Chapter 14
Aussi sont-ce les deux tragédies que le roi aima le mieux, et celles qui (_Andromaque_ mise à part) eurent le plus de succès en leur temps. Toutes deux eurent en outre une magnifique carrière officielle (comme nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de fêtes données à l'occasion d'événements royaux et nationaux (c'était alors même chose), de mariages ou de victoires royales et françaises. Toutes deux, peut-être à cause de cela, furent ménagées par la critique.
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Dans ces années de _Mithridate_ et d'_Iphigénie_, Racine, qui vient d'entrer à l'Académie, le 12 janvier 1673, à trente-trois ans, apparaît un peu «poète-lauréat» au sens anglais, poète de la cour: ce qui, je me hâte de le dire, n'a rien de désobligeant pour lui; car il y a dans cette cour bien de l'esprit et un bien grand goût; et les admirateurs les plus déclarés de Racine, c'est le grand Condé, c'est Colbert, c'est le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renommés pour leur esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan.
Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684): «Le soir, il y eut comédie française; le roi y vint, et l'on choisit _Mithridate_, parce que c'est la comédie _qui lui plaît le plus_.»
_Mithridate_ fut joué très souvent à la cour: à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Chambord, à Versailles,--et à Saint-Cloud (1680) pour la dauphine nouvellement mariée.
_Iphigénie_ fut jouée pour la première fois à l'Orangerie, dans les «Divertissements de Versailles donnés par le roi à toute sa cour, au retour de la conquête de la Franche-Comté en l'année 1675». Et voici la description des lieux, d'après le _Mercure galant_:
La décoration représentait une longue allée de verdure, où, de part et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en espace des grottes d'un travail rustique, mais travaillées très délicatement. Sur leur entablement régnait une balustrade où étaient arrangés des vases de porcelaine pleins de fleurs; les bassins des fontaines étaient de marbre blanc, soutenus par des tritons dorés; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins élevés qui portaient de grandes statues d'or. Cette allée se terminait dans le fond du théâtre par des tentes qui avaient rapport à celles qui couvraient l'orchestre; et au delà paraissait une longue allée, qui était l'allée même de l'Orangerie, bordée des deux côtés de grands orangers et de grenadiers entremêlés de vases de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y avait de grands candélabres et des guéridons d'or et d'azur qui portaient des girandoles de cristal allumées de plusieurs bougies. Cette allée finissait par un portique de marbre; les pilastres qui en soutenaient la corniche étaient de lapis, et la porte paraissait toute d'orfèvrerie. Sur ce théâtre, orné de la manière que je viens de dire, la troupe des comédiens du roi représenta la tragédie d'_Iphigénie_.
Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez bien, qui méconnaîtrai la force et la vérité d'_Iphigénie_ et de _Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce décor et _Mithridate_ ou _Iphigénie_, entre ce décor et ces vers d'_Iphigénie_, par exemple:
Mon respect a fait place aux transports de la reine,
ou bien:
Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses,
il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce décor et certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Ces cris auraient fêlé les girandoles sur les guéridons d'or et d'azur.
Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphigénie_ me semblent les deux seules tragédies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque apparence peut-être de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux que l'Amour «croit des courtisans français»--et aussi les éternelles railleries de Taine, dont c'était la manie de ne voir dans les tragédies de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_:
Mettez (dit-il après avoir parlé de l'Achille grec), mettez en regard le charmant cavalier de Racine, à la vérité un peu fier, de sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant permission pour se présenter devant elles, tellement qu'à la fin il ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les mettre en liberté... Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de Bavière, qui va épouser le dauphin de France.
Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de légendaires héros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois à demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prêté quelque chose du langage, des sentiments et des manières qui passaient pour les plus nobles en son temps. Mais j'ajoute: «Pourquoi non?» ou «Qu'est-ce que cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'âme d'un gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas être quelque chose de fort intéressant? Est-ce que ses façons ne sont pas de fort belles façons, et qui supposent délicatesse morale, respect de la femme, fierté disciplinée, maîtrise de soi?» Mais, en réalité, il y a dans Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'élégance morales comme on les entendait au XVIIe siècle, avec l'allure et la grandeur héroïques comme elles nous sont présentées dans le théâtre grec. Racine mêle et combine l'humanité supérieure de l'antiquité avec l'humanité supérieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point absurde, le fond de l'âme humaine persistant sous les différences de costumes,--et Achille révolté (dans l'_Iliade_) étant assez proche parent de Condé rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des éléments de cette combinaison, l'élément «Louis XIV», domine un peu plus dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphigénie_ que dans les autres pièces de Racine.
