrasée de terreur, tombe sur ses genoux en criant: «Pardonne!» c'est bien, si vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est surtout vers le Dieu de Racine.

Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques. Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur à la forme, elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs civilisations. Phèdre a peut-être quatre mille ans par le Minotaure et les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide; elle en a dix-huit par Sénèque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est d'hier par tout ce qu'elle nous suggère et que nous y mettons. Elle est de toutes les époques à la fois; elle est éternelle, entendez contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement. Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne à l'oeuvre la mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil sont en effet, nos aïeux, que nous tenons à Cybèle par le fond, mystérieux de notre être, et que nos passions ne sont en somme que la transformation dernière de forces naturelles et fatales et comme leur affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes...

Les tragédies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment suggestives de souvenirs et de rêves...

NEUVIÈME CONFÉRENCE

ENCORE «PHÈDRE».--RETRAITE DE RACINE. «ESTHER».--«ATHALIE».

Après _Phèdre_, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est un fait extraordinaire, et peut-être unique de son espèce dans toute l'histoire de la littérature.

Car songez! Racine était aimé. Il avait la gloire; il était dans toute la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout. Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà remarquable et singulier; mais il répudie entièrement et sans retour ce qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il brûle, il anéantit les oeuvres commencées,--il les anéantit, les sachant belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité, l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-même, quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son oeuvre, le désir invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre d'immolation plus humble: il se marie, il épouse une bourgeoise simple d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis nous dit ce mot admirable: «_L'amour_ ni l'intérêt n'eurent pas de part à ce choix.» Et désormais «l'auteur» est bien mort en lui. Le chrétien écrira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est-à-dire la bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour toujours.

Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par scrupule, peut-être par remords.

* * * * *

Par dégoût.--Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de politique, mais à propos de littérature pure, ne paraît avoir été plus détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molière fut assurément honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du Saint-Sacrement, à l'occasion de l'_École des femmes_, de _Don Juan_ et de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de littérature. L'Académie avait critiqué le _Cid_, mais courtoisement; d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé _tabou_. Corneille n'excita jamais de haine.

Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau, élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les coups. À cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche, terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie sans défense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'être défendu et dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point ombrage aux jeunes auteurs.