Et maintenant, quelques remarques séparées sur chacune de ces deux tragédies «pompeuses».
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Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu'à Racine, et que Racine ne pensait qu'à Corneille, et que ce n'était pas pour s'entr'aimer.
L'épine au coeur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au coeur de Corneille Jean Racine. Oh! le délaissement du grand poète qui a oublié de mourir jeune! La douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et remplacé par une génération d'écrivains qui semblent avoir le cerveau fait autrement que lui! «Ma veine, dit Corneille dans une _Épître au roi_ de 1667 (l'année d'_Andromaque_),
N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres; Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans. Au bout d'une carrière et si longue et si rude, On a trop peu d'haleine et trop de lassitude; À force de vieillir un auteur perd son rang: On croit ses vers glacés par la froideur du sang; Leur dureté rebute, et leur poids incommode Et la seule tendresse est toujours à la mode!»
Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire. S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense, naîtra _Suréna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphigénie_. On peut, sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien sur la dernière tragédie de Corneille. Il y a, du reste, quelque analogie de situation entre _Suréna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui est de 1672. Même, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins douloureuse, est en réalité plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il dépend d'elle de sauver la vie de son amant Suréna, en lui commandant d'épouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tête de faire Suréna son gendre pour s'assurer la fidélité d'un serviteur trop puissant. Mais Eurydice--contrairement à l'habitude des héroïnes de Corneille dans la moitié de ses tragédies--n'a pas le courage de donner son amant à une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes; et, quand elle se décide, il est trop tard: Suréna vient d'être assassiné par l'ordre du roi. Nous voyons ici une héroïne de Corneille qui n'est plus cornélienne qu'en discours. Que dis-je! la forme elle-même s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent charmante tragédie. À un moment, Suréna ayant dit qu'il veut mourir pour se tirer d'embarras, Eurydice répond mélodieusement:
Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse, Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice. Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux, Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous. Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume, Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume; Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.
Il y a là quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault. Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Suréna, «demeure immobile et sans larmes». Palmis, la soeur du héros, s'en indigne:
Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs!
Alors, Eurydice, simplement:
Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs. Généreux Suréna, reçois toute mon âme.
Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psyché_ (1671), Corneille avait su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême renouvellement du vieux poète.
De son côté, Racine ne pense qu'à Corneille. Il sait bien tout ce que disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent à son jeune rival les histoires d'amour: mais pour les tragédies politiques, pour les machines romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait _Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame privé, et n'a eu, d'ailleurs, presque aucun succès. Et alors Racine cherche... Il veut montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles discussions et délibérations historico-politiques. Il lui faut absolument un sujet qui comporte l'équivalent du grand dialogue d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la première scène de _la Mort de Pompée_, ou de la grande scène entre Pompée et Sertorius dans _Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres de Justin où Pierre Corneille avait trouvé la situation du cinquième acte de _Rodogune_, et d'où Thomas Corneille avait tiré sa _Laodice_, ce curieux mélodrame qui fait songer tantôt à _la Tour de Nesle_ et tantôt à _Lucrèce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut: Mithridate, vaincu, mais irréductible, exposant son projet d'attaquer les Romains dans Rome même. La voilà, la grande scène historique, celle qui lui donnera l'occasion d'être mâle, sérieux, sévère, et d'égaler Corneille sur son propre terrain!
Et d'une autre façon encore il rivalisera avec le vieux maître, et lui fera même la leçon.--Corneille a été amoureux toute sa vie, mais particulièrement à partir de la cinquantaine. On connaît ses innocentes et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques années avant la liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine lui-même. On connaît surtout les stances absurdes et délicieuses à _la Marquise_, où Corneille la somme impérieusement de l'aimer malgré ses rides, parce qu'il a du génie. À partir de là, Corneille se complaît à mettre dans son théâtre des vieillards amoureux: Sertorius dans _Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans _Pulchérie_, qui sera joué trois mois avant le _Mithridate_ de Racine. Quand je dis «des vieillards...» ils n'ont guère que de cinquante à soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe siècle étaient si simples qu'un homme leur paraissait vieux, passé la cinquantaine. Et le vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et même le vieux Martian parle quelquefois en grand poète lyrique: mais tous trois sont des amoureux platoniques et singulièrement soumis. Le plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe, veut néanmoins la marier à son lieutenant Perpenna; et Martian accepte sans protestation et même avec reconnaissance d'être auprès de l'impératrice Pulchérie un mari qui n'usera pas de ses droits.
Sur quoi Racine se dit: «Je vais leur montrer, moi, ce que peut être l'amour chez un sexagénaire: le sentiment le plus fort, le plus exigeant, le plus douloureux, le plus féroce.» Il était d'ailleurs assez naturel qu'aux autres variétés de l'implacable amour il voulût ajouter celle-là, qui n'avait pas encore été peinte dans toute sa vérité. Racine complétait ainsi sa ménagerie de fauves bien disants. Et donc il conçoit et réalise Mithridate, rival de ses fils à cinquante-sept ans, et du premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractères du lamentable amour des hommes trop vieux.
Car vraiment tout y est bien: le désir d'autant plus furieux, qu'il se sent anormal, et que le vieillard épris sait bien qu'il ne pourra satisfaire que médiocrement la jeune femme qu'il aime et risque même d'y échouer tout à fait: d'où une sorte de honte qui l'empêche de parler directement de cet amour dont il est consumé. Mithridate ne déclare point en face à Monime qu'il l'aime: il attend d'être tout seul pour dire avec un râle: «Je brûle, je l'adore.» (Acte IV.) Oui, tout y est: le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une défiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur Monime et de la disposer à ce qu'il veut, c'est précisément Xipharès, celui de ses fils qui est aimé de Monime.--Tout y est: la torture continuelle du soupçon et, quand le soupçon est devenu certitude, la jalousie forcément meurtrière, par la rage de sentir que ce qu'un autre donnera à la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette inévitable pensée: «Si ce n'est moi qui la possède, que du moins ce ne soit personne.» Et c'est pourquoi Mithridate, à l'insupportable idée que, lui mort, Monime serait à Xipharès, n'hésite pas un moment à envoyer du poison à celle qu'il adore. Tout cela, compliqué par ce fait, que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de l'affection; et tout cela, en outre, poussé à l'atroce par la condition, la race et le passé de Mithridate, sultan oriental vaguement teinté d'hellénisme, habitué au sang, traqué comme une bête dans sa jeunesse, et qui a dû, de bonne heure, répondre aux crimes par des crimes, et trahir pour se défendre de la trahison: à la fois homme de désir et de volonté indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par laquelle il arrache à Monime l'aveu de son amour pour Xipharès convient singulièrement à son personnage.)
Mais si torturé, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand il est seul:
Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate. Ma colère revient, et je me reconnais. Immolons, en partant, trois ingrats à la fois... Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, Allons, et commençons par Xipharès lui-même. Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis? Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils! Un fils que Rome craint, qui peut venger son père Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse. J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse. Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire! Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir... Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir... Quelle pitié retient mes sentiments timides? N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides? Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux! Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous, Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle De mes lâches combats vous portât la nouvelle! Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons, J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons; J'ai su, par une longue et pénible industrie, Des plus mortels venins prévenir la furie. Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d'un amour dangereux, Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un coeur déjà glacé par le froid des années!...
(Ainsi il se débat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa souffrance même, n'oublie pas son rôle et ses devoirs publics. Ruy Gomez n'est qu'un «gaga» lyrique auprès de lui.)
Songez-y bien: autant peut-être qu'Hermione et que Roxane, Mithridate amoureux était alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera isolé: ce n'est guère qu'au XIXe siècle que nous reverrons sur le théâtre l'amour dans de vieux coeurs et dans de vieilles chairs.
Et d'une troisième façon encore Racine pense à Corneille,--pour faire le contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornélie, aux Viriathe, aux Sophonisbe, aux Pulchérie, aux orgueilleuses et aux déclamatrices, il oppose les pudiques: Andromaque déjà, et Junie, et Bérénice, et Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire, le sublime de la décence, et à la fois de la fierté intérieure et de la modestie et de la «tenue»; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares; aimée de Mithridate et son épouse de nom en attendant qu'il ait le loisir de célébrer et de consommer le mariage; aimée en même temps des deux fils du vieux roi et aimant secrètement l'un d'eux; et qui,--les choses se compliquant encore par la fausse mort et la résurrection du vieux tyran,--se trouve, d'un bout à l'autre du drame, dans la situation la plus difficile, la plus comprimée, la plus délicate,--la plus fausse,--et qui semble la porter légèrement à force de franchise et de grâce, et de respect de soi, et d'héroïsme sans gestes: admirable de «tenue» (il faut répéter le mot, qui implique dignité et silencieux empire sur soi-même) depuis son exquise entrée au premier acte et sa douce requête à Xipharès:
Seigneur, je viens à vous: car enfin aujourd'hui Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?
jusqu'à ses divins adieux à sa servante grecque, après qu'elle a reçu de Mithridate le poison libérateur:
... Si tu m'aimais, Phédime, il me fallait pleurer Quand d'un titre funeste on me vint honorer Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux; Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phédime, conte-leur la malheureuse histoire...
Adorable créature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets:
À Xipharès:
Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir, Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir;
Et plus loin:
Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'éviter. Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter!
et qui enfin, offensée par l'indigne ruse de Mithridate, déconcerte, humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri:
... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompée!
Monime (et plus tard Iphigénie) après Cornélie et Viriathe, c'est l'héroïsme qui a de la pudeur et de la grâce après l'héroïsme qui n'en avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que Viriathe et Pulchérie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit dans l'héroïsme le _goût_. (Je pense que madame de La Fayette se souviendra de Monime dans la _Princesse de Clèves_, et des femmes de Racine en général dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la Comtesse de Tende,_ ce petit récit d'un tragique si fort et si contenu.)
À la vérité, le drame privé qui se joue entre Mithridate, Monime et Xipharès fait un peu tort, selon moi, à la tragédie historique, à l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, préméditant de porter la guerre en Italie, et finalement léguant sa vengeance à Xipharès. Oh! cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame privé est encore mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-être ce qu'il y a dans _Mithridate_ d'histoire, de politique et de «casque» qui plut davantage en son temps. Le succès de la pièce fut considérable et incontesté, et Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions «une très bonne presse».
Que va-t-il faire maintenant?
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Racine, qui aime tant les poètes grecs et qui les connaît si bien, ne leur a pas emprunté un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi Corneille dans le monde romain. Mais à présent, il ne craint plus Corneille qui est en train d'écrire sa dernière tragédie (_Suréna_). Racine peut faire ce qu'il veut. Évidemment il va revenir à ses chers Grecs.
Il y revient. Mais pourtant deux années s'écoulent entre la première représentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphigénie_. Qu'a-t-il fait pendant ce temps-là? Je crois que tout simplement il s'est replongé avec délices dans le théâtre grec, et qu'il a dû, avant d'écrire _Iphigénie en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce temps-là qu'il songe à cette _Iphigénie en Tauride_ dont nous avons le plan du premier acte, et à cette _Alceste_ que, d'après une tradition, il aurait composée entièrement et, plus tard, brûlée par scrupule.
Remarquez ceci. Les autres pièces grecques de Racine, _la Thébaïde_ (sauf l'oracle et le bref sacrifice de Ménécée) et _Andromaque_, sont sans «merveilleux». (Et encore plus les tragédies empruntées à l'histoire, _Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate_.) Mais _Alceste, Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide_, le merveilleux y abonde. Ce sont d'admirables légendes tragiques, oui, mais poétiques aussi. Il y a, dans les deux _Iphigénie_, oracles, prodiges, sacrifices humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et résurrection; et, dans les trois légendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'après _Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses prédilections jusqu'au bout, ait été plus sensible à la poésie proprement dite, épique, lyrique ou descriptive, et disposé à en mettre davantage dans ses pièces. (Cela se marquera surtout dans _Phèdre_.) Il n'est pas moins tragique: il est peut-être plus «artiste» comme nous disons, plus curieux de beauté plastique et de pittoresque.
Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en goûtant et conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphigénie_ d'Euripide, il n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la fable le plus qu'il peut de «bienséance» (par la suppression du rôle un peu choquant de Ménélas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de «raison» (par la substitution finale d'Ériphile à Iphigénie).
Il se félicite extrêmement, dans sa préface, de l'invention, fort ingénieuse en effet, de ce personnage d'Ériphile: